1-Proximité géographique et attaches familiales en Bas-Dauphiné.

Au-delà des informations brutes fournies par les registres de l’état civil, il convient de nuancer cette apparente diversité. En effet, quelques uns de nos patrons, bien que nés hors de l’Isère, n’en possèdent pas moins des attaches dans ce département : ainsi les Constantin de Chanay, père et fils, sont nés respectivement à Lyon et à Strasbourg, au gré des déplacements de leurs parents, alors que la famille dispose d’une vaste propriété en Isère depuis de nombreuses années déjà. De même, pour un certain nombre de patrons nés pendant les années 1830 et 1840, leur naissance à Lyon s’explique par la mobilité professionnelle de leurs parents, alors que ceux-ci sont eux-mêmes originaires du Bas-Dauphiné : ici, le lieu de naissance est donc le révélateur de la carrière paternelle comme ouvrier tisseur à Lyon : c’est le cas de Louis Clément , d’Antoine Dévigne , des frères Jourdan. Constant Rabatel , Louis-Emile Perrégaux et François-Fleury Cuchet sont également nés à Lyon, mais la condition sociale de leurs parents diffère, tous trois appartenant à une bourgeoisie d’affaires ayant des attaches professionnelles et familiales dans les deux départements.

De même, la venue de François-Antoine Faidides , depuis le Puy-de-Dôme où il naquit en 1808 (à Saint-Amant-Roche-Savine), fils d’un médecin, ne doit rien au hasard. Dès 1830 1581 , alors qu’il n’a que vingt-deux ans, il est déjà signalé au Vernay (Sérézin ) en tant que commis négociant dans la fabrique de son oncle par alliance, Jean-Antoine Garnier . Ce dernier a épousé Marie Dupic, la tante maternelle du jeune Faidides. Garnier étant sans enfant, on peut légitimement supposer qu’il a pris lui-même l’initiative de faire venir son neveu afin de le préparer à lui succéder. Jean Dissard , le gendre d’André Dévigne , est lui aussi originaire du Puy-de-Dôme. Il naît à Brousse en 1845. Mais rapidement, ses parents quittent l’Auvergne et gagnent Lyon. Sa mère y décède alors qu’il n’a que douze ans. Avec son frère, Michel, ils travaillent pour la Fabrique. À la fin des années 1860, Jean Dissard devient commis-négociant à La Tour-du-Pin , puis, dix ans plus tard, il monte son affaire grâce à l’aide de son beau-père.

Plus surprenant, un des grands façonniers est originaire de l’île de la Réunion. Gustave Coulon naît à Saint-Denis, le 3 mars 1853, d’un père « ex-militaire ébéniste » 1582 . Encore une fois, c’est largement l’itinéraire professionnel du père qui explique cette particularité. Quelques années après sa naissance, les Coulon gagnent la métropole. Ils se fixent à Saint-Jean-de-Moirans au début des années 1870. Associés à Joseph Poirson, les parents Coulon fondent une fabrique de sparterie et de cordage, sous la raison sociale Poirson & Cie, dans un bâtiment pris en location du papetier Jean-Baptiste Lafuma 1583 .

La présence d’autres départements lointains rappelle encore la mobilité familiale : Les Constantin de Chanay, bien que nés hors de l’Isère, possèdent un vaste domaine à Saint-Nicolas-de-Macherin . Antoine Giraud , natif du Var, s’installe à Moirans à l’occasion de son mariage avec une héritière Bouvard. Gustave Veyre , Breton de naissance, Ardèchois par son grand-père, rejoint son oncle à Saint-Bueil , Ambroise Veyre , sans enfant. Trois Nîmois (les Béridot, père et fils, mais aussi Bellile ) s’installent en Bas-Dauphiné, profitant du savoir-faire acquis dans le tissage de soieries dans leur ville natale.

Tableau 24–Origine géographique des façonniers du Second Empire.
Nom Lieu de naissance du façonnier date Profession de son père à la naissance Lieu de naissance du père Lieu d’installation de la fabrique du façonnier
Anselme Jacques* La Tour-du-Pin 1828 (Perruquier) St-Didier-de-la-Tour La Tour-du-Pin
Auger Victor Lyon 1824 Négociant Ambronay (Ain) Ruy
Baratin Aimé I Beaujeu (69) 1789 (Journalier) ? Moirans
Baratin Félix Beaujeu (69) 1821 Charpentier Beaujeu (69) Moirans, Tullins
BertetPierre Saint-Geoire 1833 Propriétaire-cult. ? Coublevie
Bouvard Maurice Les Avenières 1824 Capitaine demi-solde Culin Moirans
BrochayEdouard Lyon 1812 Négociant ? Nivolas
Brunet-Lecomte Henry Bolbec 1816 Commis de comptoir Epreton (Normandie) Jallieu
Constantin de Chanay Alfred Lyon An XI Propriétaire ? St-Nicolas
Chapuis Claude-Antoine La Tour-du-Pin 1821 Propriétaire La Tour-du-Pin La Tour-du-Pin
Couturier Alphonse Saint-Geoirs 1822 (Propriétaire) Saint-Geoirs Bévenais
Couturier François-Régis Saint-Geoirs 1812 Propriétaire Saint-Geoirs St-Hilaire-de-la-Côte
Couturier Joseph Saint-Geoirs 1814 Cultivateur Saint-Geoirs Bévenais
Couturier Auguste Saint-Geoirs 1816 (Cultivateur) Saint-Geoirs Bévenais
CuchetFrançois-Fleury (Lyon) (1802) (Négociant) ? St-Antoine, Chatte
DévigneAndré Sainte-Baudille 1815 Cultivateur Montceau La Tour-du-Pin
Diederichs Théophile I Monswiller 1832 (Mécanicien) ? Jallieu
Faidides François-Antoine Saint-Amant (63) 1808 (Médecin) ? Nivolas
Favier Jean-Pierre* Voiron An IV (Menuisier) Voiron Voiron
Favier Séraphin Voiron 1832 Menuisier Voiron Voiron
Genin Antoine Barraux 1804 Armurier (Barraux) Moirans
GonnetFrançois Lyon 1821 Fabricant d’étoffes Lyon St-Blaise-du-Buis
Guinet Joseph I Nantua (01) 1797 Cordonnier Ain Voiron, Apprieu
Guinet Benoît-David Trévoux (01) 1823 Cordonnier Ain Apprieu
Heppe Joseph Senones (Vosges) 1810 Tailleur d’habits (Senones) Saint-Bueil
Jamet Alexis Lyon 1822 Fabricant d’étoffes Saint-Genis-Laval (69) Les Abrets
Joly Hector Voiron 1794 Marchand Voiron Saint-Geoirs
Jourdan Joseph* Corbelin 1822 (Cultivateur) (Corbelin) Dolomieu
Landru Joseph Voiron 1820 Négociant Voiron Coublevie
Malescourt Louis Saint-Etienne (42) ? Fils naturel ? St-Jean-de-Bournay
Perrégaux Louis-Emile Lyon 1824 Fabricant toiles peintes Cortaillod (Suisse) Jallieu
Pochoy Claude-Victor Coublevie 1815 Ciergier Belley (Ain) Voiron
Poncet Florentin Coublevie 1820 Marchand tanneur Voiron Voiron
Rabatel Constant Lyon 1839 Rentier Saint-Champet (Ain) Corbelin
Tivollier Jules Voiron 1832 Notaire royal Grenoble Coublevie
Tournier Claude-Ferdinand Renage 1827 Forgeron Renage Voiron
Tournier Joseph Renage 1838 Ouvrier forgeron Renage Voiron
Veyre Ambroise Annonay (07) 1805 Moulinier en soie ? Saint-Bueil
VignalJules St-Michel-de-Chabrillanoux (07) 1824 (cultivateur) St-Michel-de-Chabrillanoux (07) Saint-Antoine

Sur les trente-neuf façonniers du Second Empire dont on connaît l’origine, une vingtaine est née en Isère et huit à Lyon. Ces lyonnais de naissance, comme nous l’avons écrit plus haut, ont souvent des attaches familiales et des biens en Bas-Dauphiné. Les pères des façonniers repérés n’ont que peu d’attaches avec l’industrie textile : Auger, Brunet-Lecomte, Cuchet , Gonnet , Jamet, Joly, Landru, Perrégaux, Tivollier et Veyre ont un père qui a exercé une partie de sa carrière dans l’industrie textile. Trois seulement (Joly, Landru et Tivollier) établissent une continuité avec la nébuleuse toilière, mais aucun n’a été tisserand de toiles. Cinq autres pères (Auger, Cuchet, Gonnet, Jamet et Veyre) exercent leurs talents dans l’industrie de la soie, soit comme fabricants de soieries, soit comme ouvriers tisseurs (« fabricant d’étoffes »), soit comme moulinier pour Veyre. La proportion de pères nés en Isère, pour cette génération de patrons, est analogue.

Chez le patronat de la Belle Epoque, on relève une trentaine de façonniers natifs de l’Isère sur quarante-huit. La présence d’héritiers explique sans doute cette part plus importante. Il y aussi une dizaine de Lyonnais, dont trois au moins ont des racines familiales en Bas-Dauphiné.

Tableau 25–Origine géographique des principaux façonniers De la Belle Epoque.
Nom Lieu de naissance du façonnier date Profession de son père à la naissance Lieu de naissance du père Lieu d’installation de la fabrique du façonnier
Anselme Henri La Tour-du-Pin 1859 Commis négociant La Tour-du-Pin La Tour-du-Pin
Anselme Victor La Tour-du-Pin 1857 Fabricant de soieries La Tour-du-Pin La Tour-du-Pin
Baratin Aimé II Tullins 1855 Manufacturier Beaujeu (69) Tullins
BargillatGabriel La Balme 1845 Maréchal ferrant La Balme La Tour-du-Pin
BelinAimé Flaviac (07) 1840 Propriétaire Rompon (07) St-Jean-de-Bournay
Béridot Adrien Nîmes (30) 1828 Taffetassier ? Voiron
Béridot Léon Nîmes (30) 1858 Fabricant de limes Nîmes (30) Voiron
BlachotPhilippe Renage 1855 Forgeron Renage Voiron
BourgeatRomain Renage 1840 Tisserand Renage Nivolas
BretJean-Baptiste Charavaines 1826 Taillandier Charavines Voiron, Apprieu
Brun Jean-Marie Lyon (69) 1829 Fabricant d’étoffes Lyon (69) Coublevie
Brunet-Lecomte Michel Vizille 1840 Manufacturier Bolbec Jallieu
BrunyHonoré Lyon (69) 1852 Droguiste Lyon (69) St-Blaise-du-Buis
Clément Louis Lyon (69) 1843 Marchand bonnetier ? Jallieu
Constantin de Chanay Ernest Strasbourg 1838 Propriétaire Lyon (69) St-Nicolas
Combe Louis-Eugène Rives 1860 Charpentier Rives Renage
CoulonGustave St-Denis (Réunion) 1853 Ex-militaire, ébéniste Vigan (30) St-Blaise-du-Buis
Crozel Marc- Louis Saint-Marcellin 1837 Propriétaire Saint-Marcellin Chatte
DévigneAntoine La Croix-Rousse (69) 1846 Fabricant d’étoffes Sainte-Baudille La Tour-du-Pin
Diederichs Théophile II Jallieu 1856 Directeur de tissage Monswiller Jallieu
Diederichs Louis Jallieu 1860 Directeur de tissage Monswiller Jallieu, Panissage
DonatGeorges Lyon (69) 1853 Architecte Lyon (69) Corbelin
Douron Aimé-Joseph Renage 1848 Serrurier Renage Voiron
Faidides Jean-Marie Sérézin (Nivolas) 1855 Négociant Saint-Amant (63) Nivolas
Gillet Léonce La Murette 1848 Propriétaire cult. La Murette Apprieu
Giraud Antoine Draguignan (83) 1849 Médecin ? Moirans
Guinet Joseph II Voiron 1857 Fabricant de soieries Trévoux (01) Apprieu
Jamet Jean-Joseph Lyon (69) 1842 Jardinier fleuriste Lyon (69) Les Abrets
Jamet Jacques-Maximilien Lyon (69) 1849 Fabricant d’étoffes Lyon (69) Les Avenières
Jourdan Francisque Lyon (69) 1847 Fabricant d’étoffes Corbelin Dolomieu
Jourdan Joanny Lyon (69) 1846 Fabricant d’étoffes Corbelin Dolomieu
LalechèreCélestin St-André-le-Gaz 1842 Propriétaire St-André-le-Gaz St-André-le-Gaz
LangjahrEmile Munster 1849 (entrepreneur en travaux publics) ? Voiron
Martin Séraphin St-Etienne-de-Crossey 1832 Propriétaire Saint-Aupre Moirans
Michal-Ladichère André Saint-Geoire 1843 Propriétaire, greffier justice de paix Saint-Geoire Saint-Geoire
Michal-Ladichère HenriI Saint-Geoire 1839 Propriétaire, greffier justice de paix Saint-Geoire Saint-Geoire
Mignot Pierre Voiron 1840 Tisserand Montferrat Saint-Bueil
MoninJules Voiron 1839 Galocher Voiron Voiron
Moyroud Pierre-Joseph Voiron 1841 Propriétaire Voiron Vinay
Nolly (de) Pierre Viriville 1826 Notaire Pajay Saint-Geoirs
Ogier Claude Lyon (69) 1836 Négociant ? Voiron
Paillet Joseph-Paulin Succieu 1837 Propriétaire cult. Succieu Nivolas
PerriotEugène Tullins 1830 Maître cordonnier Sillans Voiron
Pochoy Joseph-Victor Saint-Geoire 1846 Négociant Coublevie Voiron
Pollaud-Dulian Alexandre Pont-de-Beauvoisin 1855 propriétaire Pont-de-Beauvoisin Les Avenières
Poncet Marius Vourey 1846 Négociant Coublevie Voiron
TournachonLouis-Eugène Voiron 1839 Propriétaire cafetier Morestel Voiron
Veyre Gustave Lorient 1838 Négociant Boulieu (07) Saint-Bueil

Malgré la diversité des origines géographiques, on constate que la majorité a de solides attaches familiales en Bas-Dauphiné. Les autres ne s’installent à la campagne qu’à la condition de posséder une culture technique, soit dans le tissage, soit dans la construction mécanique. C’est en particulier le cas pour les façonniers originaires du Rhône et du Gard.

Notes
1581.

ADI, 3E14105, Quittance devant Me Chenavas, à Bourgoin , le 7 juillet 1830.

1582.

Etat civil de Saint-Denis de la Réunion.

1583.

ADI, 3E29140, Acte de société devant Me Margot, à Voiron , le 24 février 1872 et bail du 26 février suivant. Jean-Baptiste Lafuma , un commis négociant, fonde son entreprise en 1843, à Voiron. Né à Annonay le 26 novembre 1798, il épouse en 1821 Marie-Reine Seux. Il quitte le papetier Johannot en 1825 pour venir chez Frachon-Dugas, à Voiron. Lafuma loue en 1843 une papeterie et ses dépendances appartenant à la famille Michal, dans laquelle il projette d’installer une machine à papier, pour un loyer annuel de 2.500 francs. Le 31 juillet 1864, ses deux fils, Jean-Baptiste et Laurent-André-Jules, fondent une nouvelle société avec un capital de 100.000 francs chacun. Ce dernier a probablement trouvé les fonds nécessaires grâce à son mariage avec une riche héritière, Louise-Marie-Léonie Girodon , dont le père, un fabricant lyonnais de soieries, exploite un tissage à Renage . Lafuma père décède à Voiron le 17 février 1867 en laissant à ses quatre enfants une fortune d’au moins 379.455 francs, dont son gendre, le papetier Alexis Berthollet. Son fils Jean-Baptiste décède précocement le 23 mars 1868 en laissant à ses deux enfants une fortune de 165.000 francs environ.