I. Fondements de la coexistence

‘Du monastère de Gion le son de la cloche, de l'impermanence de toutes choses est la résonance. Des arbres shara la couleur des fleurs démontre que tout ce qui prospère nécessairement déchoit. L'orgueilleux certes ne dure, tout juste pareil au songe d'une nuit de printemps. L'homme valeureux de même finit par s'écrouler ni plus ni moins que poussière au vent.
Le dit des Heike (1371)’

La coupure ou l’antagonisme entre la nature et l’homme (la société) est une construction de la pensée progressiste occidentale. Dans la pensée cyclique asiatique la société est une composante de la nature, sans création ni jugement dernier. L’idée de recommencement et d’impermanence charpente la doctrine bouddhique : le premier sermon de Sâkyamuni, le bouddha historique à Bénarès, est appelé « mise en mouvement de la roue de la loi [dharma] ». La roue et son mouvement constituent un symbole fondamental d’une vie où naissances et morts, morts et renaissances, n’ont pas de commencement395. Gallian (1987) exprime très clairement les implications de ces notions d’impermanence, de circulation et de renouveau perpétuel pour expliquer que démolition et disparition ne sont pas synonymes :

‘« Les Japonais sont soucieux de transmettre un héritage qui leur est cher, mais acceptent, en relation avec l’idée bouddhique de la disparition physique des choses dans le déroulement du cycle de la vie, l’évanescence « inévitable » du matériel. C’est son caractère éphémère qui donne sa valeur à la vie ! Ceci étant renforcé par ailleurs par la notion shintô de renouveau purificateur accompagnant toute construction nouvelle. Ce non-attachement à la forme matérialisée du patrimoine à transmettre peut expliquer bien des attitudes à l’égard de la protection des bâtiments et des sites dans la ville japonaise d’aujourd’hui […] »’

Les relations entre nature et société ont été abondamment glosées par la littérature géographique en particulier, et celle des sciences humaines et sociales plus généralement. L’ambition n’est pas ici d’en proposer une revue synthétique et exhaustive. Plus simplement, il s’agit de mettre en exergue les éléments qui, dans le contexte japonais, permettent de donner de la consistance au concept de coexistence avec le volcan, en tant que moyen d’articulation et illustration d’une fréquentation concrète autant qu’idéelle, par la présence comme par les représentations.

Trois constats emboîtés serviront de guide à la réflexion sur les représentations du volcan.

  • Le volcan fait partie de la nature, qui elle-même inclut l’homme, l’influence ou bien est transformée par lui ;
  • Le volcan est une montagne. Il en hérite les caractères visuels et symboliques ;
  • Le volcan, en japonais kazan 火山, « montagne (山) de feu (火) », renvoie, par son activité placée sous le signe du feu, à l’idée de ki, l’énergie vitale, qui pourrait aussi faire écho à certains traits de la psyché japonaise.

Je développerai d’abord les remarques les plus générales (la représentation de la nature dans la société) et les plus spécifiques (le volcan dans l’âme japonaise). A l’échelle intermédiaire, les représentations et les pratiques qui s’inscrivent directement dans le paysage seront abordées ensuite.

Notes
395.

Eracle (1991), p. 28-29. Le lecteur qui souhaite approfondir la compréhension des notions d’impermanence ou de vacuité peut se référer à deux textes classiques, le Shôbôgenzô 正法眼藏de Dôgen 道元 (La Vraie Loi, trésor de l’Œil, Textes choisis du Shôbôgenzô, Présentation, choix des textes, traduction et notes par Yoko Orimo, Éditions du Seuil, 182 p. 2004) et le Traité du milieu de Nâgârjuna (Seuil, 1998).