Impression sur étoffes : un recrutement de plus en plus local.

Jusqu’aux années 1840, un flux régulier d’imprimeurs et de graveurs venant de Suisse arrive à Jallieu pour travailler dans la manufacture Perrégaux. Cependant, le lent déclin de l’établissement fragilise la réputation et le répondant de ses propriétaires auprès des ouvriers. Progressivement la source helvétique se tarit. Pour donner un nouveau dynamisme à son affaire, Fritz Perrégaux a dans l’idée de débaucher le directeur de la fabrique d’impression de Vizille , Henry Brunet-Lecomte , à qui il promet d’en faire son associé à part entière. Ainsi, en 1844, une nouvelle société est constituée entre les deux hommes pour exploiter la manufacture d’impression de Jallieu. Fort des ses compétences, Henry Brunet-Lecomte devient le véritable patron opérationnel de l’affaire. À partir de cette date, un second axe migratoire apparaît : des ouvriers ayant travaillé à Vizille rejoignent leur ancien directeur à Jallieu, en lieu et place des migrants suisses. Certes, cela ne signifie pas que les ouvriers suisses désertent le bourg industriel pour autant, simplement il n’y a plus de renouvellement de cette population par de nouveaux arrivants. Chaque patron est à la tête de réseaux migratoires ouvriers.

Dans les familles d’imprimeurs ou de graveurs, la mobilité ne reste pas un vain mot. Au moins jusqu’au milieu du XIXe siècle, ils ne sont pas en grande majorité originaires de Jallieu ou de Bourgoin , mais viennent de l’ensemble de la région lyonnaise, d’Alsace, de Suisse, du Midi… Ayant donc déjà connu le chemin des migrations, beaucoup le reprennent pour chercher des conditions meilleures. Par la même occasion, ils transmettent à leurs enfants ce goût de l’altérité et de l’expérience migratoire. Le recours à une main d’œuvre particulièrement mobile explique en partie la forte proportion de célibataires dans la manufacture d’impression de Fritz Perrégaux en 1850 : ils représentent le tiers de l’effectif total. Mais parmi ces célibataires, il faut également distinguer la forte présence de jeunes adultes. Quant aux enfants de moins de douze ans, ils sont au nombre de soixante, soit 28% de l’effectif total 2380 .

Tableau 41-Origines des ouvriers de l’indiennage à Jallieu en 1872 .
  Imprimeurs Graveurs Dessinateurs Coloristes Rentreuses divers
Bas-Dauphiné 32 9 - 1 12 1
Vizille 10 - - - 1 -
Lyon 8 2 - - - 1
Sud-est 10 - - - - -
Alsace 9 - 1 - 3 -
Autres régions 1 1 - - - -
Suisse 8 - - - - 1
Belgique 2 - - - - -
Italie 1 - - - - -
Total 81 12 1 1 16 3

En 1872, 48% des ouvriers qualifiés de l’indiennage de Jallieu sont originaires du Bas-Dauphiné, contre 28% qui proviennent de l’ensemble du Sud-est (Vizille , Lyon, Avignon, Tournon, Aix). Les étrangers représentent encore un dixième de l’effectif, en majorité des Suisses, venus à Jallieu, grâce à la filière huguenote mise en place par les Perrégaux au début du siècle. Cette proportion semble nettement moins élevée que dans les autres centres français d’indiennage, notamment ceux de la région parisienne et de Mulhouse 2382 . Cet indicateur est révélateur à la fois de la perte d’attraction que peuvent exercer les manufactures du Bas-Dauphiné, mais aussi de la mise en sommeil du réseau huguenot des Perrégaux. Tous les ouvriers qualifiés étrangers présents en 1872 à Jallieu ont au moins trente neuf ans. Pour les Suisses, on dépasse même le plus souvent la cinquantaine 2383 . Seuls les postes les moins qualifiés, celui des rentreuses, se caractérise par un recrutement quasiment exclusivement local : les seules rentreuses originaire d’Alsace ou de Vizille n’ont fait que suivre leur époux : celui-ci a probablement négocié sa migration à Jallieu en obtenant de son nouveau patron l’embauche de sa femme comme rentreuse. La présence d’un important groupe d’imprimeurs originaires de Vizille s’explique tout d’abord par la proximité géographique, puisque les manufactures de Jallieu sont les plus proches de Vizille, surtout après la fermeture de la manufacture Révilliod, à Vizille, quelques mois plus tôt. Mais comme les Perrégaux ont su attirer vers eux des compatriotes suisses, les Brunet-Lecomte ont bénéficié de leur propre réseau relationnel créé une quarantaine d’années auparavant par Nicolas Brunet-Lecomte et son fils, Henry, lors de leur passage à la tête des ateliers Révilliod. Leur réseau semble toujours aussi actif, comme semble le prouver l’âge des ouvriers natifs de Vizille, entre vingt-neuf et quarante-neuf ans, étalé sur deux générations.

Les techniques traditionnelles de recrutement sont toujours en vigueur dans les manufactures d’impression, désespérément à la recherche d’une main d’œuvre qualifiée toujours aussi mobile. Ainsi, les Brunet-Lecomte conservent un flux constant d’ouvriers qualifiés, graveurs et imprimeurs, en provenance de Mulhouse et de l’Alsace, là où les Perrégaux préféraient s’appuyer sur leur réseau technico-familial suisse et protestant. Les Brunet-Lecomte s’adressent à Louis Durand, de la maison Durand & Huguenin, l’un de leurs fournisseurs à Bâle , pour faire office de rabatteur à Mulhouse, ou au fabricant mulhousien de cylindre Jean Schott lorsqu’il s’agit de trouver un imprimeur rouleautier :

‘« Il y a quelques années vous m’aviez adressé un certain nombre d’ouvriers imprimeurs. Comme je crois qu’il y en a beaucoup d’inoccupés en ce moment, à Mulhouse et dans les environs, pourriez-vous m’en adresser quelques uns ? Vous pouvez leur assurer que, venant de votre part, je leur donnerai du travail dès leur arrivée ». ’

Un mois plus tard, Durand propose sept imprimeurs à Brunet-Lecomte, dont deux arrivent rapidement à Jallieu avec une avance de cinquante francs chacun, fournie par Durand au nom de son client dauphinois. Les ouvriers alsaciens sont particulièrement recherchés à Jallieu, car ils ont reçu leur formation dans le premier centre d’impression français et maîtrisent parfaitement les techniques d’impression au rouleau et la gravure du cuivre. À partir du milieu du XIXe siècle, ces Alsaciens supplantent définitivement les Suisses avec le déclin de la manufacture Perrégaux et l’ascension rapide de sa rivale, celle des Brunet-Lecomte. La fabrique de Cortaillod , qui a pendant toute la première moitié du siècle constitué un formidable vivier en ouvriers qualifiés pour les Perrégaux, ferme ses portes, tarissant définitivement la route des migrations delphino-suisses 2384 .

Les candidatures spontanées pour un emploi, reçues par la manufacture Brunet-Lecomte, révèlent le préjugé favorable dont bénéficient les Alsaciens :

‘« en réponse à la lettre que vous avez écrite à M. Wettel, mon contremaître, je viens vous dire que vous pouvez partir de suite ; je vous donnerai du travail dès que vous serez arrivé ». ’

Ceux qui n’ont pas le bonheur de porter un nom à consonance alsacienne ou d’avoir leur adresse en Alsace, reçoivent un accueil moins chaleureux :

‘« en réponse à votre lettre d’hier, qui m’arrive à l’instant, je viens vous dire que je puis, en effet, vous donnez de l’occupation, toutefois, je dois vous prévenir qu’il me faut du travail bien fait. Si vous vous sentez assez bon ouvrier pour cela, vous pouvez venir immédiatement ». ’

Certes, dans le premier cas de figure, il semble que l’imprimeur alsacien ait bénéficié des recommandations du contremaître de la manufacture Brunet-Lecomte, Wettel, lui-même alsacien à Jallieu en 1869, qui procure à son employeur une autre imprimeur alsacien de sa connaissance, Emile Meyer 2385 .

Fiers de leur position d’ouvriers qualifiés, capables de marchander au mieux leurs talents et leurs compétences sur le marché du travail, surtout lorsque l’on manque de bras, imprimeurs et graveurs pratiquent volontiers la « Saint-Lundi », afin d’affirmer leur autonomie par rapport à leur patron. La pratique, d’origine artisanale, s’étend en fait avec l’industrialisation aux ouvriers d’usine 2386 . Cela n’est pas du goût d’Henry Brunet-Lecomte qui leur rappelle par voie d’affichage dans ses ateliers, qu’une telle attitude contrevient au règlement : en guise de réponse, il choisit en 1873 de leur infliger « une amende proportionnelle à l’habitude plus ou moins grande qu’ils auront de manquer aux règlement d’ateliers » 2387 . Pendant toute la décennie 1870, les Brunet-Lecomte se lancent dans la rationalisation de leur fabrique pour améliorer les rendements, la productivité, la qualité, les délais de livraisons et réduire les coûts, alors qu’ils sont confrontés à la baisse des prix des façons.

Le turnover s’explique en partie par l’absence de travail qui pousse les ouvriers à quitter leur fabrique. Le problème se pose avec davantage d’acuité lorsqu’il s’agit des ouvriers qualifiés comme les graveurs et les imprimeurs. Pour se garantir contre ce turnover, les patrons, tel Brunet-Lecomte, signent des accords avec leurs donneurs d’ordres : René-Victor Brunet-Lecomte , fabricant de soieries à la tête de la maison lyonnaise Brunet-Lecomte, Devillaine & Cie, s’engage auprès de son frère Henry Brunet-Lecomte à fournir un travail régulier à ses ateliers 2388 .

Plus les compétences sont rares, mieux leurs détenteurs parviennent à négocier leur embauche selon leurs propres conditions. Depuis la fin du Second Empire, Henry Brunet-Lecomte a fait l’acquisition d’une perrotine pour développer la production en grande série. Mais, pour en assurer le bon fonctionnement, il a besoin d’un conducteur perrotin. En 1869, il recrute à cet effet Désiré Bernard, un ouvrier originaire de Paris. Les deux hommes ont conclu entre eux un accord verbal spécifiant les conditions d’embauche et de travail. Alors que les imprimeurs sont habituellement payés à la journée, Bernard reçoit une rémunération annuelle de 2.000 francs, avec une bonification de dix centimes pour cent mètres d’étoffes imprimées. En retour, Bernard consent à modifier la perrotine de Brunet-Lecomte selon un procédé dont lui seul a le secret. Sachant que Brunet-Lecomte est satisfait de son travail et veut le garder à son service, il parvient à faire monter les enchères pour l’année 1870-1871, en repartant pour la capitale au terme de son année, période prévue dans le contrat d’embauche. En effet, les résultats de la perrotine étant à la hauteur de l’investissement consenti, Brunet-Lecomte en équipe ses ateliers d’une seconde. Pour convaincre Bernard de poursuivre une année supplémentaire sa fructueuse collaboration, en opérant désormais sur deux machines, Brunet-Lecomte lui garantit une rémunération équivalente avec une bonification décuplée d’un centime par mètre d’étoffe imprimée, avec une bonification minimale de cinq cents francs 2389 .

Les fabricants lyonnais développent une logique industrielle incomplète : d’un côté, ils dispersent leurs métiers à tisser et utilisent presque exclusivement le travail manuel, et de l’autre, ils cherchent à imposer des normes disciplinaires drastiques à leur personnel d’usine. Dans le premier cas, ils fixent la main d’œuvre au village, au monde de la terre, et évitent une grande concentration ouvrière, dans le second, ils prennent le contrôle psychologique d’une main d’œuvre agglomérée prête à se rebeller. Ils ont en mémoire l’exemple des canuts lyonnais, massés sur les pentes de La Croix-Rousse et régulièrement en colère, se coalisant contre eux. On leur a aussi, sans doute, rapporté des cas de luddisme. D’emblée, les fabricants préfèrent prendre l’ascendant et éviter toute contestation en brisant psychologiquement l’esprit ouvrier et en le façonnant à leur guise. Les usines-pensionnats se développent surtout dans le Sud-est de la France, dans les milieux proches de la Fabrique lyonnaise. Cependant, les résultats sont mitigés : certes, il n’y a pas de mouvement de grève jusqu’à la fin du siècle dans ces établissements, la soumission des ouvrières étant totale. Cependant, on ne peut pas nier une importante mobilité du personnel. De même, les rares sources donnant la parole aux ouvrières, fournissent quelques actes de contournement des règlements : ainsi, à Châteauvilain , les ouvrières ont l’habitude de se retrouver dans le parc ou dans les remises pour discuter. Elles ne fréquentent que les filles originaires de leur village, signe que la discipline et le contrôle moral ne détruisent pas certaines pratiques. Le soulèvement de 1886 à Châteauvilain donne l’impression qu’il existe dans ces établissements une culture d’entreprise très forte. C’est, en tout cas, l’avis qui semble se dégager de la presse de l’époque. Dans les faits, seule une minorité d’ouvrières participe activement au combat contre les forces de l’ordres. D’autres suivent le mouvement parce qu’elles en ont reçu l’ordre. Enfin un troisième groupe suit en retrait l’agitation. Mais on ne peut pas nier la force morale des usines-pensionnats.

Les façonniers adoptent eux des pratiques paternalistes, mais jusqu’aux années 1870, celles-ci sont souvent limitées. Chaque fabrique, petite et grande, possède un dortoir pour héberger une partie de son personnel. Les filatures de soie ont sans doute donné l’exemple dès la première moitié du siècle. Puis, les façonniers exploitant des établissements plus importants, ont élaboré des stratégies un peu plus complexes, avec la création de caisses de secours, de crèches, de réfectoires… Mais la majorité a longtemps refusé d’imposer des règlements stricts à son personnel. Cette pratique disciplinaire se répand chez les façonniers seulement à partir des années 1870. Le syndicat du tissage mécanique encourage ses adhérents à instaurer des règlements pour mieux embrigader la main d’œuvre et accroître ses performances.

Les règles de l’offre et de la demande sur le marché du travail en Bas-Dauphiné sont loin d’être respectées. Dans les faits, le recrutement de la main d’œuvre et sa gestion dépendent encore étroitement des relations sociales villageoises. Les rivalités de clochers interviennent dans le fonctionnement des tissages, déjouant la rationalité économique. Le désencastrement de l’économie n’a pas eu lieu au XIXe siècle en Bas-Dauphiné. Le maintien des structures villageoises et la dispersion du tissage dans les campagnes, tant pour le tissage à domicile que pour le tissage en fabrique, expliquent sans doute cette absence. Seule une étude sociale fine sur la main d’œuvre voironnaise permettrait de vérifier ce phénomène dans un cadre urbain : il est possible qu’il existe des filières ouvrières et des réseaux d’embauches en ville.

La proto-industrialisation décalée que connaît le Bas-Dauphiné, s’avère possible grâce à une mobilité spatiale entre le siège de la Fabrique, Lyon, et la campagne 2390 . L’installation de la Fabrique hors les murs de la ville repose sur une logique socioprofessionnelle mise en place par les fabricants en utilisant leurs ouvriers lyonnais natifs du Bas-Dauphiné. En conjuguant savoir-faire professionnel, connaissance du terrain et des coutumes locales, avec la maîtrise de réseaux locaux de relations parmi la population que possèdent ces ouvriers, les fabricants lyonnais parviennent à faire accepter leurs conditions aux populations rurales. Au contraire, pour les ouvriers lyonnais sans attaches familiales en Bas-Dauphiné, leur avenir passe par le travail dans les fabriques.

Notes
2380.

AN, F 20 501, Statistiques ms rédigées par le Préfet de l’Isère le 3 août 1850.

2381.

ACBJ, Liste nominative de recensement de population de Jallieu . Celle de Bourgoin a été détruite. Ces chiffres ne prennent pas en compte les manœuvres, difficiles à repérer dans les listes.

2382.

CHASSAGNE (S.), 2001.

2383.

En 1872, la moyenne d’âge des imprimeurs à Jallieu est d’environ 39,8 ans contre 50,3 ans pour les graveurs.

2384.

CASPARD (P.),1978.

2385.

AMBJ, Fonds Brunet-Lecomte, Registre de copies de lettres, lettres ms de Brunet-Lecomte adressées à Louis Durand le 10 décembre 1878 et le 24 janvier suivant, à Claudius Pautre (Neuville-sur-Saône) le 3 mars 1879, à Alphonse Wersinger (Beidischeim) le 8 janvier 1879, à Emile Meyer le 5 décembre 1878, à Henri Wettel le 26 juin 1869, à Jean Schott le 22 décembre 1874.

2386.

BECK (R.), 2004.

2387.

AMBJ, Fonds Brunet-Lecomte, Registre de copies de lettres, Avis ms de Brunet-Lecomte destiné à son personnel le 1er septembre 1873.

2388.

AMBJ, Fonds Brunet-Lecomte, Registre de copies de lettres, Lettre ms de Brunet-Lecomte adressée à Martel, employé de la maison Brunet-Lecomte, Devillaine & Cie le 24 octobre 1871.

2389.

AMBJ, Fonds Brunet-Lecomte, Registre de copies de lettres, Lettres ms de Brunet-Lecomte adressées à Désiré Bernard le 10 juin 1869 et 29 juin 1870.

2390.

MAYAUD (J.-L.), 1992.