Deuxième partie. L’évangélisation par les médias : l’Eglise catholique confrontée aux médias modernes

Introduction

Depuis le XVI ème siècle, l’information et la communication sont des facteurs majeurs dans la longue histoire de la bataille de l’émancipation de l’homme. Cette bataille est inséparable de la bataille pour la liberté de conscience, puis de celle pour la liberté d’opinion et enfin pour la construction de la démocratie132.

Selon Frédéric Barbier et Catherine Bertho Lavenir, on peut distinguer dans l’histoire des médias depuis les années 1750 trois logiques successives, qui s’enchaînent en se superposant. La seconde partie du XVIII ème siècle est prise ici comme une étape importante : elle voit en effet la conclusion du lent démantèlement des schémas de perception et de représentation qui permettaient l’intelligibilité et la manipulation du monde depuis le début de l’époque moderne. Cette période est celle des Lumières, de l’émergence de l’univers scientifique et technique contemporains, et avec lui de nouveaux systèmes et de nouvelles pratiques de communication. La date de 1751 sera retenue comme symbole, marquant, précisément dans  « l’ordre des livres », le début de la parution du livre emblématique, l’Encyclopédie, à la fois bilan des savoirs acquis et promesse des progrès à venir.

Dans ce nouveau contexte créé par les Lumières, la place de l’imprimé et du livre devient tout à fait centrale : l’écrit et l’imprimé permettent en effet la mise en commun, l’exploitation de leurs oeuvres, et, en définitive, le progrès pour le plus grand nombre. Le système politique se précise, la théorie des pouvoirs s’affine, mais le système reste fondamentalement conservateur : les élites sont seules en charge de la conduite des affaires, la participation de tous n’est pas à l’ordre du jour, quand bien même elle devient concevable. Les trois dernières décennies du XVIII ème siècle introduisent brusquement, en France, la problématique nouvelle de la démocratisation. A la base, le droit de la nature (« les hommes naissent libres et égaux »), la circulation élargie des modèles nouveaux de pensée, et, en définitive aussi, un problème de médiatisation : selon la même logique que pendant la Réforme luthérienne, c’est de la plus large diffusion d’imprimés eux-mêmes adaptés à un autre public que dépend, au moins pour partie, le succès des idées révolutionnaires133.

Le XIX ème siècle voit la mise en place de réseaux enserrant la planète et qui, pour la première fois, apportent aux contemporains l’expérience d’un transport rapide de l’information. Ces réseaux de plus en plus étendus sont les premiers supports de l’utopie récurrente du village global et du rêve démocratique d’une communication et d’une participation universelles, directes et immédiates. Plus concrètement, ils permettent de penser et d’organiser le contrôle de la circulation de l’information dans les démocraties représentatives modernes et dans les économies libérales134.

La première moitié du XX ème siècle est marquée par la diversification des médias vers l’image et le son. Comme, avant lui, le livre et le journal, le cinéma remplit une fonction proprement politique, en ce qu’il donne à voir une représentation imaginaire des relations individuelles et de la société dans les œuvres de fiction tandis que, dans ses fonctions d’information (les actualités cinématographiques), il associe représentation du monde et mise en scène de la vie collective.

Toute l’analyse des médias du XX ème siècle est dominée par une double interrogation : interrogation sur les fonctions expressives de l’image, mais aussi sur les transformations de modes de pensée d’abord élaborés dans un monde de l’écrit135. D’autre part, la réflexion sur la radiodiffusion ne s’organise cependant pas prioritairement autour de la question du contrôle de l’information, mais autour de celle de l’articulation entre niveaux de culture ( culture des élites et culture populaire, culture commerciale et cultures nationales)136.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la télévision se présente comme l’héritière directe des modèles précédents, non seulement parce qu’elle réinvestit le savoir-faire des hommes de radio et de cinéma, mais aussi parce qu’elle pose en d’autres termes la question de la construction sociale de la vie collective. La télévision se révèle fonctionner progressivement comme l’espace public de référence, au sens que Jürgen Habermas donne à l’expression, elle est le lieu privilégié où s’affrontent et se recomposent les représentations du monde, de la société, de l’individu, des valeurs morales, des comportements137. L’évolution de l’informatique vers des systèmes nouveaux de traitement des textes et des données accessibles au grand public remet en question l’exclusivité du rapport à l’écrit hérité de la révolution de Gutenberg.

En France, du fait de sa position au sein de la société, l’Eglise catholique a noué de longue date une alliance avec la radiodiffusion et la télévision, mais jamais sans réserve. Malgré une prise de conscience quelque peu tardive, Pie XI inaugure Radio Vatican avec le premier message radiophonique, qui exalte l’«œuvre admirable de Marconi », le 12 février 1931. Dans un discours au pèlerinage de la presse catholique à Rome, le 6 juin 1933, il fait des journalistes catholiques les « haut-parleurs de l’Eglise et de la vérité ». L’Eglise catholique s’empare aussi du cinéma avec enthousiasme dans le discours, et, en France au moins, dans la pratique138.

Pourtant, dès les années 1950, cet élan se tempère de nuances. A l’instar des enseignants et des professeurs, désireux de diffuser la culture par le truchement de l’audiovisuel, les responsables religieux s’interrogent. Certes, « l’Eglise doit utiliser les moyens audiovisuels, car il est essentiel que le christianisme, les questions qu’il pose et les réponses qu’il propose pénètrent la conscience générale, si l’on peut préparer le terrain en vue de la conversion individuelle à Jésus-Christ », mais la question demeure : « dans quelle mesure ce contact représente-t-il une véritable évangélisation ? » Ne risque-t-on pas de « donner à croire à beaucoup de personnes qu’elles sont chrétiennes, simplement du fait qu’elles écoutent, regardent de temps à autre, ou même régulièrement, les émissions religieuses ? »139. Ce qui est certain c’est que depuis le concile Vatican II, l’Eglise de France s’est fortement mobilisée sur le terrain de la communication. Rares aujourd’hui sont les communautés chrétiennes, les mouvements, les diocèses, les congrégations religieuses, qui traitent les médias comme des épouvantails et n’ont pas compris le bénéfice qu’ils pouvaient en tirer pour faire circuler leurs idées, annoncer leurs manifestations et leurs projets, assurer leur notoriété140.

Les pratiques de l’Eglise catholique, entraînée par le pape Jean-Paul II qui, depuis son élection en 1978 a fait délibérément de ses voyages des événements médiatiques, démontrent que les réserves initiales ont largement disparu. En août 1996, lors des Journées mondiales de la jeunesse, immense rassemblement autour du souverain pontife dans la région parisienne, largement repris par la télévision et soigneusement mis en scène, l’Eglise associe étroitement « le médium et le message »141.

Concernant l’adoption des médias par l’Eglise de France, on peut donc dire que le progrès a même été spectaculaire et rapide, depuis les orientations prises par l’assemblée plénière des évêques de France réunie à Lourdes en 1980. La communication est présente dans la « pastorale » de chacun des quatre-vingt-quinze diocèses de France. Des structures locales d’information et des journaux de qualité sont désormais bien implantés. Les évêques ont presque tous des porte-parole ou attachés de presse, clercs ou laïcs, appelés délégués épiscopaux à l’information (DEI). Chaque diocèse publie un bulletin d’information mensuel, s’occupe de la radio diocésaine et du site internet. Le secteur de la communication est désormais géré par des hommes bien formés, qui s’occupent de préparer les dossiers de presse, de répondre aux demandes de journalistes, etc. Le Service de la Pastorale de la Communication des diocèses se veut un lieu d’écoute, d’échange, d’annonce, de témoignage et de stimulation au service des paroisses, des mouvements et des communautés.

A l’échelon national, l’Eglise catholique en France dispose, depuis Vatican II, d’un service d’information et de communication. Ce service a deux volets : la communication interne et la communication externe.

S’agissant de la communication interne, elle s’occupe du site Internet, de la revue mensuelle Catholique en France, du Guide de l’Eglise catholique (mis à jour chaque année), de la pastorale de la communication, elle coordonne, anime le réseau des délégués épiscopaux à l’information (DEI) et propose des formations à leur intention. Pour ce qui est de la communication externe, elle s’occupe du bureau de relations-presse, de Messes-info (horaires des messes partout en France), des campagnes de communication sur tel ou tel sujet propre à l’Eglise catholique, et de bien d’autres sujets.

Signalons que le service information et communication fait partie du Secrétariat général de la conférence épiscopale de France. Ce service travail en corrélation avec le Conseil de communication qui est en fait un organe de réflexion et d’orientation. L’une des orientations les plus novatrices fut la mise en place, en 1971, d’un Centre de recherche en communication audiovisuelle et en expression de foi (« Crec-Avex » aujourd’hui « Alliance internationale »), qui continue de former des clercs et des laïcs, venus de France ou de pays du tiers-monde.

Dès l’autorisation donnée en 1981 aux radios libres sur la bande FM, des radios chrétiennes naissaient à Paris (Radio Notre-Dame), à Lyon (Radio Fourvière), à Marseille, à Montpellier, à Rennes, à Nancy… La fédération française des radios chrétiennes (FFRC) devait compter, dix ans plus tard, plus de soixante-dix radios, dont l’audience était mesurée, en 1994, à environ quatre cent trente-quatre mille auditeurs par jour. Ensuite, pour des raisons de coût et d’efficacité, la Conférence des évêques de France avait décidé de créer un serveur interdiocésain associant trente-six radios chrétiennes, soit cent quinze fréquences réparties sur quarante départements. Ces fréquences se sont regroupées au début de l’année 1996 en un réseau appelé Radios chrétiennes en France (RCF), mais, au même moment, Radio Notre-Dame annonçait la constitution d’une Banque de programmes francophones chrétiens (BPFC), au nom d’une concurrence qui traduit surtout un manque de cohérence dans les objectifs de communication de l’Eglise de France142.

L’Eglise de France est plus anciennement et fortement implantée dans la presse écrite. Les groupes de presse catholique ou d’inspiration catholique (Bayard-Presse, Malesherbes-Publications, Média-Participations, Assas-Editions, etc.) comptent parmi les plus puissants en France. La Fédération française de la presse catholique (FFPC) réunit une trentaine de titres nationaux (dont le quotidien La Croix, cinq hebdomadaires, des mensuels, des journaux éducatifs d’enfants et de jeunes), la totalité des hebdomadaires catholiques de province, une quinzaine de fonds communs ou d’associations de journaux chrétiens locaux. Ces titres, toutes périodicités confondues, assurent une distribution annuelle de quelque cent cinquante six millions d’exemplaires, ce qui est considérable. S’y ajoutent les bulletins officiels des diocèses et les multiples revues de mouvements ou de congrégations.

Stimulée par cette prise de conscience, la communauté chrétienne a fait des pas significatifs dans l’utilisation des instruments de communication pour l’information religieuse, pour l’évangélisation et la catéchèse, pour la formation d’agents pastoraux dans ce domaine et pour l’éducation à une utilisation responsable des usagers et des destinataires143.

En effet, l’Eglise n’est pas seulement appelée à utiliser les médias pour diffuser l’Evangile mais, aujourd’hui plus que jamais, à intégrer le message salvifique dans la « nouvelle culture » que ces puissants instruments de la communication créent et amplifient. En outre, elle reconnaît aussi que l’utilisation des techniques et des technologies de la communication contemporaine fait partie intégrante de sa mission spécifique dans le troisième millénaire.

Dans cette partie de notre réflexion, nous tenterons de répondre aux questions suivantes : Quelle est la place de la Presse, de la Radio, du Cinéma et de la télévision dans l’Eglise ? Comment l’Eglise catholique se sert-elle des ces médias pour évangéliser ?Quels sont les atouts et les limites de chaque média pour l’évangélisation ?

Notes
132.

D. Wolton, L’Eglise face à la révolution de la communication et à la construction de l’Europe, dans Médias et religions en miroir, p. 284.

133.

F. Barbier et C. Bertho, Histoire des médias. De Didérot à Internet, (coll. Histoire), édit., Armand Colin, Paris, 2000, p. 14.

134.

F. Barbier et C. Bertho, Idem, p. 15.

135.

Ibidem.

136.

Ibidem.

137.

Ibidem, p. 16.

138.

J- N. Jeanneney, L’écho du siècle. Dictionnaire historique de la radio et de la télévision en France, édit., Hachette, Paris, 1999, p. 489.

139.

Rapport de la deuxième assemblée du Conseil œcuménique des Eglises, Evanston, 1954.

140.

H. Tincq et G. Defois, Les médias et l’Eglise. Evangélisation et information : le conflit de deux paroles, (coll. Les médias et l’histoire), édit. CFPJ, Paris, 1997, p. 116.

141.

J-N. Jeanneney, Op. Cit., p. 490.

142.

H. Tincq et G. Defois, Op. Cit., p. 117- 118.

143.

Jean-Paul II, « Aux responsables des communications sociales », lettre apostolique publiée le 24 Janv. 2005.