4.2. Les rêves communs et partagés

Il me semble que pour analyser ce concept de groupalité psychique et de topiques appareillées, le phénomène des rêves communs et partagés rapportés dans les groupes, trouve ici toute sa pertinence.

J’essayerai de répondre à quelques questions qui m’ont interpellée après avoir constaté l’existence de similitudes entre les rêves des membres d’un groupe lors de séances groupales et de psychothérapies familiales, constat partagé par plusieurs collègues psychanalystes. Il semble que ce phénomène prouve que la réalité psychique est constituée et interconnectée des autres.

Nous avons observé à plusieurs reprises des points communs – mêmes thèmes, mêmes images, etc…– entre les récits de rêves racontés par plusieurs membres d’un groupe, tel le rêve du protocole du groupe d’adolescents décrit ci-dessus, ou dans un groupe familial, où « le rêve des gazelles » exposé par R. Kaës dans son livre « La polyphonie des rêves » qui a aussi travaillé ce même phénomène dans le lien analyste / analysant, ainsi que Missenard (1987) et d’autres.

La notion kaësienne d’espace onirique commun et partagé nous apporte un éclaircissement à ce phénomène, point de départ d’après R. Kaës pour reformuler dans la psychanalyse la construction de l’appareil psychique et ses fondements épistémologiques.

R. Kaës reprend la métaphore de S. Freud de l’ombilic du rêve enraciné dans le mycélium psychosomatique, où réside le nœud de nos pensées, ceci au niveau intrapsychique. Il propose un second ombilic qui appartient à l’espace interpsychique et des liens intersubjectifs, espace partagé et commun à plusieurs rêveurs. A partir de ces deux ombilics du rêve, R. Kaës développe la notion de la polyphonie du rêve qui s’organise et s’intègre en diverses voix et sens. Cette interdiscursivité l’a amené à proposer aussi un troisième ombilic du rêve : l’espace social et culturel.

Lorsque G. Bar de Jones synthétise les idées de R. Kaës, elle souligne qu’il redéfinit la notion d’espace onirique dans l’appareil psychique ; ce n’est plus un espace fermé, tel Freud l’avait théorisé, il possèderait une ouverture fonctionnant tout comme l’espace psychique.

Cette perméabilité psychique serait donc ouverte à trois espaces qui sont interdépendants :

‘«… l’espace physique et corporel, l’espace intersubjectif et l’espace culturel et social. En transmettant ces idées, il nous explique que ce qui transformerait le commun en partagé serait le lien ; et que dans ce cas, le fantasme serait un exemple des distributions des places et des enjeux de chacun, de manière complémentaire ou contraire et d’où « s’encastrent les éléments homologues de la psyché de l’autre» 129

Plusieurs questions s’imposent à ce sujet: Quels sont les mécanismes d’où naît ce second ombilic ? Comment peut se produire la transmission du rêve entre plusieurs rêveurs ? Comment le rêve s’inscrit-il dans les liens intersubjectifs ? Cette transmission passerait-elle par la résonance fantasmatique des membres du groupe autour d’un des fantasmes originaires à un moment donné, fonctionnant comme organisateur du groupe ? Le troisième ombilic du rêve imprègnerait-il de sens notre rêve individuel en fonction de notre appartenance à une culture déterminée ?

D’autres questions dérivent de celles que je viens de décrire au sujet du rôle assumé par certains intégrants du groupe, entre autres la fonction de porte-parole social. Ce rôle nous invite à tenir compte des effets psychiques des organisateurs sociaux inconscients représentés par le porte-parole. Comment le porte-parole social déclenche-t-il la mobilisation dans le groupe de ces organisateurs ?

Le porte parole-social incarnerait à mes yeux, l’Idéal du Moi du groupe. Il est sensibilisé pour absorber et restituer au groupe des aspects rejetés de la culture sociale et tout ce qui concerne l’identité culturelle, « entité dynamique qui connaît des crises et des transformations », selon O. Ruiz Correa 130 .

Nous pouvons dire que la formation intermédiaire de l’Idéal du Moi dans la psyché est constituée sur la base d’une culture reçue et transmise par le groupe familial. Cette formation psychique est tributaire d’un espace d’identification commun et partagé par la famille d’origine et la culture qui inscrivent ainsi leur propre Idéal du Moi dans le sujet.

Selon R. Kaës, tous les liens se conforment dans un espace commun et partagé interpsychique et transpsychique. L’une des découvertes de R. Kaës qui interroge les bases théoriques de la construction de l’Inconscient, est que les rêves trouvent une autre source d’activité onirique dans l’autre ou plus d’un autre. Cette découverte de la formation de cette polyphonie dans le rêve implique le dépassement de l’espace individuel de la fabrication du rêve est convie le concept d’appareil psychique groupal.

Il explique la notion d’espace commun et partagé introduisant le concept de noyau agglutiné de J. Bleger comme l’un des formateurs de cet espace, point de départ de la sociabilité syncrétique.

Le psychisme du nourrisson va déposer dans la mère ce noyau ; cette formation psychique perdurera et se déposera dans la famille, le couple, les groupes et les institutions.

‘« Rêver le même rêve que l’autre, c’est rêver dans la même matrice onirique, dans le même rêve que toi qui est moi » 131 . ’

Cette matrice onirique nous renvoie à la symbiose originaire - position glyshcocarique de Bleger - où la psyché de la mère et de son bébé trouvent un espace commun, « prototype de l’expérience spécifique de cette communauté psychique ». Le rêve mobilise cette retrouvaille.

Lorsque nous constatons dans la clinique familiale et groupale des rêves qui semblent « empruntés » au psychisme des autres membres, ceux-ci semblent s’approvisionner de la trame onirique intersubjective tissée avec les rêves des autres. Ce phénomène est remarquable dans le groupe familial ou thérapeutique où le porte-rêve semble rêver pour, par et à la place des autres. Il y aurait une sorte de transmission interpsychique liée à la transmission de pensées, phénomène qui serait du registre du deuxième ombilic du rêve. Cependant il semblerait que cette manifestation pourrait être aussi associée au troisième ombilic, qui a seulement été évoqué par R. Kaës dans son ouvrage sur la « Polyphonie du rêve » et que nous nous proposons à présent d’approfondir tel que nous y invite l’auteur :

‘« Un troisième ombilic du rêve ?
Ouvrir le débat, c’est y inclure les apports qui nous viennent d’autres approches du rêve auxquelles je n’ai pu faire qu’allusion dans cet ouvrage ». 132

R. Kaës propose de s’intéresser à diverses disciplines telles que l’anthropologie, l’ethnologie, etc. Pour notre part, nous allons nous centrer plus particulièrement sur le travail du Social Dreaming et par la suite sur les récits de rêves de l’Antiquité, notamment ceux de certaines tribus indiennes.

Notes
129.

Bar de Jones, G., 2003, Panelista “Grupo e Inconsciente.- Un modo de entender el funcionamiento psíquico”, Aperturas en Psicoanálisis, El sujeto y el vínculo, René Kaës, 1er. Jornada de Autor, Buenos Aires, Mai 2003

130.

Kaes, R. et collab., Différence culturelle et souffrance de l’identité, Correa Ruiz, O., 1998, chapitre 6 « La clinique groupale dans la plurisubjectivité culturelle », ,Edit. Dunod, Paris, p. 177

131.

Kaës, R. 2002, La polyphonie des rêves, Edit. Dunod, Paris, p. 58

132.

Op.Cit. Kaës, R., La polyphonie des rêve, p. 204