3-Le retrait de Pourtalès.

Comme le négoce des toiles à Voiron , la manufacture d’impression de Jallieu subit le contrecoup de la période révolutionnaire. Fondée dans les dernières années de l’Ancien Régime, ses deux cent quatre-vingts ouvriers impriment alors entre douze et quinze mille pièces d’indiennes par an, ce qui fait d’elle probablement la plus importante manufacture d’impression de la région lyonnaise, devant celle de Picot & Fazy 505 . En l’an VI, elle n’occupe plus qu’une cinquantaine d’ouvriers produisant dix fois moins d’indiennes qu’auparavant. La fuite des anciennes élites et les taxations exceptionnelles décidées par les gouvernements révolutionnaires contre les possédants, ont sérieusement amoindri la demande en indiennes. Charles-Emmanuel Perrégaux a perdu ses capitaux avec la dégringolade des assignats 506 .

Les événements révolutionnaires portent un coup d’arrêt à la croissance de l’établissement. Jusqu’en 1793, Perrégaux occupe entre cent cinquante et cent quatre-vingts ouvriers dans sa manufacture. L’émigration des nobles, puis la guerre, lui sont préjudiciables. Finalement, le siège de Lyon en 1793 sonne le glas pour la manufacture, déjà mal en point. L’établissement, isolé géographiquement, ne peut pas faire entendre ses doléances, contrairement au centre mulhousien constitué d’une vingtaine d’indienneries. Depuis la Suisse, les Pourtalès choisissent alors de liquider l’entreprise qui leur coûte trop d’argent. Mais Charles-Emmanuel Perrégaux ne se résout pas à voir disparaître le projet de toute une vie et décide de conserver pour lui la fabrique. Ses économies étant en grande partie englouties pour la maintenir en activité jusque là, il faut donc trouver des fonds pour racheter la part des Pourtalès et relancer la production. Mais sans le réseau commercial de la maison suisse, Perrégaux ne peut pas commercialiser sa production, il lui faut donc se constituer un nouveau système de vente.

Il parvient à conserver auprès de lui une cinquantaine d’ouvriers. Un cousin maternel, Chedel, un de ces nombreux Suisses établis alors à Lyon pour faire du commerce à la commission, consent à lui prêter cinquante mille francs. Cet apport lui permet de rouvrir les ateliers en 1796, tandis qu’il appelle à ses côtés ses trois fils pour le seconder : il confie à son fils aîné, Charles-Henry, alors âgé de seize ans, le soin de s’occuper du « comptoir des affaires extérieures », tandis que le second, François-Louis, de deux ans son cadet, se charge de la cuisine aux couleurs, et enfin le benjamin, Fritz , rejoint Chedel à Lyon pour y faire son apprentissage commercial. Entre 1797 et 1801, les affaires reprennent lentement. Perrégaux fournit du travail à cent vingt ou cent trente personnes environ. En 1801, le jeune Maurice Robin intègre l’affaire en apportant avec lui 15.000 francs qui sont les bienvenus, tant la situation financière de la fabrique semble précaire avec une lourde dette et des taux d’intérêt particulièrement élevés.

Mais cet apport de fonds ne suffit pas à la sauver et dès l’année suivante, la faillite est prononcée sur l’initiative des Chedel qui cherchent à récupérer l’argent prêté six ans plus tôt. La vente aux enchères des bâtiments pour 48.000 francs ne permet pas à Perrégaux de rembourser l’intégralité de ses dettes qui s’élèvent alors à 120.000 francs. Un autre parent, Michel Barbezat, Suisse lui aussi, héberge la famille Perrégaux à Villeurbanne pendant près de deux ans. En juillet 1804, le nouveau propriétaire de la fabrique, Caffarel , un riche avoué grenoblois, et futur procureur général, accepte alors de la louer à Perrégaux et de le commanditer à hauteur de dix-huit mille francs. Malheureusement, contrairement à 1796, il ne peut pas compter sur ses deux fils aînés : en effet, Charles-Henry, après avoir trouvé refuge à Mulhouse comme dessinateur, a rejoint l’armée où il devient aide de camp d’un général, tandis que François-Louis a intégré le service des postes en Illyrie. Seul son fils cadet, Fritz , l’assiste pour relancer l’affaire familiale ; il prend en charge la direction de l’établissement, la comptabilité et la cuisine aux couleurs. En revanche, Charles-Emmanuel Perrégaux peut compter sur son nouveau gendre, Robin qui se voit confier les relations avec la clientèle et les fournisseurs 507 .

D’ailleurs, les deux jeunes gens s’associent rapidement pour fonder une nouvelle société, F. Perrégaux & Robin. Moins de dix ans après leur retour à Jallieu , les Perrégaux n’ont que partiellement redressé leurs affaires : ils occupent alors cent vingt à cent trente ouvriers dans leur manufacture d’impression. Ils ont réussi à reconstituer leur affaire en s’approvisionnant en toiles dans le Beaujolais, en Suisse et en Inde, qu’ils revendent imprimées à Lyon ou dans le Midi de la France, soit au total quatre à cinq mille indiennes 508 . Certes, on est encore loin de l’apogée de 1792, lorsqu’ils employaient deux fois plus de monde. Cependant, vers 1810, les Perrégaux ont besoin de davantage de capitaux, entre 800 et 900.000 francs par an 509 . À l’initiative des autorités impériales, Fritz Perrégaux tente la culture du pastel sur quelques ares de terres en 1812, avec l’assistance d’un pharmacien de Bourgoin , mais l’opération tourne court en raison des résultats peu concluants 510 . La manufacture d’impression Perrégaux sous l’Empire, reçoit ses quatre ou cinq mille toiles écrues du Beaujolais, pour un tiers, et de Suisse ou de l’Inde, pour les deux tiers. Une fois imprimées, elles sont destinées aux marchés lyonnais et du Midi 511 .

Depuis frimaire de l’an XI, une filature de coton fonctionne à Saint-Marcellin , sous la direction d’Auguste Christophle, avec environ deux cents ou deux cent cinquante ouvriers. L’établissement, approvisionné en coton du Levant, dispose également d’un atelier de teinture, utilisant de l’indigo de Louisiane et de la garance du Vaucluse. Mais, il ne survit pas à l’Empire 512 .

Notes
505.

ADI, L288, Etat général des fabriques et manufactures existantes dans le département en l’an VI, CHASSAGNE (S.), 1991, pp. 143, 159-160. À titre de comparaison, la manufacture Perier, à Vizille , produit sept mille pièces par an, sur dix tables en 1784, tandis que Picot & Fazy, à Perrache (Lyon), emploient vers 1787-1788, deux cents ouvriers environ et utilisent trente six tables d’impression. La Fabrique-Neuve de Cortaillod produit vingt-sept mille toiles vers 1789-1792 d’après CASPARD (P.), 1978, p. 186.

506.

ACB, 1.824.1, Etat ms des fabriques et manufactures dans le canton de Bourgoin , sd [15 floréal an VI].

507.

ADI, 138M5, Etat de situation des fabriques de toiles peintes, rédigé par le préfet vers 1813 et APJD, Mémoire ms de la famille Perrégaux, établie à Jallieu près Bourgoin en 1787, commencé en 1810 par Fritz Perrégaux , puis continué par sa fille Augusta, Quittance de paiement signée par Jacques Roy le 6 juillet 1787.

508.

En 1806, 61% des manufactures d’impression françaises impriment moins de cinq mille pièces par an, d’après CHASSAGNE (S.), 1991, p. 330.

509.

ADI, 138M2, Enquête, sd [1810] et 138M5, Réponses ms aux questions relatives à la manufacture de toiles peintes établie à Jallieu , sd [1810].

510.

ADI, 146M23, Lettre ms du sous-préfet de La Tour-de-Pin adressée au Préfet de l’Isère le 9 octobre 1812.

511.

ADI, 138M2, Enquête industrielle, sd [vers 1810].

512.

ADI, 138M2, Enquête industrielle, sd [vers 1810].