2.2.1. Le début du XXe siècle : un tournant sociolinguistique majeur

2.2.1.1. Le génocide : l’acte de naissance de la diaspora

Il n’est pas nécessaire de rappeler que l’événement majeur qui influe sur le destin du peuple arménien, et de la variante occidentale de la langue en particulier, est le génocide 24 perpétré par les Jeunes Turcs dès 1915. Il s’agit du premier génocide reconnu du XXe siècle qui a lieu durant la première guerre mondiale, au moment où l’Empire ottoman rejoint l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie face à la Russie, la France et la Grande-Bretagne. Le gouvernement « jeune turc » accuse les Arméniens de trahison en faveur de l’Entente, et c’est le prétexte supplémentaire qui lui est nécessaire pour donner l’ordre de régler définitivement la « Question arménienne ». La disparition des deux tiers de la population totale, soit environ un million et demi de personnes, ainsi que la dispersion des rescapés à travers le monde, mettent notamment en péril l’avenir de l’arménien occidental qui, après les différents mouvements migratoires forcés et causés par le génocide, se retrouve de facto en situation de langue de diaspora. Comme le précise Ter Minassian (1997 : 20), entre 1915 et 1923, les populations arméniennes se déplacent selon trois axes :

‘Au sud, les déserts syrien et mésopotamien, Alep et Damas sont devenus le déversoir des Arméniens de Cilicie et de la Turquie méridionale. A l’est et au nord-est, les Arméniens des vilayets orientaux, en particulier ceux du vilayet de Van, se sont réfugiés au Caucase et en Perse. A l’ouest, les Arméniens de Constantinople, d’Andrinople et de Smyrne et des vilayets occidentaux ont gagné, surtout après l’incendie de Smyrne (1922), la Grèce et les Balkans.’

Tous ces déportés et fugitifs sont persuadés que leur départ est provisoire et qu’ils vont très rapidement regagner leurs terres, villes et villages. Mais malgré les promesses des Alliés, ce rapatriement tant espéré ne se fera pour ainsi dire jamais, puisqu’une législation établie en 1923 permettra au gouvernement turc de vider son pays d’une population non musulmane (Grecs, Arméniens, Assyro-Chaldéens, Juifs). Ceci, comme l’indique Ter Minassian (1997 : 27) « prolongera les effets du génocide en encourageant les départs des Arméniens et en interdisant leur retour », puisque sur leurs passeports figure la mention « sans retour possible ».

L’intérêt de notre travail ne se trouvant pas dans la description de cet événement, nous ne développerons pas plus cette partie historique qui ne sert que de point de départ à notre étude sociolinguistique. En revanche, de nombreux apports pourront être trouvés chez des auteurs tels que Ternon et Chaliand (1980), Dadrian (1996) ou plus récemment Kévorkian (2006).

Notes
24.

Néologisme datant du procès de Nüremberg en 1944, créé par Raphaël Lemkin, juriste américain d’origine juive polonaise.