Les moulinages.

La majorité des moulinages isérois prend sa source sous l’Ancien Régime. Il y a donc une continuité spatiale et technique. L’ancienneté des moulinages du Bas-Dauphiné explique, peut-être, leur faible performance par rapport à leurs concurrents ardéchois et drômois. Les sites, comme le matériel, sont assez anciens. Cependant, rien ne prouve l’absence d’investissement.

En 1843, on dénombre au moins onze moulinages de soie dans l’arrondissement de Saint-Marcellin 760 . Ce sont souvent des établissements de petite taille, dépassant rarement la cinquantaine de salariés. Leur localisation ne doit rien au hasard car elle s’inscrit dans la géographie proto-industrielle de l’Ancien Régime : Chatte , La Sône et Saint-Antoine ont déjà des moulinages avant 1789. Le moulinage de la soie ne gagne l’arrondissement de La Tour-du-Pin qu’à la fin des années 1840. Jusque là, le seul établissement notable est celui de Jean-Antoine Garnier au Vernay (Nivolas ), repris à son décès par son neveu par alliance, Faidides. En 1853, alors que les maladies du ver à soie font déjà leur apparition, sa filature et son moulinage abritent une centaine d’ouvrières, toutes âgées de plus seize ans. Non loin de là, aux Eparres , Oriol a momentanément repris le petit moulinage fondé par Gardet . En 1852, Fayolle inaugure avec beaucoup de difficultés son moulinage situé à Laval (Saint-Chef , près de Bourgoin ). L’établissement, composé de seulement seize ouvrières au lieu de la cinquantaine prévue, ne séduit pas la population locale. Les habitants des environs préfèrent envoyer leurs enfants dans les champs plutôt que dans les ateliers. Frédéric et Ambroise Veyre fondent leur moulinage à Saint-Bueil en 1853, mais Ambroise le reconvertit rapidement en tissage après le départ de son frère. Les frères Couturier, à Bévenais , font de même et transforment rapidement leur moulinage en tissage 761 .

Pour monter un établissement, l’apport en capitaux est minime. Yves Morel évalue la valeur vénale des moulinages ardéchois à 20.000 francs sous la Restauration pour un effectif moyen de vingt-cinq ouvriers et à 40.000 francs sous le Second Empire pour un effectif moyen d’une quarantaine de personnes 762 .

Tableau 11–Moulinages dans l’arrondissement de Saint-Marcellin au début des années 1840.
Nom Lieu Chiffre d’affaires
(en francs)
Production
(en kilogrammes)
Nombre d’ouvriers Machine à vapeur
        total Dont femmes et enfant  
Forest Hyacinthe Chatte 97.500 1.300 44 42 X
Allyre-Bourbon Chatte 230.000 2.900 83 79 X
Giraudet Charles Chatte 144.000 1.800 48 46 X
FerrieuxFrançois Chatte 127.500 1.700 19 16  
CuchetFrançois-Fleury Saint-Antoine 115.200 1.440 54 51 X
Denizot fils Saint-Antoine 57.600 720 27 25 X
Denizot fils Têche 81.000 975 24 22 X
De Bézieux Cognin 153.000 1.700 35 32 X
Morain La Sône 412.800 4.300 79 75  
Berruyer La Sône 96.800 1.210 17 16  
Magnat La Sône 57.600 720 11 10  

Source : ADI, 162M10, Tableau statistique, sd [1840-1845].

Les moulinages de soie s’installent en priorité dans l’arrondissement de Saint-Marcellin , là où la sériciculture est la plus développée dans la première moitié du XIXe siècle, le plus proche possible des foyers ardéchois et drômois. Ainsi, Joseph Bourguignon possède un petit moulinage de soie à La Sône , vivotant à l’ombre des anciennes manufactures Jubié sous la Restauration. Cela suffit, pourtant, à assurer l’aisance matérielle de la famille. En 1863, le moulinage Bourguignon, « de fort peu d’importance » après les crises séricicoles du milieu du siècle, est évalué à 12.000 francs 763 .

Les établissements les plus importants intègrent la filature et le moulinage : c’est particulièrement le cas dans l’arrondissement de Saint-Marcellin , sous l’influence des entrepreneurs ardéchois et drômois. Ce genre de fabrique se rencontre surtout à Chatte , avec celles d’Allyre-Bourbon, de Ferrieux , de David et de Giraudet. Les exploitants de ces fabriques intégrées sont également planteurs de mûriers et éducateurs de cocons 764 . Ainsi, Ferrieux s’est lancé dans la plantation de mûriers au début des années 1840. En 1847, ses premières récoltes de feuilles lui permettent d’éduquer huit onces de graines. Les cocons sont évidemment destinés à sa filature à la vapeur, équipée d’une quarantaine de bassines, tandis que les quatre-vingt-dix guindres de son moulinage fonctionnent grâce à une roue hydraulique.

Bien avant le début des maladies du ver à soie, à partir du milieu du siècle, on relève déjà des signes de faiblesse par rapport aux filatures et aux moulinages ardéchois, drômois et italiens : une activité plus récente et par conséquent une main d’œuvre moins expérimentée, des établissements de taille réduite, des investissements médiocres et surtout la faible présence des marchands de soie lyonnais pour soutenir financièrement la croissance des filatures et des moulinages. Cette dernière affirmation est confirmée a posteriori par la survie, dans les années 1870, des établissements affiliés à un marchand de soie comme Cuchet avec Feroldi ou Vignal (sans doute avec Arlès-Dufour).

Notes
760.

LEON (P.), 1954a, p. 596.

761.

ADI, 162M10, Rapport ms d’inspection du travail des enfants dans les manufactures destiné au sous-préfet de l’arrondissement de La Tour-du-Pin le 12 juillet 1853.

762.

MOREL (Y.), 2002, pp. 463 et 471.

763.

ADI, 3E10034, Contrat de mariage de Joseph Bourguignon, devant Me Detroyat, à Saint-Marcellin , le 17 avril 1830, 3Q29/656, Mutation par décès de Joseph Bourguignon du 21 janvier 1863.

764.

Annales de la Société séricicole, 1847, p. 78.