b) « Esprit Japonais, technologie occidentale » – L’apparition des sabô modernes

Wakon yôsai和魂洋才– ce slogan des dirigeants Meiji s’applique aussi aux sabô à partir des années 1870. Il rend compte de la volonté d’occidentalisation des techniques de construction et de protection, tout en préservant un « esprit » national (dont je questionnerai la portée réelle dans la troisième partie, entre discours identitaire et fondement culturel). Le développement de la navigation fluviale (rapidement suppléé par le chemin de fer il est vrai) crée une raison supplémentaire de garantir un mouillage régulier dans les principaux cours d’eau, et le gouvernement impérial restauré engage des oyatoi gaikoku-jin御雇い外国人(employés étrangers) pour rationnaliser le contrôle de l’érosion. Le principal apport du savoir faire de ceux-ci a été de systématiser et d’industrialiser le système mis en place sous les Tokugawa, de décupler la solidité et la taille des ouvrages notamment en introduisant des structures en béton233.

Plusieurs ingénieurs néerlandais sont invités au Japon, comme Cornelis J. Van Doornes, l’architecte George A. Escher (le père du célèbre graveur), et surtout Johannis De Rijke (1842-1913)234. Ce dernier devient un consultant technique majeur du ministère des Affaires Intérieures, créé l’année de son arrivée au Japon, en 1873. Afin d’assurer la maîtrise des rivières aux débordements répétés, il fonde la protection sur le reboisement et le contrôle de l’érosion en amont, complétés par des canaux et des ouvrages maçonnés sur les tributaires plus en aval. Les premiers travaux sont réalisés par tâtonnements et rappellent les expérimentations de Prosper Demontzey en haute Ubaye à la même époque. En 1875, De Rijke met en application les techniques européennes sur la rivière Fudô不動川 (au sud de Kyôto) ; il réalise des murets sur les versants, des levées protectrices, des barrages en pierre. Jusqu’à son départ du Japon en 1903, De Rijke supervise des chantiers de constructions, produit une soixantaine de rapports pour l’administration impériale et inaugure une formation à l’ingénierie et la recherche appliquée en 1899 dans ce qui devient plus tard le département de génie civil de l’Université de Tôkyô. À sa suite, les modèles de protection torrentielle alpine sont présentés à l’Université par l’Autrichien Amerigo Hoffman, qui réalise des terrassements et des tressages de branchages pour favoriser la rétention du sol et la revégétalisation au nord-est de Nagoya名古屋市.

L’ouverture en grand à l’Occident qui accompagne la restauration meijienne permet aussi à des ingénieurs japonais d’aller étudier les travaux réalisés dans les Alpes. Revenu d’Autriche en 1912, Moroto Kitarô 諸戸北郎 (1873-1951) devient le premier Japonais à enseigner l’ingénierie sabô à l’Université de Tôkyô ; ses travaux restent une référence en la matière jusqu’à la seconde guerre mondiale. Ikeda Maruo 池田 円男, un autre haut fonctionnaire ayant visité les sites de RTM en France (Ubaye), construit ensuite des « barrages de style français », en escalier, dans le département de Nagano (Ushibuse gawa 牛伏川). Plusieurs barrages et terrassements sont mis en place sur les versants du Honshû occidental (régions du Chûgoku et du Kansai). Ceux-ci ont été dénudés de longue date ou ont subi la phase de déforestation intense qui dure toute la première moitié du XXe siècle (forêts seigneuriales nationalisées et exploitées).

La protection se structure institutionnellement en même temps qu’elle se systématise sur le terrain : la « loi rivières » (kasen hô 河川法), en 1896, est immédiatement suivie par la loi sabô (sabô hô砂防法) et celle sur les bois et forêts (shinrin hô森林法) en 1897. Ichikawa Yoshikata, qui a travaillé avec De Rijke en utilisant des méthodes traditionnelles, publie en 1895 Suiri shimpô (littéralement « Le vrai trésor des voies fluviales »), première description des travaux de protection au Japon. Son ouvrage sera suivi dans les années 1910-1920 par la publication d’une série de traités par des ingénieurs japonais, dressant l’état de l’art en matière de protection des forêts et de lutte contre l’érosion.

Parfois qualifié de « dieu des sabô » par ses pairs (sabô no kamisama 砂防の神様), Akagi Masao 赤木正雄 (1887-1972), diplômé de la faculté de foresterie de l’Université de Tôkyô, prend en charge et coordonne l’administration nationale des sabô au sein du ministère des Affaires intérieures à partir de 1914. Il joue un rôle très important dans les années 1930, pour défendre les intérêts du monde rural auprès de Tôkyô. En 1932, alors que la grande dépression se répercute jusqu’aux campagnes japonaises, le gouvernement prend les premières mesures extraordinaires de soutien à l’économie villageoise, en débloquant 142,7 millions de yens destinés à un plan de secours d’urgence, marquant ainsi le début d’une politique de grands travaux sous la forme d’un vaste « projet de travaux publics pour le secours des villages ruraux235 » triennal. Parce qu’ils peuvent être « entrepris partout dans le pays236 », que les coûts fonciers sont négligeables par rapport au coût du travail, les sabô apparaissent comme le vecteur le plus approprié de cette politique de revitalisation rurale. Akagi a notamment piloté les sabô réalisés à Kumohara237, où à partir de 1934, les travaux de protection sont conduits de concert avec la collectivisation de terres cultivables. À l’époque, le caractère de levier économique de ces grands travaux est clairement affirmé ; ceux-ci contribuent largement à l’emploi local et injectent des liquidités dans l’économie agraire et montagnarde.

Pour empêcher l’arrêt des financements à la fin du plan, alors que la militarisation et l’entrée en guerre du pays offrent d’autres solutions économiques, Akagi fonde l’Association sabô, sabô gakkai砂防学会, avec pour principe de « réunir les citoyens qui comprennent les ouvrages sabô, éveiller l’opinion publique, s’efforcer d’amplifier les ouvrages sabô avec la mobilisation populaire ». Cette organisation privée devient une société publique à personnalité juridique en 1940, avec une représentation dans trente-cinq départements. Elle vise à promouvoir les travaux de protection et à soutenir les budgets qui leur sont alloués ; elle défend les intérêts des municipalités rurales auprès du gouvernement. Depuis l’origine, ses dirigeants sont d’anciens hauts fonctionnaires, à commencer par son premier directeur (Akagi) et son premier président, l’amiral et ancien ministre de l’Intérieur Suetsugu Nobumasa. 末次信正 (1880-1944). Après guerre, les activités deviennent de plus en plus diversifiées, de la levée de fonds à la recherche appliquée, en passant par la diffusion publicitaire et la coopération internationale, son objectif principal restant l’expansion de la protection. Actuellement 80% de l’ensemble des communes y sont représentés, et tous les départements possèdent une antenne.

Notes
233.

Le ciment est utilisé pour la première fois en 1916, pour un barrage construit dans le département de Yamanashi.

234.

Les informations sur ces personnages proviennent des ouvrages publiés par le centre de diffusion sabô (Sabô kôhô sentâ)complétées par des données de la version japonaise de l’encyclopédie libre Wikipédia et du site internet de l’association sabô, http://www.sabo.or.jp.

235.

Nôson kyûsai doboku jigyô 農村救済土木事業. Matsushita (1999) p. 193.

236.

Sabô kôhô sentâ (2002) p. 32. La traduction anglaise indique « partout dans le monde ».

237.

雲原村, intégré depuis à la ville de Fukuchiyama 福知市, au nord ouest de Kyôto.