A) Des « absences » démographiques

Pour Roland Barthes, le mythe ne nie pas les choses, il les purifie, les « innocente », les transforme en nature et éternité. La complexité humaine est abandonnée au profit d’une visibilité immédiate. Selon lui, la finalité de tout mythe est de photographier ce monde. Faire que tous les hommes se reconnaissent dans une image que l’on sait dater, qu’ils soient prisonniers d’une nature. En naturalisant le réel, l’image télévisée et la fiction deviennent des mythes qui « retirent le sens humain des choses pour leur faire signifier une insignifiance humaine » (1958, p.251). De cette naturalisation découle une image déformante de la réalité, une mise en scène des collectifs et des intimités qu’il nous faut maintenant décrire avant d’en interpréter les effets potentiels.

Pendant que la France comptait ses Français, la Screen Actors Guild (SAG) s’attelait aux Etats-Unis à un tout autre type de recensement : celui de la population du pays de la télévision. Près de 6800 personnages ayant défilé dans les fictions du prime-time américain entre 1994 et 1997 ont été classés. Ne restait ensuite qu’à comparer cette population d’un pays fictif à celle, bien réelle, des Etats-Unis. Les résultats sont consternants.

Premier dérapage démographique : le monde de la fiction télévisuelle est masculin et jeune aux deux tiers. Le phénomène « jeuniste » est plus accentué encore chez les femmes : presque neuf sur dix ont moins de quarante-cinq ans. La télévision a créé un monde sans personnes âgées ; les plus de soixante-cinq ans représentent moins de 3% de sa population de prime-time. Comme la vieillesse, la pauvreté a été chassée de l’écran américain. Tandis que le recensement de la population américaine compte 13% de personnes défavorisées, celui de la télévision n’en compte que 1,4%. Les enfants grandissent plus protégés encore de ces réalités avec 0,6% de « pauvres » dans les programmes « jeunesse ».

Cette aseptisation de l’image est d’autant plus préoccupante que la tendance s’est accentuée depuis les années quatre-vingt. L’auteur de l’étude (disponible sur la branche universitaire du site Internet professionnel de la SAG, www.sag.com). George Gerbner, note que les personnages des années quatre-vingt-dix sont plus riches et en meilleure santé que ceux de la décennie précédente.

Enfin, petite coquetterie que ne s’autoriserait pas l’Insee, la SAG s’est permis de compter les « bons » et les « méchants ». Qui sont les prédisposés au mal ? On compte d’abord une disproportion de vilains chez les hommes, les pauvres, les jeunes, les Latinos et surtout les étrangers. La femme, elle, est bonne comme le pain. Tandis que chez les hommes, chaque méchant a son gentil, pour chaque méchante, la télévision américaine aligne cinq gentilles. Seulement la femme n’est douce qu’un temps. Comme l’homme s’attendrit en vieillissant, chez les plus de soixante ans, on compte une gentille pour une méchante contre treize héros pour un vilain. Aigreur du manque d’affection, sommes-nous tenté d’affirmer en observant les pâles clichés proposés en illustration. Mais ce n’est pas tout.

Entre dix-huit et trente-neuf ans, 39% des apparitions féminines sont liées à des « échanges sexuels physiques ou verbaux ». Pour les plus de quarante ans, nous tombons à 21,3%. Les étrangers, eux, sont extrêmement discrets, sauf lorsqu’il s’agit de faire tourner le crime organisé (voire la mafia). Même chose chez les handicapés mentaux, quasi inexistants, mais qui représentent la catégorie de la population la plus dangereuse ; 60% d’entre eux se trouvent impliqués dans des actes criminels ou violents.

Les résultats de cette recherche, ce décalage du monde réel et de la télévision, pourraient nous amuser si le poste n’était pas allumé plus de sept heures par jour dans les foyers américains. Si l’on en croit George Gerbner, le téléspectateur moyen est exposé, ne serait-ce qu’en prime-time, à 355 personnages chaque semaine. Soit beaucoup plus de monde que tous ceux qu’il rencontrera dans le même temps à l’extérieur de chez lui. De là à penser que ces « visiteurs » participeront plus à sa représentation de la société que la somme de ses autres expériences réelles, il n’y a qu’un pas.