2.1.1.2. L’identification des centres secondaires

L’identification des centres secondaires pour l’analyse de la ségrégation spatiale se fait d’une manière très sélective, se basant sur deux types d’analyse : quantitative et qualitative.

La première étape se base sur une analyse quantitative des flux domicile-travail en 1999. Il s’agit tout d’abord de désigner, en dehors du centre, les communes les plus attractives qui concentrent la majorité des emplois périphériques. Pour cela, nous sélectionnons dans chaque aire urbaine les communes regroupant 2000 emplois. Cela représente 87 % des emplois à Lyon (77 % des emplois hors centre), 91 % des emplois à Marseille (81 % des emplois hors centre) et 90 % des emplois à Lille (86 % des emplois hors centre). Parmi ces communes, nous identifions celles qui sont largement dépendantes du centre historique ou d’une autre commune. Nous considérons comme dépendante toute commune envoyant vers une seule commune un nombre d’actifs supérieur à celui de tous ses actifs travaillant sur place. L’objectif étant d’identifier des centres secondaires, les communes dépendantes du centre historique ne peuvent être retenues et sont mises en une catégorie à part. En revanche, celles qui sont dépendantes d’une autre commune sont agrégées à cette dernière au sein d’un pôle d’emploi. Ce critère d’autonomie peut être également perçu comme un indicateur de mixité emplois/actifs, important pour l’analyse de la ségrégation. Cela donne une première information sur la capacité de certaines communes, comme Roubaix et Tourcoing à Lille et Aix-en-Provence à Marseille, à constituer des vrais pôles dominant d’autres zones limitrophes à fort niveau d’emploi. Les autres communes de plus de 2 000 emplois non dépendantes du centre historique ni d’une autre commune sont agrégées entre elles par contiguïté et en maximisant les flux intra-pôles pour construire des pôles d’emploi périphériques (Mignot et al. 2004). Une commune isolée peut être également considérée comme un pôle. Cette méthode permet de différencier, dans ce qui est considéré souvent comme la périphérie, les pôles d’emplois dépendants du centre des autres pôles d’emploi et du reste de la périphérie. Cette dernière ne concentre qu’environ 10 % des emplois et reste largement résidentielle. Elle met en avant l’influence de certains pôles, susceptibles de constituer des centres secondaires, et l’incapacité d’autres zones d’emplois à résister face au centre historique. Si l’influence des pôles de Roubaix et de Tourcoing à Lille (Carte 6) et celle d’Aix-en-Provence à Marseille (Carte 7) est incontestable, les pôles lyonnais (Carte 8), même les plus dynamiques, peinent à résister face à un centre très dominant (Bouzouina, 2003).

Carte 6 : Polarités secondaires à Lille mesurées par les migrations alternantes
Carte 6 : Polarités secondaires à Lille mesurées par les migrations alternantes

Source : élaboration propre, Données migrations alternantes INSEE, RGP 1999

Carte 7 : Polarités secondaires à Marseille mesurées par les migrations alternante
Carte 7 : Polarités secondaires à Marseille mesurées par les migrations alternantes

Source : élaboration propre, Données migrations alternantes INSEE, RGP 1999

Carte 8 : Polarités secondaires à Lyon mesurées par les migrations alternantes
Carte 8 : Polarités secondaires à Lyon mesurées par les migrations alternantes

Source : élaboration propre, Données migrations alternantes INSEE, RGP 1999

Enfin, l’analyse des migrations alternantes permet de mettre en évidence des zones d’emplois périphériques relativement attractives et autonomes selon les trois aires urbaines étudiées. Elle montre surtout un modèle largement monocentrique à Lyon et deux modèles polycentriques à Lille et Marseille (le premier est tricentrique voire quadricentrique et le second est duocentrique). Dans leur identification des centres secondaires, dans le but d’analyser l’impact du polycentrisme sur la mobilité domicile-travail, Mignot et al. (2004) et Aguiléra et Mignot (2007) trouvent des résultats comparables.

La deuxième étape porte sur l’analyse qualitative des emplois selon leur secteur d’activité et le profil des actifs qui les occupent en 1999. A travers l’analyse de la spécialisation sectorielle, nous testons la capacité des pôles secondaires et d’emplois de reproduire les attributs de la centralité urbaine et de générer et concentrer les activités traditionnellement associées au centre qui favorisent l’interaction sociale. Les activités de centralité ou ayant une préférence pour la centralité sont les services supérieurs aux entreprises, les activités financières et immobilières, les services aux particuliers et le commerce de détail (Gaschet, 2001, p.253). Nous utilisons la nomenclature des emplois de l’INSEE (1994) en NES36 pour distinguer les activités liées au centre (Commerce J3, Activités financières L0, Activités immobilières M0, Conseils et assistance N2, Recherche et développement N4, Hôtels et restaurants P1, Activités récréatives, culturelles et sportives P2) des autres activités périphériques pour comparer leur différents pourcentages entre le centre historique et les pôles secondaires.

Tableau 16 : Activités de centralité dans le centre et les pôles périphériques de Lyon (%)
Pôle* Commerces Activités financières Services supérieurs aux entreprises services à la personne Total activités de la centralité
Lyon-centre 5,9 7,4 10,4 5,7 29,4
St-Fons 2,7 0,8 4,0 1,7 9,1
St-Quentin_Abeau 4,0 1,8 4,5 3,3 13,5
St-Priest 11,4 1,6 3,3 3,5 19,9
Vaulx-en-Velin 4,4 1,5 3,4 2,3 11,6
Givors 13,2 2,2 2,2 2,7 20,4
Meyzieu 8,7 2,2 2,6 2,7 16,1
Neuville/saone 7,1 2,0 4,7 1,9 15,8
Brignais 3,6 3,7 6,8 2,0 16,1
St-Vulbas 0,1 4,6 0,5 1,3 6,6
Trevous 6,3 5,1 3,1 1,9 16,3
L'Arbresle 7,5 4,3 3,4 2,8 18,0
Montluel 3,9 5,3 2,4 3,8 15,4
Pont-de-Cheruy 5,6 0,5 2,5 3,6 12,2
Aire Urbaine 6,1 4,4 7,6 4,3 22,4

* les différents pôles sont classés par ordre décroissant selon le nombre d’emploi ; Source données RGP 1999

La répartition des activités de la centralité par secteur dans chaque pôle de l’aire urbaine lyonnaise confirme la dominance du centre historique déjà constatée à travers l’analyse quantitative des migrations alternantes. 29,4 % des emplois du centre sont des emplois de centralité, dont 10,4 % sont des emplois de services supérieurs aux entreprises, ce qui est de loin le pourcentage le plus élevé par rapport aux autres pôles (Tableau 16). Les pôles périphériques de Saint Priest ou de Givors, très accessibles au centre, sont largement spécialisés dans les activités de commerce et concentrent notamment les grandes surfaces. Le poids des autres pôles reste très faible à l’image de celui de Saint Quentin Fallavier qui regroupe la Ville Nouvelle de l’Isle d’Abeau.

Dans l’aire urbaine de Marseille, le centre historique maintient les activités de centralité mais il est largement concurrencé par le centre secondaire d’Aix en Provence. 30,1 % des emplois à Aix sont des emplois de centralité contre seulement 24,1 % à Marseille (Tableau 17). De plus, le pourcentage des emplois dans les services supérieurs aux entreprises est nettement plus élevé à Aix par rapport à Marseille (10,7 % et 5,4 %, respectivement). De ce point de vue, l’hypothèse de substituabilité est confirmée même s’il est difficile de prétendre que le processus d’intégration de la ville d’Aix en Provence a conduit à un déclin du centre historique. Le pôle secondaire d’Aubagne, proche du centre, concentre 27 % des emplois de centralité, mais il est plus spécialisé dans les activités de commerce. Cette forme duocentrique particulière de l’aire urbaine de Marseille permet d’analyser, par la suite, la relation entre le centre historique et le centre secondaire en ce qui concerne la ségrégation socio-spatiale et de la comparer à l’aire urbaine monocentrique de Lyon.

Tableau 17: Activités de centralité dans les centres et les pôles périphériques de Marseille (%)
Pôle* Commerces Activités financières Services supérieurs aux entreprises services à la personne Total activités de la centralité
Marseille-centre 7,6 6,0 5,4 5,1 24,1
Aix-en-Provence 8,1 5,2 10,7 6,0 30,1
Vitrolles 7,6 1,4 3,8 3,7 16,5
Martigues 7,8 2,9 4,0 4,2 18,9
Aubagne 13,6 3,6 4,7 5,0 26,9
Rousset 3,7 1,2 1,8 2,3 9,0
St-Maximin 9,2 2,8 4,7 4,6 21,3
Aire Urbaine 8,1 4,7 5,9 5,0 23,7

* les différents pôles sont classés par ordre décroissant selon le nombre d’emploi ; Source données RGP 1999

L’analyse sectorielle des activités dans les centres secondaires et les pôles lillois (Tableau 18) est la meilleur illustration de la nécessité de distinguer entre le principe de centre et centralité (Gaschet et Lacour, 2002). Alors que le centre secondaire de Tourcoing est attractif et domine plusieurs zones d’emplois, il est incapable de reproduire les activités de la centralité et reste largement spécialisé dans les commerces. En revanche, le pôle de Villeneuve d’Ascq, ancienne Ville Nouvelle (1970-1983) très accessible au centre de Lille, est moins influent sur le marché local mais il parvient à recréer des activités centrales telles que les services supérieurs aux entreprises et les services à la personne.

Tableau 18 : Activités de centralité dans les centres et les pôles périphériques de Lille (%)
Pôle* Commerces Activités financières Services supérieurs aux entreprises services à la personne Total activités de la centralité
Lille-centre 6,0 8,1 7,3 7,0 28,3
Roubaix 15,3 6,5 6,0 2,9 30,7
Tourcoing 10,6 2,7 3,0 2,8 19,2
Villeneuve-d'Ascq 8,4 2,0 14,9 4,9 30,2
Lomme 8,7 2,0 3,2 4,4 18,3
Seclin 5,3 3,4 12,6 2,3 23,6
Orchies 7,9 3,0 4,3 3,4 18,6
 Aire Urbaine 9,0 5,1 7,0 4,4 25,5

* les différents pôles sont classés par ordre décroissant selon le nombre d’emploi ; Source données RGP 1999

À une échelle plus réduite, le pôle de Seclin est spécialisé dans les services supérieurs aux entreprises, profitant sûrement de la présence de l’aéroport sur son territoire. Le centre secondaire de Roubaix est celui qui se rapproche le plus du centre, mais son faible pourcentage des services à la personne et la forte présence des activités de commerce font de lui un centre complémentaire au centre historique. Il est également spécialisé, avec Tourcoing, dans l’industrie des biens intermédiaires (industrie textile, industrie du bois et du papier, chimie et plastique, métallurgie et transformation des métaux). Lille se confirme en tant que ville polycentrique avec trois pôles secondaires importants. Les deux anciens centres secondaires sont influents mais relativement pauvres alors que le pôle récent est plus riche mais, par sa proximité (à 10 minutes seulement de Lille), il est susceptible d’être une extension du centre historique.

L’analyse des emplois selon le profil de leurs occupants renforce les résultats de la spécialisation sectorielle des activités. Alors que les emplois de cadres sont plus concentrés dans le centre, par le besoin de contact, les emplois d’ouvriers sont beaucoup moins présents par rapport à l’ensemble de la ville. La surreprésentation des emplois de cadres et la faible part des emplois ouvriers à Aix en Provence par rapport à l’ensemble de l’aire urbaine (20,4 % contre 15,5 % et 15,8 % contre 18,9 %, respectivement) confirment sa ressemblance au centre de Marseille et son statut de centre secondaire substituable. En revanche, le pourcentage des emplois d’ouvrier est plus élevé dans les centres secondaires de Roubaix et Tourcoing par rapport à Villeneuve d’Ascq qui concentre beaucoup de cadres grâce, en partie, à son campus universitaire. Dans cette ville ouvrière (25,1 % d’emplois ouvriers, Tableau 19), la division spatiale de l’emploi constatée à l’échelle communale est accompagnée, comme nous allons le voir, par une ségrégation résidentielle.

Tableau 19 : Spécialisation des emplois selon la catégorie socioprofessionnelle de leurs occupants (fonctionnelle)
  Agriculteurs Artisans et Chefs d'entreprises Cadres Profession intermédiaire Employés Ouvriers
Lyon-centre 0,0 6,1 20,6 28,1 31,0 14,2
Aire Urbaine 0,8 6,3 15,8 27,2 27,3 22,7
Marseille-centre 0,1 6,2 16,3 27,4 33,9 16,0
Aix-en-Provence 0,3 6,4 20,4 27,1 30,0 15,8
Aire Urbaine 0,4 6,7 15,5 26,9 31,7 18,9
Lille-centre 0,0 3,7 17,5 28,7 36,0 14,2
Roubaix 0,1 4,6 11,9 24,7 29,3 29,4
Tourcoing 0,3 5,2 9,8 22,3 26,9 35,6
Villeneuve-d'Ascq 0,1 2,6 21,8 27,6 28,0 19,9
Aire Urbaine 0,5 4,6 14,1 25,8 30,0 25,1

Source données RGP 1999, sondage au 1/4

Au-delà de la comparaison monocentrisme/polycentrisme à travers les trois aires urbaines, il est intéressant de comparer les deux formes polycentriques de Lille et Marseille. D’un côté, nous avons un centre secondaire riche et concurrent (Aix en Provence) et de l’autre coté, deux centres secondaires pauvres et complémentaires (Roubaix et Tourcoing).