g) Du rôle de porte-symptôme au rôle de porte-parole

Après six mois de traitement en famille et en individuel avec Anne, nous considèrerons une séance familiale où le père, Aline et Alex s’étaient assis les uns à côté des autres sur le divan tandis que la mère et Céline se trouvaient l’une en face de l’autre assises sur des chaises. Ces dernières commencèrent à parler sur la prise de conscience de leurs identifications réciproques, ce qui les amena à poser des questions: Pourquoi ce sont-elles qui expriment la problématique familiale ? Est-ce que ce sont-elles « les folles », les plus fortes ou les plus faibles de la famille ? Pendant que se passaient cet échange entre elles, le reste de la famille chuchotait (j’avais du mal à les écouter à cause de ce bruit de fond). En plus de leurs apartés, ils se prenaient la main et se câlinaient. Cette scène me donna la possibilité d’interpréter les alliances inconscientes entre eux.

La séance suivante personne n’est venu, de même que la suivante qui a été suspendue « parce qu’ils n’étaient pas mis d’accord entre eux pour venir ». Deux semaines plus tard, Anne et Céline sont venues toutes seules, elles m’informèrent que les autres ne voulaient plus venir, justifiant l’arrêt obligé et prolongé des grandes vacances en France pour eux. Je leur ai demandé si elles savaient pourquoi c’étaient elles qui étaient venues me transmettre ce message. Un long silence s’installa après quoi Céline commença à pleurer et à exprimer sa sensation d’exclusion dans la famille et son désir de retourner en France, cependant elles ont donc décidé de poursuivre à la rentrée.

Nous avons pu travailler ce sentiment d’exclusion et d’étrangeté dans sa vie sociale (école, copains…) de même qu’au sein de la famille, comme un reflet d’un sentiment familial dû à l’expatriation et projeté sur elle (ou dont elle se faisait la dépositaire).

A. Eiguer constate à ce propos que :

‘«C’est l’étrangeté qui apparaît pour ainsi dire, comme caractéristique. Pourquoi ? Parce que le déracinement sollicite l’organisation du Moi, par la « rupture » du sentiment de continuité identitaire ou par le renforcement du clivage, qui porte également la marque de l’atteinte de l’identité. Or, ces deux situations font émerger l’étranger en soi – la partie de soi qui est perçue comme Non Moi. Je dis « émerger » ou « reémerger », parce que j’ai le sentiment que tout être humain a un « étranger en soi », autrement dit une partie en lui demeurera obscure, sinistre, bizarre, non identifiable avec le reste de son self » 119

Ce travail sur l’étrangeté avec les familles expatriées dans le cadre que je propose, doit être abordé à partir du transfert parce que l’analyste originaire d’une autre culture va représenter tout à la fois l’étrange et l’étranger.

A ce sujet, A. Saint Genis propose un tournant vis-à-vis de ce constat lorsqu’elle indique que :

‘"Une rencontre avec un autre qui impose différence et/ou étrangeté avec insistance favoriserait une rencontre plus intime et profonde avec soi-même" 120

Ceci nous permet d’approfondir le concept d’étrangeté et de l’élargir donc à toute rencontre avec l’autre pour autant que ce soit l’occasion de nous rencontrer dans des aspects inconnus de nous-mêmes.

A.Saint-Genis explique que la présence de l’autre est inéludable pour la construction de la subjectivité et que dans ce sens, l’étranger  est :

‘« …un signifiant qui participe, organise et enfin, il fait partie de la formation d’une identité. Il est dedans et dehors, constitutif et irréductible » 121

Si nous suivons cette ligne de pensée, nous pouvons affirmer que l’étranger n’est que l’autre présent mais aussi l’autre à l’intérieur de nous-mêmes.

Le travail du transfert cherchera à atteindre cette dimension de l’étrangeté pour qu’elle contribue à une alliance thérapeutique au lieu d’être vécue comme un obstacle permanent au sens de : ce thérapeute ne me comprendra jamais puisqu’il est étranger. « L’étrangeté » de l’analyste doit devenir un point d’identification possible pour les patients afin qu’ils puissent travailler leur propre dimension d’étranger. Ayant dépassé ainsi l’étrangeté ressentie comme inaccessible, ces patients peuvent acquérir aussi une meilleure qualité d’échange et de communication avec des cultures différentes.

Le dépassement de ce transfert a pu se produire dans mon travail avec la famille F.

Postérieurement, dans le travail avec les membres de cette famille, Anne me demanda si je pouvais prendre en charge un traitement individuel avec Céline. Nous en avions parlé mais comme une possibilité de dérivation avec quelqu’un d’autre, cependant Anne me fit valoir que « pour Céline vous n’êtes plus une étrangère, elle vous connait ». Je ne répondis pas immédiatement à sa demande, même si elle me paraissait intéressante du point de vue de l’instauration d’une confiance vis-à-vis de l’étranger. Je sentais un état de confusion entre elles. En effet, qui désirait cette attention personnalisée de ma part? La mère ou la fille ? La mère insistait sur le fait que Céline accepterait un traitement avec moi : « si personne de la famille ne veut venir, je vois bien que cet espace est profitable pour elle, elle en a besoin et elle s’entend bien avec vous ». Lorsque j’ai demandé à Céline ce qu’elle en pensait, elle manifesta sa perplexité, « je ne sais pas, mais bon, c’est bien… » Je leur ai fait remarquer qu’elles prenaient rapidement la place de porte-parole des autres, croyant parler de leurs propres désirs. Céline précisa que si elle commençait un traitement, ce serait seulement avec moi, pas avec un autre analyste. Je me sentis sur le point de tomber dans le piège de la séduction narcissique où elle me convoquait. Finalement, nous nous sommes mis d’accord et nous avons convenu une autre rencontre avec le reste de la famille afin de travailler ensemble les désirs de chacun face au traitement, désirs dont elles étaient devenues les messagères.

Dans la séance familiale, chacun a réalisé un bilan du traitement et ils considéraient le traitement terminé. Cependant, à la fin de la séance, Aline demanda si elle pouvait venir avec Céline la semaine suivante. La famille se surprit de cette demande puisque l’ambiguïté familiale semblait à ce moment du processus devenir un sentiment d’ambivalence, « je ne veux pas continuer, on veut continuer ».

Finalement, suite à une interprétation sur cette ambivalence, nous nous sommes mis d’accord pour laisser l’espace du traitement familial ouvert à d’éventuelles consultations à venir et ce malgré leurs doutes.

Pour cette famille, ne pas avoir d’heure établie d’avance les a amenés à prendre conscience du choix de chacun.

Céline s’est rendue compte que sa demande d’analyse individuelle avec moi occultait son désir « d’avaler » l’espace de la famille de la même manière qu’elle sentait qu’Aline et Alex « avalaient » leur père, ne lui laissant pas de place.. Céline a pu comprendre que l’anorexie était, entre autres, un appel à son père qui contrôlait en permanence tout ce qu’elle mangeait et à la fois, une défense face à l’agressivité de la famille : « Elle est faible, nous ne pouvons pas l’attaquer pour sa vulnérabilité » (Aline disait-elle).

Aline a accepté son besoin d’analyser son lien avec Céline, la jalousie que provoquait être à la place du « faible ». Elles ont pu commencer à se différencier sans culpabilité, à mettre des paroles au lieu d’exploser de rage face à l’absence de leur père et à se rapprocher de leur mère plus affectueusement.

Pierre se déstructurait face aux émotions qui s’exprimaient en séance et se défendait par dissociation et rationalisation, il n’y a pas eu de nouvelles demandes de participation en séance de sa part depuis l’interruption du traitement, mais il a eu une attitude attentive et engagé vis-à-vis du traitement de sa femme.

Soutenant son identification avec son père, Alex payait le prix de suivre le même chemin que lui, de ne pas libérer ses émotions. Lui non plus, ne s’était pas manifesté depuis l’interruption ; Céline dit : « Alex voulait venir aussi, mais il doit montrer à notre père que c’est un macho qu’il n’est pas sentimental et qu’il n’en a pas besoin ».

Nous pouvons penser qu’Alex avait besoin de soutenir cette identification à son père d’une part, comme un mécanisme de repère familial et d’autre part, dans le but d’avoir un paramètre culturel pour affronter les nouveaux liens dans la nouvelle culture particulièrement machiste par rapport à sa culture d’origine et de s’assurer une place sociale dans son nouveau groupe d’appartenance.

S’engageant avec elle-même et avec son projet de vie, Anne a continué son traitement individuel avec son analyste et participait à certaines séances avec ses filles, à chaque fois qu’elles réclamaient sa présence.

Notes
119.

Op. Cit. Eiguer, A., 1999, « Mécanismes compensatoires face au déracinement », Le Déracinement, in Le divan Familial,, Revue de Thérapie familiale psychanalytique, In press edit, Paris, p. 15

120.

Saint-Genis, A. 2005 , « Itinéraires-liens », Mémoire du Master de Psychanalyses des Configurations de Liens, Tutrice Lic. Olga Idone, AAPPG

121.

Op. Cit. Saint-Genis, A. 2005 , « Itinéraires-liens »,