Le culte de l’harmonie dans les relations avec autrui : Vi Kim Ngoc, épouse de Nguyên Van Huyên

Vi Kim Ngoc, née le 14/2/1916, était l’épouse de Nguyên Van Huyên, ethnologue vietnamien de renom. Kim Ngoc était aussi la fille d’un homme autrement célèbre, Vi Van Dinh, chef de la province de Thai Binh, stigmatisé par le Viêt Minh comme un collaborateur abhorré des Français, mais traité avec considération par Hô Chi Minh après 1945 car plusieurs de ses gendres étaient d’éminents intellectuels sympathisants ou partisans de la révolution communiste. Les éléments biographiques de Vi Kim Ngoc sont extraits des mémoires de sa fille aînée Nguyên Kim Nu Hanh sur son père 1139 . Ces mémoires utilisent le journal de Kim Ngoc, notamment les pages qui relatent les premiers mois où celle-ci faisait la connaissance de Nguyên Van Huyên et comment elle prit l’initiative de décider son alliance.

Kim Ngoc se disait profondément impressionnée par la vie infortunée de sa mère, l’épouse principale du mandarin Vi Van Dinh, comme par les mariages arrangés de ses sœurs plus âgées. La mère de Kim Ngoc décéda d’un accident de cheval en 1939. Toute la famille en rendit le père coupable, car c’était à la suite d’un conflit avec lui, parce qu’il se laissait mener par le bout du nez par une concubine qu’elle partit seule à cheval pour aller se consoler auprès de sa fille aînée. Avec son journal, Kim Ngoc a préservé également des courriers échangés dans la fratrie, dont une lettre de son frère aîné Diêm adressé à ses sœurs. Le fils aîné y accusa durement le père :

‘’ ‘« Notre père ne connaît guère la situation pénible dans laquelle notre mère nous a élevés ! Une fois qu’un bébé est né, il les a toujours laissés se débrouiller seuls, la mère et l’enfant. Dès le lendemain de l’accouchement de sa femme, il est de nouveau auprès d’une fille. »’ ‘« Vous rappelez-vous notre séjour à Phuc Yên ? Vous étiez sans doute trop jeunes… Quand père allait épouser mademoiselle Bac, il était mielleux à l’égard de notre mère, mais une fois qu’il a réussi son mariage, tout redevient comme auparavant… Maintenant notre mère est décédée. J’avais cru qu’il éprouverait du remords et qu’il changerait sa conduite pour accomplir son devoir de père, mais… ! » 1140

Nu Hanh se rappelle 1141 avoir mille fois entendu de la bouche de sa mère cette affirmation que celle-ci a consignée dans son journal : « Comme j’ai horreur de ce tas de mandarins flagorneurs et corrompus et de ce système de la polygamie 1142 propre au régime féodal ! » A l’occasion de l’anniversaire de Hô Chi Minh, Kim Ngoc a écrit le 19/5/1981 :

‘’ ‘« L’Oncle Hô a apporté le vrai bonheur aux femmes. Quand on se remémore notre histoire millénaire, on s’aperçoit que pendant tout ce temps les femmes mariées ne pouvaient jamais être sûres que leurs époux leur appartenaient définitivement à elles seules. C’est pour cela que les femmes sont vivement reconnaissantes de l’Oncle Hô ! ».’

Kim Ngoc parle souvent à sa fille des amies de sa génération et comme elle issues de familles mandarinales. Toutes se sont mariées tard car elles attendaient celui qui aurait mérité leur estime et leur amour ; l’une d’entre elles a préféré se faire nonne bouddhiste après une alliance ratée avec Ngô Dinh Nhu 1143 .

Kim Ngoc quant à elle avait très tôt décidé de ne pas se soumettre au mariage arrangé comme l’avaient fait ses sœurs. Vi Kim Thanh, née en 1901, fille aînée de Vi Van Dinh, fut mariée à un homme de la famille Bê à Cao Bang. Après la mort précoce de son époux, elle fut remariée à Duong Thiêu Chinh, de la famille Duong Thiêu. Vi Kim Yên devint la bru de la famille d’un mandarin décédé de la province de Nghê An et devait endurer des difficultés à la fois morales et matérielles. Dans les familles comme la famille Vi, les alliances matrimoniales étaient préétablies avec d’autres familles du même rang social d’une génération à l’autre, plus particulièrement au sein des sept grandes familles des hautes régions. Kim Ngoc était elle aussi promise à un jeune homme de la famille Duong Thiêu dès ses treize ans. L’ayant appris

Mariage de Nguyên Van Huyên et Vi Kim Ngoc en 1938. La photographie est reproduite dans la partie Illustrations (sans numéro de page) des mémoires de leur fille aînée NGUYÊN KIM NU HANH,
Mariage de Nguyên Van Huyên et Vi Kim Ngoc en 1938. La photographie est reproduite dans la partie Illustrations (sans numéro de page) des mémoires de leur fille aînée NGUYÊN KIM NU HANH, Tiêp buoc chân cha, Hôi ky vê giao su Nguyên Van Huyên (A la suite du pas de notre père, Mémoire sur le professeur Nguyên Van Huyên), Thê gioi, Ha Nôi, 2003

quand elle en avait seize, elle insista auprès de son père pour qu’il rendît les cadeaux annuels et défît l’alliance promise. Selon les coutumes, quand les adolescents, la fille à treize ans et le garçon à seize (nu thâp tam, nam thâp luc) 1144 étaient promis l’une à l’autre, la famille du garçon offrait des cadeaux au moment du Têt (sêu) à celle de la jeune fille ; pour dénouer l’alliance promise, la famille de la jeune fille devait offrir des cadeaux en retour (sêu tra) pendant le même nombre d’années.

Kim Ngoc entendit parler de Huyên en 1935 quand elle avait dix-neuf ans et était connue comme l’une des plus belles jeunes filles de la province. Elle restait indifférente face aux avances des jeunes gens de bonne famille, car elle voulait un prétendant qui lui convienne parfaitement, comme un couple d’un jeune homme talentueux et d’une belle jeune fille de la littérature classique chinoise. On devrait noter la coexistence d’une part de la conscience de sa propre valeur et de la détermination bien moderne à préserver son autonomie, son droit au bonheur et d’autre part de l’image du couple idéal qui restait conforme au stéréotype traditionnel. (Voir la photographie du couple à la page précédente).

Un ami de la famille avait joué le rôle d’entremetteur en présentant à Kim Ngoc une photo de Nguyên Van Huyên quand il venait de soutenir sa thèse à la Sorbonne. Nguyên Van Huyên fut le premier vietnamien titulaire d’un doctorat ès lettres et d’une licence en droit. Mais Ngoc ne lui accorda son attention qu’après l’avoir vraiment connu à travers de multiples rencontres. Elle pensait retrouver en lui des traits de caractère de son frère aîné Vi Van Lê. Né en 1904, parti faire ses études en France en 1922, ce fils de mandarin avait posé trois conditions à son retour au pays : il ne deviendrait pas mandarin (fonctionnaire du gouvernement colonial, assimilé à l’époque au statut mandarinal, surtout au Nord Viêt Nam), ne se marierait pas et embrasserait la profession d’avocat. Son père chef de province ayant accepté toutes ses conditions, Lê rentra à Thai Binh en 1929. Mais comme il n’était pas permis aux indigènes d’ouvrir un cabinet d’avocat si ce n’était sous le couvert d’un avocat français, Lê s’exila à Ban Chu dans les hautes régions du Nord, pays natal de la famille, après quelques années de pérégrination du Nord au Sud. Il se donna la mort en 1933. Un article dans le journal Chroniques d’Indochine l’identifia alors comme membre du Parti communiste français à Paris dans les années 1926-1927. Kim Ngoc gardait toujours à son chevet le portrait de sa mère et de son frère aîné.

‘’ ‘« La première lui avait appris à comprendre profondément l’innégalité dont les femmes étaient victimes sous le régime féodal. Le second avait allumé en elle la foi que le vent d’Ouest aurait soufflé un espoir de liberté, d’égalité et de fraternité dans la vie étouffante où elle était. » 1145

Bénéficiant d’une éducation relativement libérale de ses parents, Kim Ngoc eut l’occasion de voyager au Centre et au Sud Viêt Nam, au Cambodge et en Thailande. Dans les réceptions internationales où ses parents étaient conviés, on admirait beaucoup sa beauté. Un Thailandais rencontré dans le train lui demanda la permission de la prendre en photo. Elle offrit cette photo à Huyên, qui lui avoua s’être épris de ses beaux yeux. Le beau-frère de Huyên, Phan Kê Toai, lui-même haut fonctionnaire, écrivit à Vi Van Dinh en sollicitant la main de sa fille pour Huyên. La famille reçut encore de nombreux courriers de Ha Nôi avec le même contenu. Kim Ngoc ne donna cependant son consentement qu’à la réception d’une lettre adressée par Nguyên Van Huyên lui-même à Vi Van Dinh, où Huyên lui demandait de transmettre ses salutations à « la plus adorable personne qu’était votre fille ». Ce fut alors que la famille de Huyên put venir à Thai Binh pour officialiser la demande en mariage 1146 . Pendant les fiançailles – vécues plutôt à l’occidentale – le couple connut de nouvelles expériences excitantes. Huyên avait rapporté de France une automobile Renault de couleur gris clair. Il avait l’habitude de s’en servir pour promener son meilleur ami, maître Nguyên Manh Tuong, docteur en droit, comme lui rentré de France. Tuong raconte avec malice qu’à cette époque Thai Binh était leur destination privilégiée ; mais le trajet ne se faisait pas dans une direction unique. Kim Ngoc se rappelle dans son journal :

‘’ ‘« En accompagnant mes parents à Ha Nôi, j’ai eu de nouveau l’opportunité de te voir. T’en souviens-tu ? J’allais chez Vân Loan (Vân Loan est la fille de Nguyên Van Vinh, le célèbre traducteur de La Fontaine, NdA) près du lycée de Buoi pour te rencontrer. Tu m’as fait une surprise. On était en voiture avec Nguyên Manh Tuong. Cet ami est descendu et a disparu tout d’un coup. A nous deux on est parti alors un peu partout, question de prolonger notre première sortie en tête-à-tête ! » 1147

Originaires tous les deux de familles lettrées depuis plusieurs générations, Nguyên Van Huyên et Vi Kim Ngoc étaient représentatifs de la jeunesse cultivée des couches sociales supérieures, bien que de conditions économiques différentes. Nguyên Van Huyên était le petit-fils d’un médecin traditionnel, descendant d’une illustre famille lettrée qui avait compté parmi ses membres la préfète de Thanh Quan, née Nguyên Thi Hinh, l’une des rares poétesses de la littérature classique vietnamienne. Son père était secrétaire du Trésor de Ha Nôi. Il était redevable surtout de sa mère, jeune veuve qui s’était très bien débrouillée dans son petit métier de couturière pour élever ses nombreux enfants et envoyer ses deux fils Huyên et Huong faire leurs études en France en 1926. Cette dame avait participé au mouvement des lettrés modernistes du début du 20ème siècle et aurait enseigné dans les petites classes de l’école de Dông kinh. Elle récitait encore par cœur à ses petits-enfants des poèmes patriotes, notamment ceux que nous avons cités au début de ce chapitre sur les conseils de la mère à ses enfants. Agissant dans cet esprit, ce fut elle qui prit la décision d’arrêter les études classiques de Huyên pour le mettre à l’école franco-vietnamienne et ensuite de permettre à ses deux fils l’accès au baccalauréat français en métropole, puis aux études supérieures 1148 . Huyên en revint docteur ès lettres et son frère licencié en droit. Le père de Kim Ngoc, Vi Van Dinh, Chef de la province (Tông dôc) Thai Binh était l’un des plus grands mandarins de l’appareil gouvernemental colonial du Tonkin. On croyait pendant longtemps qu’il était d’origine Tay, une minorité ethnique des hautes régions du Nord, tellement sa famille avait longtemps vécu dans cette région et y avait fait partie de l’élite dirigeante. Après 1954, les enfants et petits-enfants de la famille Vi étaient humiliés et honteux de leur origine maternelle 1149 , ils étaient aussi victimes de la discrimination qui entravait leurs études supérieures, sans compter d’autres mesures répressives contre les classes sociales nanties. Ce fut seulement après le décès de l’aïeul Vi Van Dinh en 1975 que Vi Kim Ngoc leur communiqua les registres généalogiques de la famille Vi qui dévoilaient la vérité que cette famille d’origine vietnamienne avait été envoyée dans les hautes régions frontalières depuis des temps immémoriaux avec la mission de consolider les frontières vietnamiennes vis-à-vis de l’empire chinois. Vi Van Dinh était donc la 14ème génération d’une famille originaire de Nghê An dont les membres avaient été d’une génération à l’autre mandarins de la Cour vietnamienne missionnés dans les hautes régions. Durant toute sa vie, dans le contexte éprouvant des bouleversements socio-politiques du Viêt Nam, tout en se montrant très critique vis-à-vis du mandarinat et de la polygamie, Vi Kim Ngoc est restée sincèrement attachée à sa famille, a toujours éprouvé une profonde fierté de ses origines et enseigné à ses enfants, ses neveux, nièces et petits-enfants :

‘’ ‘« Ce n’est pas facile de préserver d’une génération à l’autre la vertu mandarinale soucieuse du bien public. Si nos ancêtres avaient perdu cette qualité fondamentale, leur souvenir n’aurait pas été gardé dans l’histoire. » 1150

Conformément aux normes de sa classe sociale, Kim Ngoc allait à l’école franco-vietnamienne et était en plus formée aux quatre arts classiques (musique, jeux d’échecs, poésie et peinture). L’originalité de la famille Vi, due à leur longue implantation dans les hautes régions, c’était la familiarité des femmes avec l’équitation et les arts martiaux, ce qui contribuait à les libérer d’une timidité et d’une faiblesse physique à l’époque considérées comme signes de féminité surtout dans les milieux aristocrates. Kim Ngoc avait bénéficié d’une instruction à l’occidentale avec les meilleures enseignantes – il lui était arrivé d’avoir comme préceptrice mademoiselle Yên, plus tard directrice du lycée Trung Vuong de Ha Nôi 1151 – et d’une morale familiale fortement préservatrice de valeurs traditionnelles. Avant 1945, la modernité de Kim Ngoc s’exprimait notamment à travers sa réaction contre le mariage arrangé dont sa mère et ses grandes sœurs étaient victimes et contre l’inégalité dans le rapport conjugal, manifeste dans la polygamie. C’est pour cela qu’elle était « très fière du progressisme de ses parents et de sa propre volonté subversive qui avaient permis aux deux jeunes de se sonder, de se comprendre avant le mariage » 1152 . En 1977, deux ans après le décès de son époux avec qui elle a joui pendant 39 ans d’une harmonie de couple décrite comme parfaite, Kim Ngoc note encore dans son journal :

‘’ ‘« Depuis l’âge de seize ans j’ai carressé le rêve de ne confier mon corps qu’à un jeune homme à la fois talentueux et méritant par ses qualités morales. Si je n’avais pas rencontré un tel homme, j’aurais préféré rester célibataire toute ma vie. J’ai été heureusement comblée dans mon souhait ! » 1153

Pour le reste, elle préservait jalousement – comme toutes les jeunes filles de son milieu bien préparées à devenir brus, épouses et mères modèles – les qualités d’endurance, de douceur, de gardienne et d’élaboratrice de l’harmonie familiale ; mais elle était convaincue de les avoir nuancées et rationalisées par son éducation moderne. Autorisée par sa belle-mère à faire ménage à part pendant les premières années de sa vie de couple, elle ne commença à vivre au sein de la belle-famille que douze ans après son mariage. Nguyên Van Huyên valorisait toujours la piété filiale dans ses études ethnographiques et culturelles. En 1948, à la veille du départ pour aller rejoindre la grande famille de Huyên, Ngoc se confia dans son journal :

‘’ ‘« Je suis une femme appartenant à une bonne famille imprégnée d’une double influence orientale et occidentale, je devrais par conséquent faire preuve de savoir-vivre. Je me comporterai comme il faut en tant que bru, que grande sœur et cadette. J’espère que tout se passera pour le mieux. Sinon, ce ne sera certainement pas de ma faute. Comme j’aime mon mari, c’est normal que j’aime et que je respecte ma (belle-)mère. (…) Cher Huyên, tu as beaucoup aimé (ma) mère, et parce que (ma) mère m’aime, elle t’a considéré comme son fils bien aimé. Je te comprends et je suis très touchée de vos beaux sentiments à tous les deux. Je me souviens combien affectueux étaient les échanges avec (ma) mère dans notre chambre. (Ma) mère t’a aimé de tout cœur. Cette fois-ci quand je vais vivre dans la (belle-)famille 1154 , je suis plutôt inquiète de la belle-sœur, car à travers quelques rencontres j’ai bien compris que nous avons deux styles de vie différents, ce ne sera pas facile. Mais bon, pourvu que je sois sincère, on comprendra bien le comportement de chacune. A quoi bon s’inquiéter par avance ? » 1155

Les rapports entre la bru et la belle-famille étaient traditionnellement très conflictuels. Ils apparaissaient d’autant plus délicats que Kim Ngoc était fille de mandarins riches et puissants et que sa belle-famille était de condition économique plus modeste. Mais Ngoc semblait mettre son point d’honneur à manifester la « double influence orientale et occidentale » de l’éducation reçue en accomplissant à merveille son rôle de « bonne bru » de la grande belle-famille.

Sa sœur, « faisant la bru 1156  » dans une famille de lettré encore plus démunie, a connu une existence bien plus dure et s’en est sortie avec succès en déployant des atouts traditionnels, dont la qualité dam dang. Vi Kim Yên, sœur de Kim Ngoc, était donnée en mariage à la famille de la veuve d’un mandarin-juge de la province de Nghê An (grand-mère paternelle du mari), la belle-mère était la veuve d’un chef de district, le fils unique était un bachelier. C’était donc une alliance selon la convenance des portes, mais la belle-famille était dans la déchéance matérielle, car les hommes-mandarins décédés ne jouaient plus leur rôle de piliers, le bachelier a perdu toute prérogative sous la colonisation, et encore davantage pendant la guerre de 1945-1954. Nu Hanh, la fille aînée de Kim Ngoc raconte :

‘’ ‘« Ma tante était commerçante et, à elle seule, a pris en charge la grand-mère, la mère de son mari, le mari lui-même, les enfants, voire les neveux. (…) Le nombre des membres de la grande famille augmentait sans cesse, et les besoins étaient croissants ! Toute la vie de ma tante Yên n’était que soucis. Quand je l’entends raconter sa vie, je me rends compte que chaque femme porte sa croix bien lourde et qu’on ne saurait tout écrire. Ma tante a toujours peiné dur, a fondé ses affaires à partir de rien, mais il n’y avait pas que cela. » 1157

La guerre obligea cette jeune femme de se déplacer plusieurs fois, de se réfugier des mois entiers dans la forêt avec sa belle-mère et huit, neuf enfants à charge. Une fois la paix retrouvée en 1954, ses plus grands enfants partirent au Sud, la « réforme du commerce et de l’industrie » lui interdit de continuer ses activités commerçantes alors qu’elle n’avait pas d’autres ressources. Elle se remit à exercer de petits métiers manuels pour faire vivre sa famille et amener tous les enfants qui restaient avec elle à la fin des études universitaires. A

Photographie de Vi Kim Ngoc, prise en 1954 à l’âge de 38 ans. On peut remarquer que sa beauté resplendissante est bien conservée. Source : NGUYÊN KIM NU HANH,
Photographie de Vi Kim Ngoc, prise en 1954 à l’âge de 38 ans. On peut remarquer que sa beauté resplendissante est bien conservée. Source : NGUYÊN KIM NU HANH, Tiêp buoc chân cha, Hôi ky vê giao su Nguyên Van Huyên (A la suite du pas de notre père, Mémoire sur le professeur Nguyên Van Huyên), Thê gioi, Ha Nôi, 2003

propos du parcours de sa sœur, était-ce un trait de modernité de Kim Ngoc quand elle émit ces remarques pertinentes : « c’était la dot donnée par notre père qui fut à l’origine de sa vie autonome quand elle est entrée dans sa belle-famille », et « dans la société traditionnelle, la plupart des femmes n’étaient que ménagères, mais ma sœur Kim Yên était un vrai chef de famille. » ? 1158

La vie de Vi Kim Ngoc peut être vue a posteriori comme plutôt “chanceuse” par rapport à ses sœurs ou ses amies. Dotée d’une remarquable beauté physique (voir son portrait à la page précédente), de talents dans la peinture dont elle faisait son passe-temps favori, fille de mandarin et ayant su préserver contre vents et marées une légitime fierté de son origine, elle a été unie à l’élu de son cœur qui était un « homme parfait », dit-elle, et dont elle n’a jamais été déçue jusqu’au bout de la vie de couple. Elle a eu des enfants filles et garçon qui ont toutes et tous réussi leur carrière professionnelle et leur vie familiale. Son époux, homme de culture de renom avant 1945 a été Ministre de l’Education de la République démocratique du Viêt Nam de 1946 jusqu’à sa mort en 1975. Cela ne veut dire nullement qu’elle ne fût passée, avec les membres de sa petite et grande famille, par des situations éprouvantes. L’une des caractéristiques constantes de la personnalité de Vi Kim Ngoc, avant et après 1945, c’est cependant à notre avis, cet art de s’affirmer jamais contre mais toujours en harmonie avec son conjoint, avec la communauté familiale et la communauté sociale, en dépit de la divergence des rôles (avant 1945 elle était belle aristocrate, femme au foyer alors que lui était un jeune savant, puis un militant actif, un homme politique bien en vue sur la scène internationale), des conflits potentiels, des conjonctures socio-politiques bouleversantes. C’est aussi une capacité de partager, de sympathiser, de compatir avec les autres, et plus particulièrement ceux et celles qui avaient avec elle ces liens privilégiés de la grande famille, paternelle comme maternelle, sa propre famille comme celle de son époux, la fratrie issue de sa mère comme des concubines de son père. La tolérance, qui se traduisait notamment à travers l’acceptation des dispositions diversifiées de ses progénitures par exemple, a été notée comme une expression du modernisme de l’aïeule, la mère de Nguyên Van Huyên 1159 , que Kim Ngoc admirait beaucoup. Cette jeune veuve avait élevé deux fils de l’épouse défunte de son mari 1160 et les sept enfants communs filles et garçons jusqu’à ce que chacun eût une profession selon ses capacités respectives, avait construit une maison pour chacun des fils de l’autre lit avant d’en doter ses propres fils. Ngoc et ses enfants ont particulièrement apprécié l’indulgence de l’aïeule quand le petit-fils aîné de la famille – l’héritier qui occupe une position spéciale dans les familles de lettrés – se maria avec une catholique alors que l’aïeule était bouddhiste fervente. L’un des derniers témoignages de la tolérance de Kim Ngoc elle-même a été aussi les recommandations suivantes à ses enfants :

‘’ ‘« Si les oncles et les tantes, les grands frères et sœurs 1161 veulent m’emmener à la pagode 1162 , vous suivrez leurs avis. Si vos grandes sœurs ou mes amies souhaitent célébrer les rites à l’église, laissez-les faire aussi comme elles l’entendent. » 1163

L’art de la conciliation et la disponibilité à sympathiser, à compatir cadrent si bien avec les valeurs enracinées de la culture vietnamienne que le choix de Vi Kim Ngoc est de loin celui de la majorité des Vietnamiennes, même moins instruites, moins fortunées qu’elles, et pas seulement de son milieu social ni de son temps.

Notes
1139.

NGUYÊN KIM NU HANH, Tiêp buoc chân cha, Hôi ky vê giao su Nguyên Van Huyên (A la suite du pas de notre père, Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên), Thê gioi, Ha Nôi, 2003, 716 p., p. 8-9.

1140.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 17.

1141.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 17-18.

1142.

Elle utilise l’expression toute faite en vietnamien nam thê bay thiêp, (avoir) cinq épouses principales et sept épouses secondaires.

1143.

Diplômé de l’Ecole des Chartes, Nhu était le frère puis le conseiller tout puissant de Ngô Dinh Diêm, Président du gouvernement de la République du Viêt Nam de 1956 à 1963.

1144.

Plus exactement l’âge était respectivement douze et quinze, car il était calculé à l’orientale, en comptant un an (lunaire) pour la grossesse de la mère.

1145.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 12-13.

1146.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 13-14.

1147.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 18.

1148.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 26-29.

1149.

Dans la propagande communiste après 1954, Vi Van Dinh était souvent stigmatisé comme le modèle du mandarin féodal, ennemi de classe du prolétariat et du peuple.

1150.

Les registres généalogiques de la famille identifient comme premier ancêtre Vi Kim Thang, mandarin sous la dynastie Trân (13ème-14ème siècles), originaire de Nghê An. Sous la dynastie Lê (15ème siècle), le mandarin Vi Dinh Hân fut envoyé à la frontière sino-vietnamienne pour mater les révoltes et consolider les frontières nationales. La famille Vi fit partie depuis lors des sept grandes familles dirigeantes dans les hautes régions. Voir Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 59-66.

1151.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 64. Le lycée Trung Vuong était pendant la colonisation française le collège des jeunes filles indigènes de Ha Nôi, nommé collège Dông Khanh.

1152.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 14.

1153.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 18.

1154.

Nous avons utilisé les parenthèses pour faire remarquer que dans l’original, Kim Ngoc s’est abstenue de faire la moindre différence entre sa mère et sa belle-mère ; alors qu’en parlant de la belle-sœur, elle précise « la sœur de mon mari ». Rappelons un proverbe vietnamien : « La belle-sœur est pire que l’ennemi chinois ! »

1155.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 34.

1156.

« Faire la bru (lam dâu) » est le terme consacré pour décrire le statut d’opprimée, de souffre-douleur qui était habituellement celui de la bru dans sa belle-famille.

1157.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 277.

1158.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 277.

1159.

Rappelons qu’elle avait participé au mouvement Duy tân (Renouveau) des années 1904-1908 et que l’influence de ce mouvement est restée vivace dans sa pensée et son comportement. Voir supra au début de ce sous-chapitre.

1160.

Nu Hanh, sa petite-fille, note qu’elle avait élevé seule quinze enfants, neuveux et petits-enfants de son époux, sans compter ceux qu’ils avaient en commun. Voir Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 29-30.

1161.

Elle désigne ainsi les frères et sœurs, cousins et cousines de sa famille comme de celle de son époux, les cousins et cousines de ses enfants, appartenant aux branches aînées, ainsi que leurs conjoint-es. Les traditions vietnamiennes consignées dans le langage et notamment dans les mots d’adresse, comme nous l’avons signalé au début du chapitre I, assimilent les membres de la même génération aux parents et à la fratrie de l’individu, assimilent la belle-famille à la sienne propre.

1162.

Les dernières paroles d’un-e mourant-e dans la culture vietnamienne n’abordent pas les questions de répartition des richesses ; ce sont habituellement des recommandations moralisatrices pour l’avenir des enfants et petits-enfants, et ses dernières volontés sur l’endroit, la façon dont il/elle souhaite être enterré-e, ainsi que les rites des funérailles. Ces volontés sont considérées comme sacrées et les descendants doivent normalement les suivre à la lettre.

1163.

Mémoires sur le professeur Nguyên Van Huyên , op. cit., p. 580.