A chacun son paternalisme.

Les façonniers les plus importants, pour conserver leur main d’œuvre, ont eux aussi recours à des pratiques considérées comme paternalistes. Pour eux, l’objectif est double. Tout d’abord, il s’agit, dans un souci de gestion du personnel, d’éviter un fort turnover parmi celui-ci. En effet, façonniers et fabricants-usiniers se livrent volontiers à une surenchère entre eux pour attirer leurs meilleurs ouvriers. De plus, grâce à leurs pratiques paternalistes, les façonniers du Bas-Dauphiné s’assurent une clientèle pour asseoir leur autorité et leur prestige local. Les autorités départementales considèrent généralement le patronat du Bas-Dauphiné comme proche du parti clérical et conservateur, surtout dans l’arrondissement de Saint-Marcellin et à Voiron 2296 . Cela semble moins avéré autour de La Tour-du-Pin avec quelques grandes figures progressistes autour des Diederichs et des Michal-Ladichère, qui pourtant figurent parmi ces patrons paternalistes.

Avant 1850, deux façonniers possèdent à demeure et entretiennent une chapelle destinée à leurs ouvrières : Garnier à Sérézin et Joly à Saint-Geoirs . La présence d’une chapelle et de religieuses à Sérézin chez les Garnier ne surprend guère : la famille donne régulièrement des signes de sa grande pratique religieuse. Ainsi, à l’occasion de l’apparition de La Salette, les Garnier hébergent chez eux le jeune Maximin 2297 . De même, en 1841, le couple Garnier participe à la fondation à Bourgoin d’un établissement tenu par les frères des écoles chrétiennes, en versant une généreuse contribution. De nouveau, quatre ans plus tard, Mme Garnier verse quelques pièces afin d’installer un quatrième frère dans l’école 2298 . Vers 1853-1854, Alfred Constantin de Chanay fait édifier sur l’une de ses propriétés, une fabrique de tissage à façon, à Saint-Nicolas-de-Macherin . Proche des milieux légitimistes et catholiques, il y installe une chapelle, probablement pendant les années 1860.

Malescourt, façonnier en rubans à Saint-Jean-de-Bournay sollicite, en 1867, la Mère supérieure des Religieuses franciscaines de Maconnay afin qu’elle mette à sa disposition trois sœurs de son ordre, chargées de surveiller et d’éduquer de jeunes orphelines. L’orphelinat projeté par Malescourt obtient l’appui de l’évêque de Grenoble. Un quart de siècle plus tard, en 1892, le successeur de Malescourt, le Lyonnais Vivien, a repris l’organisation chrétienne de l’usine Malescourt : les quatre-vingt-onze ouvrières de l’établissement sont en majorité placées sous la responsabilité de religieuses, puisque cinquante-huit d’entre elles couchent quotidiennement dans ses dortoirs, alors que les vingt-trois autres ne font qu’y manger 2299 .

Les ateliers de certaines usines comportent des objets religieux ostentatoires, à l’instar de l’usine Coffy, à La Frette , dans la plaine de la Bièvre, où une statue de la Vierge trône au dessus des métiers à tisser, tandis qu’une autre statue, probablement celle d’un saint, se dresse dans la cour d’un bâtiment annexe. Il y a de fortes chances pour que ces objets aient été placés par les anciens propriétaires de l’usine, les très catholiques Couturier de Bévenais . Chez Rabatel, à Corbelin , on érige une statue de Saint-Joseph dans la cour de l’usine en 1883, sans que l’on sache s’il s’agit d’une initiative patronale ou ouvrière 2300 .

Les conditions d’admission dans la fabrique des frères Couturier, à Bévenais , sont très strictes du point de vue religieux, avec un prosélytisme non dissimulé. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une véritable usine-pensionnat, tout au plus doit-il y avoir un modeste dortoir. Les plus jeunes ouvrières qui ont environ une douzaine d’années, n’intègrent l’établissement qu’après avoir fait leur première communion, tandis que les contremaîtresses se chargent de faire respecter les prières le matin et le soir, voire pendant la journée de travail 2301 . Chez Bargillat , à Dolomieu , la contremaîtresse du tissage pousse les ouvrières à prier dans les ateliers. Selon le personnel, cette pratique n’est pas obligatoire, mais les ouvrières qui ne s’y livrent pas, subissent les foudres de la contremaîtresse et diverses « vexations » 2302 .

Cuchet , moulinier établi à Chatte , héberge dans un dortoir ses ouvrières pendant les longs mois d’hiver pour leur éviter des migrations pendulaires quotidiennes démotivantes et pénibles. Ses confrères, Hébrard et la veuve Pinet, ont un dortoir comprenant trente-trois lits, à Têche-et-Beaulieu. Chaque ouvrière hébergée dispose avec son lit, d’un matelas, d’une paillasse, de deux couvertures, d’un traversin et de draps (l’inventaire mentionne cent cinquante draps grossiers pour les ouvrières). Il est probable que toutes les ouvrières de la filature sont logées, car dans les ateliers, il n’y a que trente chaises devant les bassines. Le personnel du moulinage ne semble donc pas bénéficier de l’hébergement. Les patrons possèdent aussi un char à bancs et un une grande voiture couverte (« une galère ») pour transporter les ouvrières. Leur moulinage de Cognin, à quelques kilomètres de là, est organisé de la même manière, avec un dortoir de vingt et un lits 2303 .

Pendant l’été 1870, Maurice Bouvard , propriétaire d’un tissage à Moirans , achète aux héritiers Douare un vaste bâtiment comportant quatorze chambres pour quatorze mille francs, avec un réfectoire et une cuisine pour y loger quelques ouvriers 2304 . Une enquête signale l’existence d’une crèche dans un tissage au Grand-Lemps et à Moirans 2305 . À Voiron , quelques industriels comme Pochoy et leur voisin, Permezel par exemple, proposent à certains de leurs ouvriers des logements individuels en plus de leurs dortoirs, tel que cet ouvrier qui, avec sa femme et ses quatre enfants, vit dans deux pièces d’une cité ouvrière. Cette cité, probablement localisée dans le quartier de Paviot, rassemble pas moins de quatre-vingts ménages qui payent un loyer annuel d’environ cent francs 2306 . À la fin des années 1870, Florentin Poncet et son fils Marius, font construire deux maisons pour leurs ouvriers en face de leur usine, dans ce quartier 2307 . Séraphin Favier , façonnier à Voiron, dispose dans chacune de ses deux usines d’un dortoir, l’un de vingt-quatre lits, l’autre de quatre-vingt-huit lits 2308 . À Jallieu , en 1877, Louis Clément ne loge que quinze ouvrières, amenées à l’usine grâce à une galère 2309 .

Les Perrégaux ont créé pour le personnel de leur manufacture d’impression de Jallieu , un magasin où on peut acquérir du charbon et des produits alimentaires à prix coûtants. Leur voisin et associé, Diederichs, fonde pour le personnel de son nouveau tissage, dans les années 1870, une caisse d’assurance-maladie et accident ainsi qu’un système de retraite 2310 . D’une certaine manière, le paternalisme en vigueur chez les Perrégaux puis chez les Diederichs ressemble à celui pratiqué chez d’autres protestants comme les Seydoux 2311 ou Samuel Debar , mais sans y être aussi poussé. Comme leurs confrères du Cateau-Cambrésis, les Diederichs construisent un hospice de vieillards. En 1871-1872, le luthérien Diederichs aménage un dortoir pour une vingtaine d’ouvrières dans sa nouvelle usine, ainsi qu’un réfectoire, une cuisine et une école pour trente-cinq enfants. L’école du dimanche, tenue par l’instituteur de Ruy (commune limitrophe de Bourgoin et Jallieu) est autorisée à partir de 1876. L’ancien tissage de coton Perrégaux, reconverti en tissage de soieries dans les années 1860-1870, possède lui aussi son dortoir, d’une vingtaine de lits en 1878, lorsque Diederichs et Perrégaux en reprennent la gestion, après le passage éphémère de Louis Clément 2312 . À Moirans , Séraphin Martin crée pour son personnel une caisse de secours et lui accorde une participation aux bénéfices 2313 .

Alors que les négociants en toiles de Voiron avaient assis leur autorité sur le contrôle du bureau de bienfaisance dans la première moitié du XIXe siècle, les façonniers en soieries délaissent cette institution pour surveiller leur main d’œuvre 2314 .

Mais ces pratiques paternalistes ne concernent que les façonniers les plus importants de la contrée. Les petites et moyennes entreprises du secteur n’ont pas les moyens financiers de créer des caisses de prévoyance et autres crèches dans leur établissement 2315 . En revanche, les pratiques de ce genre sont habituelles dans les papeteries du Bas-Dauphiné 2316 . Ainsi, à Moirans , Barjon, propriétaire de deux papeteries dans les années 1870, possède au moins trois ensembles bâtis destinés au logement de ses ouvriers 2317 . Pourtant, un petit façonnier comme Louis Charlin , qui exploite un modeste dévidage à Aoste, à la fin du siècle, met un dortoir à la disposition de son personnel avec vingt-deux lits en fer. Les effectifs de son établissement ne doivent certainement pas excéder la cinquantaine d’ouvriers 2318 . Jandard et son épouse, des façonniers installés à Nivolas , près de Bourgoin au milieu du XIXe siècle, ont organisé un dortoir et une cuisine à l’entrée de leur fabrique. À Nivolas encore, près Bourgoin, Romain Bourgeat met à disposition d’une partie de son personnel une cuisine, un réfectoire et des dortoirs 2319 .

De cette description semble se dégager une vision unanime du paternalisme. À l’occasion des grèves, on voit surgir, çà et là, quelques récriminations contre les pratiques patronales. Chaque fabrique, petite ou grande, dispose d’un dortoir destiné à une partie de son personnel.

Notes
2296.

ADI, 162M8, Statistiques et enquête rédigées par le sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Marcellin le 24 octobre 1882.

2297.

Sur ce sujet, voir BOURGEOIS (R.), 2006.

2298.

APJM, Note ms du 8 avril 1847.

2299.

AEG, Dossier Paroisses, Lettre ms de la Supérieure générale des Religieuses franciscaines à l’évêque de Grenoble, le 22 mars 1867 et AN, BB 18A92, Lettre ms du procureur de Vienne au procureur général de Grenoble le 5 juillet 1892.

2300.

Valton, un industriel catholique de la bonneterie troyenne, voue lui aussi un culte particulier à Saint-Joseph, dans les années 1890, avec une de ses usines qui lui est consacrée. Voir HARDEN CHENUT (H.), 2005, p. 85.

2301.

ADI, 162M10, Rapport ms d’un inspecteur au sous-préfet, le 9 août 1854.

2302.

ADI, 166M2, Lettre ms du sous-préfet de La Tour-du-Pin au Préfet de l’Isère le 31 mars 1886.

2303.

ADI, 7U1015, Tribunal civil de Saint-Marcellin , Inventaire ms de la faillite Hébrard -Pinet, le 1er juin 1876.

2304.

ADI, 3E29136, Vente devant Me Margot, à Voiron , le 26 juin 1870.

2305.

JONAS (R.), 1994, p. 127.

2306.

ACV, 2F5, Enquête parlementaire, questionnaire imprimé, sd [1883-1886], ouvrier anonyme.

2307.

ADI, 6U761, Tribunal civil de Grenoble, Adjudication des 16 novembre 1889 et 18 janvier 1890.

2308.

ADI, 6U740, Tribunal civil de Grenoble, Expropriation et cahier des charges du 26 décembre 1885.

2309.

ADI, 5U1194, Tribunal civil de Bourgoin , Inventaire ms du 22 décembre 1877.

2310.

LEQUIN (Y.), 1977, vol. 2, p. 114 et ROJON (J.), 1996a, p. 111.

2311.

VAILLANT-GABET (S.), 2002. Les Seydoux ont instauré dans leur usine du Cateau-Cambrésis un règlement assez strict, mais aussi une école primaire de garçons, une salle d’asile, une caisse de secours, un fourneau économique, une caisse d’épargne, une crèche…

2312.

ROJON (J.), 1996a, pp. 39-40, 45.

2313.

Dictionnaire biographique départemental de l’Isère, dictionnaire biographique et album, Paris, Librairie E. Flammarion, 1907, p. 649.

2314.

DUMOND (C.), 1994, p. 201. Seuls Jules Monin (1879-1881) et Philippe Blachot (1908-1912) deviennent administrateurs de cette institution, pour un laps de temps finalement assez bref. Séraphin Favier , maire de Voiron , préside de droit le bureau de bienfaisance entre 1879 et 1884.

2315.

GUESLIN (A.), 1992.

2316.

Voir ANDRÉ (L.), 1996.

2317.

ADI, 3Q20/291, Mutation par décès de François Barjon, le 18 mars 1878.

2318.

ADI, 9U362, Justice de Paix de Bourgoin , Dissolution de société du 15 juin 1896.

2319.

ADI, 3Q4/778, Mutation par décès d’Augustine Civet, épouse Bourgeat , le 27 janvier 1904.