C) Un système qui tend à se perpétuer

Le développement de groupes multimédias est une conséquence du capitalisme déréglementé. Sans règle, sans contrainte, des groupes médiatiques ou industriels tentent d’étendre leurs parts de marché dans tous les domaines (presse, télévision, radio, édition…), et d’accroître ainsi leurs taux de profit. Dès lors, plus le groupe de média est puissant plus son poids dans le domaine de l’information sera important. On assiste alors à un double phénomène de capture : le pouvoir économique « capture » le pouvoir politique via les médias car c’est lui qui détient le pouvoir de faire l’information, l’actualité, et le pouvoir politique « capture » les médias via, par exemple, les marchés publics qu’il peut attribuer aux industriels propriétaires des médias. Sur les cinq plus grands groupes français (Lagardère, Bouygues, Dassault, Vivendi-Universal, Bertelsmann), trois jouissent en effet de marchés publics.

Les politiques, les industriels et les médias participent ainsi de rapprochements « co-sanguins » qui peuvent se sceller en amitiés durables ou en mariages de raison. Un des nombreux exemples de ces rapprochements est notamment constitué par la liste des invités au dîner célébrant la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle en mai 200755.

Le marché oligopolistique des médias laisserait toutefois sous-entendre qu’une concurrence entre les différents groupes permettrait d’obtenir une information pluraliste, socle indispensable à la liberté d’expression en démocratie.

Il n’en est rien, puisque ces mêmes groupes entretiennent des liens étroits via des sociétés communes, des relations commerciales ou des participations à des capitaux communs. Ainsi, en France, Lagardère détient 34% de CanalSat qui appartient à Vivendi. Lagardère est actionnaire du groupe Le Monde à hauteur de 15%. Ses relations avec Dassault sont liées au domaine de l’aéronautique : Lagardère possède 15% de EADS qui lui-même détient 46% du capital de Dassault Aviation. Plusieurs émissions de France Télévision (« Ripostes », « C dans l’air »…) sont produites par Lagardère. Lorsque la concurrence oppose des médias qui visent le même public et les mêmes annonceurs, elle n’implique pas automatiquement une garantie de pluralisme.

Difficile de douter encore du caractère fusionnel de la relation qui unit le monde des affaires à son appareil d’Etat et ses médias dominants. Le constat de cette relative internationalisation des pouvoirs dirigeants et de ses relais ne nous permet pas pour autant de conclure en l’existence d’un capital unifié soumettant à ses diktats l’ensemble des acteurs d’un monde social. L’exacerbation, au contraire, des luttes concurrentielles entre les trois principaux blocs (Etats-Unis, Europe, Japon), ou, au sein même de ceux-ci, entre les premières nations économiques (France, Allemagne, Grande-Bretagne), rend pour le moins caduque la théorie de « l’Empire ». Cette représentation, empruntée à Toni Negri56, et reprise à leur compte par certains leaders du mouvement « alter-mondialiste » n’est, en réalité qu’une nouvelle mystification « répondant au fantasme libéral du marché mondial »57. Cette conception « totalitaire » de la mondialisation ne résiste pas un seul instant à l’étude des relations qui se nouent entre l’Etat et le capital privé au niveau national.

La fusion du personnel politique et des milieux industriels comme financiers dans l’actionnariat et la composition des différents conseils d’administration des géants mondiaux de la communication nous démontre que l’information reste, plus que jamais, l’un des principaux relais, avec l’Etat, des intérêts personnels des multinationales. Celui qui détient le pouvoir de délivrer l’information possède aussi celui de le conserver en choisissant ce qui rentre dans le domaine de l’information « visible » ou « invisible », ce qui est dit ou non, et comment le dire ou le montrer.

Noam Chomsky et Edward S. Herman ont travaillé sur les biais médiatiques et les filtres qui permettent de les entretenir58. Ils ont par exemple étudié la fréquence de l’usage du mont « génocide » dans la grande presse américaine59 au cours des années 90 à propos des situations suivantes : Serbes au Kossovo : 220 ; Indonésie au Timor : 33 ; Kurdistan turc : 14 ; Kurdistan irakien : 132 ; sanctions contre l’Irak : 18. Pourtant, d’après les Nations-Unies, ces dernières ont fait au moins 100 fois plus de morts que le conflit au Kosovo.

Autre exemple, la résolution 1441 adoptée par le conseil de sécurité concernant les inspections en Irak a souvent été présentée par les médias en 2002 comme la seule alternative à la guerre contre ce pays. Or, l’ancien inspecteur de l’ONU en Irak, Scott Ritter, a affirmé devant le Sénat français, le 10 avril 2002, que quand les Etats-Unis lui ont demandé « d’enquêter sur la sécurité de Saddam Hussein afin de favoriser la politique unilatérale américaine de renversement du régime alors cela est devenu de l’espionnage ». Ritter, partisan du mouvement républicain, a ensuite quitté son poste d’inspecteur, « pour ne pas participer à cela ». La justification médiatique et politique de l’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Irak a été portée principalement sur l’existence d’armes de destruction massive aux mains du régime de Saddam Hussein, et ce malgré les lacunes réelles dans le recensement de preuves incriminantes.

En concentrant leur analyse sur les principaux médias de masse américains, Chomsky et Herman les accusent de détourner l'information, d'influencer le jugement et de limiter la liberté d'expression afin de promouvoir les intérêts de grands groupes et du gouvernement. Ils parlent alors d’un « modèle de propagande » qu’utilisent de nombreuses sociétés démocratiques comme les USA, un modèle composé de subtils et non-violents moyens de contrôle, à l'inverse des système totalitaires dans lesquels la force physique peut facilement être utilisé pour contraindre la population. Le modèle tente d'expliquer cette mauvaise influence des médias de masse en terme de causes économiques structurelles plutôt que de parler de conspiration. Chomsky indique notamment que cette désinformation dérive de « filtres » par lesquels chaque information publiée doit passer et qui déforme systématiquement l'information ou sa couverture médiatique.

Ces filtres des grands médias ont pour effet de restreindre les métaphores employées, privilégiant celles qui mettent l'emphase sur la sécurité, la propriété ou la peur des conflits avec l'autorité et négligeant par exemple celles sur l'équité et la redistribution des ressources. Les ingrédients essentiels de ce modèle propagandiste des médias comportent cinq filtres principaux60 dont l'effet cumulatif est, pour le dire dans les mots de Herman et Chomsky, « la fabrication d'un consentement », préétabli chez ceux qui y puisent leur information. Les cinq filtres sont :

La perpétuation des inégalités sociales et le maintien d'une culture de la peur est donc favorisée par l'institutionnalisation de ces filtres médiatiques, tout comme la conservation du pouvoir par ceux qui l’exercent. Peut-on alors employer ce même modèle dit de « propagande »61, qui concerne l’information à la fiction, et plus particulièrement aux séries américaines ? Si les multinationales veulent conserver leurs pouvoirs et accumuler les profits comme cela semble être le cas, leur intérêt commun est alors de maintenir les citoyens dans leur attitude de spectateur, plutôt que de les voir les contredire ou même participer de plus en plus à la prise de décision.

En produisant des programmes divertissants, qui flattent l’ego du citoyen-spectateur, ou qui le plongent dans des récits psychologiques complexes le renvoyant à ses propres angoisses, les chaînes tendent à la fois à mettre en valeur les publicités qui entourent ces programmes, mais aussi à diffuser des représentations du monde qui, en plus de célébrer l’ « american way of life », évacuent le politique pour mieux maintenir le regard du citoyen sur lui-même. Entrons maintenant plus précisément dans les techniques de production des séries américaines, elles-mêmes subordonnées à des impératifs économiques qui participent à la réalisation des intérêts des multinationales médiatiques.

Notes
55.

Cette liste comptait en effet de nombreux représentants du monde industriel (Bernard Arnault et Nicolas Bazire de LVMH, Vincent Bolloré d’Havas, Marin Bouygues, Serge Dassault, Jean-claude Decaux, Robert Agostinelli, Paul Desmarais Sr, milliardaire canadien, Dominique Desseigne, du groupe Barrière, Patrick Kron d’Alstom, Henri Proglio de Véolia, Alain Minc), du monde médiatique (Pierre Giacometti d’Ipsos, Arthur, animateur-producteur, Nicolas Beytout du Figaro, Nicolas Baverez du Point, le publicitaire François de la Brosse, Stéphane Courbit, ex-président d’Endemol France, l’éditeur Bernard Fixot, Hugues Gall, qui dirige l’institut de financement du cinéma et des industries culturelles, des comédiens,des chanteurs et des sportifs), ainsi que du monde politique (Henri Guaino, Claude Guéant, David Martinon, Jean-Pierre Raffarin, Roger Karoutchi, François Fillon, Rachida Dati, Patrick Balkany et Christne Albanel).

56.

HARDT, M., NEGRI, A. (2000), Empire, Exils, Paris, 542p.

57.

GEUENS (2003), p387.

58.

CHOMSKY, N., HERMAN, E. (1994), Manufacturing Consent : The political economy of the mass media, Londres, Vintage.

59.

Los Angeles Times, New York Times, Washington Post, Newsweek et Time.

60.

CHOMSKY, N., HERMAN, E. (1994), p.39, 40, et 61.

61.

BERNAYS, E. (1938), Propaganda, Horace Liveright. (2007), traduction française, Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, Zones.