III. Spiritualité et mercantilisme : une nouvelle religion ?

‘« Tout a changé. Même les montagnes qu’autrefois nous regardions comme le lieu des kami, maintenant tout le monde y entre n’importe comment ».
Nakai Shigeno, paroles rapportées par A. Bouchy (2005).’

1. La réinvention de la montagne

En racontant dans Les oracles de Shirataka le parcours d’une spécialiste de la possession partie de la campagne pour s’installer à Ôsaka, Anne Bouchy (2005) met en évidence l’émergence de nouveaux lieux du fait religieux, de nouveaux besoins, qui accompagnent l’exode rural et la consolidation de la société urbaine. La modernité a transformé les pratiques de montagnes largement « désacralisées », ainsi que l’ensemble du fait religieux. Tout n’a cependant pas disparu : à Aoga-shima, malgré la bienveillance des fonctionnaires de la mairie, un ancien de l’île, en charge des cérémonies religieuses, leur a fait savoir qu’il refusait de m’expliquer quoi que ce soit sur les pratiques rituelles locales, sous prétexte que j’étais une femme. On pourrait multiplier ce genre d’anecdotes.

Les yamabushi, adeptes du shugendô, peuvent à juste titre être considérés comme les inventeurs, « un millénaire avant les Occidentaux [...] d’un alpinisme avant la lettre »450, constituant le socle de l’industrie du voyage contemporaine451. Mais ce n’est qu’à la fin du XIXe que la pratique de l’alpinisme commence à se démocratiser. Depuis cette époque, avec les alpinistes occidentaux venus se confronter à des sommets exotiques et avec la grande diffusion du Nihon fûkei-ron de Shiga, les citadins ont « redécouvert » la montagne.

Aujourd’hui, le goût de la montagne s’est répandu parmi les Japonais ; l’augmentation des revenus, les congés, la voiture et l’autoroute, le shinkansen, ont permis la diffusion massive du tourisme et de l’alpinisme452, dans un processus commun à d’autres pays développés. La configuration particulière du Japon explique que dans l’archipel, ces montagnes ne soient jamais très éloignées de la vue. La concentration dans le temps des périodes de congés (fins de semaine, golden week en mai et Obon 453 en août) ainsi que les conditions climatiques de montagne, qui les rendent impraticables une partie de l’année, exacerbent la fréquentation ponctuelle des montagnes, par endroits jusqu’à l’engorgement.

La période officielle d’ascension du mont Fuji, encadrée par deux cérémonies shintô le 1er juillet et le 31 août, voit affluer des hordes de touristes locaux et de tous les pays (2-300 000 chaque année), qui grimpent en cohorte jusqu’au sommet. Ils laissent derrière eux une autre montagne, celle des détritus, dont l’ampleur est alarmante (elle se chiffrerait en milliers de tonnes) et la collecte difficile à gérer, comme la question des eaux usées. Pour le guide Hiking in Japan des éditions Lonely planet (1991), « le sentier jusqu’au sommet est facile à suivre : cherchez les emballages de bonbons, les piles usagées, les bouteilles en plastiques et les canettes de bière ». Les problèmes de pollution grandissants sont si préoccupants qu’ils ont empêché jusqu’à ce jour le classement du Fuji-san au patrimoine mondial en tant que paysage culturel majeur.

Le nettoyage est assuré largement grâce à la mobilisation environnementaliste d’un jeune alpiniste, Noguchi Ken 野口健, rendu célèbre pour avoir grimpé les sept plus hauts sommets de chaque continent entre seize (Kilimandjaro) et vingt-cinq ans (Everest), et le travail de bénévoles qui viennent ramasser les déchets en fin de saison. Noguchi a commencé par participer à des campagnes de nettoyage de l’Everest, puis a créé une association pour nettoyer les flancs du volcan, le Fuji-san club 富士山クラブ, dont les membres ont par exemple ramassé entre avril et août 2007 près de trente-cinq tonnes de déchets454. Le mont Fuji a finalement été inscrit sur une liste provisoire de l’UNESCO en juin 2007. Stimulés par cette annonce, les deux départements riverains, Yamanashi et Shizuoka, se sont mis d’accord pour organiser une journée de nettoyage en commun autour du sommet du volcan, avec pour credo « il n’y a qu’un mont Fuji ». Cette première s’est déroulée le 9 septembre 2007 et a regroupé des fonctionnaires, des membres de la Nihon sangaku kyôkai日本山岳協会 (équivalent du CAF, le Club alpin français) et des tenanciers de gîtes proches. Jusqu’à ce jour, les deux départements avaient bien effectué des nettoyages annuels entre les 5e et 8e stations455, mais toujours chacun de leur côté, et jamais plus haut, où les pentes raides et instables rendent le travail dangereux.

Mais la plus grande réticence venait peut-être d’ailleurs : « L’incertitude concernant la limite départementale à proximité du sommet a aussi été un problème, personne n’étant sûr de qui était responsable de la zone »456. En réalité, le terrain était administré depuis des temps immémoriaux par le sanctuaire de Sengen, mais avait été incorporé à la propriété étatique sous Meiji. Le sanctuaire avait porté plainte contre l’État en 1957, et obtenu deux fois gain de cause auprès de la cours de Nagoya en 1962 et en 1974. Pourtant la question du droit est resté flottante pendant trente ans, et ce n’est que le 17 décembre 2004 que le ministère des Finances a remis à la congrégation un document écrit confirmant le transfert à titre gratuit d’environ 4 km² situés au-delà de la huitième station, exception faite des sentiers d’accès et de la station météo, entre autres infrastructures457. La presse ne précise pas si la congrégation religieuse est mise à contribution pour le nettoyage.

Il serait oiseux de se demander si le Fuji-san exercerait pareille fascination et cristalliserait de semblables attentions s’il n’était pas volcanique, tout en conservant ses autres attributions. En tout état de cause, la mitraille des photographes et le piétinement des visiteurs sont polarisés par la géométrie esthétique et la charge symbolique du lieu, plus que par son imperceptible activité volcanique. En d’autres lieux, ce sont au contraire les manifestations tangibles de cette activité qui attirent les foules. Soit indirectement, comme c’est le cas pour les onsen, soit directement comme à proximité des sommets actifs, qui lorsqu’ils ne sont pas interdits d’accès sont souvent aménagés d’un sentier, d’un parcours fléché et d’un point de vue, parfois complétés par un musée.

Notes
450.

Berque (1980), p.160.

451.

Creighton (1998).

452.

Le terme existe en japonais : tozan 登山, l’ascension (to 登) de montagne (san 山).

453.

La golden week ゴールデンウィーク est une semaine ou les jours fériés se succèdent, et Obon お盆 correspond à la fête des morts bouddhique.

454.

http://www.fujisan.or.jp/action/clean/clean-result.html. Noguchi avait également rendu une visite médiatisée à Miyake du 11 au 14/VII/2006.

455.

Les montagnes sont généralement graduées en dix stations qui jalonnent les sentiers qui conduisent de leur pied (station n°1) au sommet (n°10). Au Fuji il est possible de commencer la marche à pied à mi-pente seulement, la cinquième station étant desservie par la route.

456.

« World Heritage bid inspires Mt. Fuji cleanup », The Yomiuri Shimbun, 11/IX/2007. URL :
http://www.yomiuri.co.jp/dy/national/20070911TDY02004.htm.

457.

Nihon keizai Shimbun日本経済新聞, 18/XII/2004, « Fujisanchô no shoyûken, Sengen taisha ni – Koku ga mushô jôyo » 富士山頂の所有権。浅間退社に-国が無償譲与 [Retour de la propriété du sommet du mont Fuji au sanctuaire de Sengen – l’État fait un transfert gratuit]. édition du matin, p.34.