Les femmes dans les théories révolutionnaires nationalistes et communistes

Les nationalistes et la question des femmes

En relisant la littérature patriote du mouvement du Renouveau (Duy tân) au début du 20ème siècle 1253 , nous remarquons l’importance reconnue au rôle sociopolitique des femmes d’une part et d’autre part, la façon ambiguë dont les lettrés modernistes concevaient le rôle de l’épouse dans la famille.

Le Manuel scolaire de morale, nouvelle version 1254 était un manuel très important de l’école Dông Kinh nghia thuc ; il traitait « de l’éducation, de la diffusion des valeurs morales et de la conduite individuelle et collective qu’il convenait d’adopter au sein d’une époque nouvelle ». La mention « nouvelle version » insiste sur l’innovation par rapport aux anciens manuels de morale jusqu’alors disponibles. Le chapitre 3 s’intitule « Envers la famille » :

‘’ ‘« La fondation d’une famille exige avant tout un couple, mari et femme, puis un père et son enfant, puis des frères. Ce sont là les « trois proches » (trois groupes de gens qui sont les plus proches). Les Trois Proches constituent [le critère] le plus important dans la loi morale entre les hommes, dans la relation entre homme et homme au sein de la société 1255 . (…)’ ‘[Le bonheur] n’existe que si les époux s’entendent bien (…) Que signifie «  les époux s’entendent bien » ? C’est qu’ils doivent tous deux considérer l’amour comme quelque chose d’important, partager ensemble les goûts sucrés, savoureux, épicés et amers, répartir les peines et être fidèlement liés l’un à l’autre du début à la fin comme une seule et même personne. De plus l’époux doit observer les rites, l’épouse doit respecter son mari, suivre sa volonté, l’encourager dans [la réalisation de] son œuvre, elle doit s’occuper des affaires familiales, se bien comporter avec chacun, et elle doit s’employer avec son mari à rendre la famille prospère et toujours heureuse. 1256

« L’épouse [qui] devait respecter son mari, suivre sa volonté » semblait bien traditionnelle, obéissant à la deuxième des trois soumissions (tam tong). Mais le couple qui constituait le premier cité parmi les « trois proches » et la définition de la bonne entente entre conjoints rendaient un tout autre son de cloche. Et les nouveaux moralisateurs de recommander :

‘’ ‘Si l’on veut une telle harmonie entre les époux, il convient de bien choisir son conjoint. Le mariage est une étape importante [dans l’existence] du jeune homme et de la jeune fille. S’ils ne réfléchissent pas bien au début, leur union ne sera pas heureuse par la suite. C’est pourquoi, il faut choisir une femme avant tout sage et vertueuse, sans prêter attention à sa beauté ou à sa richesse. 1257

La méfiance vis-à-vis de la beauté physique féminine, la préférence pour la sagesse et la vertu étaient dans la ligne des traditions. Le souci de l’harmonie, du bonheur des conjoints considérés dans un rapport d’égalité, et surtout la préconisation d’un choix personnel de son conjoint du côté de la jeune fille comme du jeune homme tenaient par contre d’un nouveau mode de pensée.

Ce positionnement jusqu’alors inédit renforce notre hypothèse que l’origine de ce qu’on pourrait qualifier plus tard d’un début de féminisme vietnamien serait perceptible dès ces premières années du 20ème siècle. Dans les années 1904-1908, les leaders du mouvement nationaliste vietnamien étaient des lettrés de souche qui découvraient la culture occidentale essentiellement à travers les « tân thu, nouveaux livres » rédigés en chinois. Parmi les nouvelles valeurs que les lettrés patriotes commençaient à s’approprier dans un objectif nationaliste, il y eut cette valeur d’égalité qu’ils surent appliquer aussitôt à la relation conjugale. Ce qui bouleversa fondamentalement le rapport confucéen « phu xuong phu tuy (c’est le mari qui promeut et dirige 1258 , la femme suit) ». Cela était-il dû au seul besoin de mobiliser aussi bien les femmes que les hommes à la cause patriotique ? Ou cela avait-il aussi des racines plus profondes dans l’égalitarisme vietnamien avant la sinisation ? Nous y reviendrons.

Toujours fut-il que cette égalité entre les sexes – égalité relative et ambiguë, mais devenue malgré tout une conviction – était l’une des caractéristiques des mouvements nationalistes aussi bien dans les années 1904-1908 quand c’étaient les lettrés qui menaient la barque que dans les années 1927-1930 avec les jeunes intellectuels formés à l’occidentale comme Nguyên Thai Hoc à la tête du mouvement. Et cela non seulement dans la lutte anticolonialiste mais aussi dans les rapports personnels. A travers le parcours de Nguyên Thi Giang, personnalité importante et amante du chef du Parti Nguyên Thai Hoc (le VNQDD utilisait le titre de Dang truong, chef du Parti), nous pouvons recueillir par exemple quelques éléments d’information et de réflexion. 1259

Née en 1906, Giang participait activement aux diverses tâches de liaison avec sa sœur aînée Nguyên Thi Bac, responsable de la cellule féminine du Parti. Si l’on se référait à la moralité confucéenne (dont Hoc et Giang étaient imprégnés l’un et l’autre compte tenu de leur origine sociale), ce fut à la fois traditionnel et révolutionnaire quand le chef du Parti confiait à son amante la mission de convertir les soldats vietnamiens du poste de Yên Bai à la cause nationaliste, mission que Giang sut accomplir avec succès. A travers un personnage autobiographique nommé Tuân, jeune collégien de dix-huit ans, membre du Parti nationaliste, Nguyên Vy, un écrivain contemporain, relate combien cet épisode de l’histoire amoureuse 1260 du couple révolutionnaire impressionnait les collégiens, comme Hoc et Giang imbus à la fois du sens du devoir confucéen et du romantisme moderne d’inspiration occidentale. Les soldats de la garde indigène, gagnés à la lutte anticolonialiste en grande partie par des femmes comme Giang, jouaient un rôle important au sein du Parti national, à tel point que la Sûreté française en ait tiré le constat : « Les instituteurs et les soldats sont comme deux piliers soutenant le toit de l’édifice indochinois. Le Parti national vietnamien les a ébranlés. » 1261

Le Parti national lui-même était conscient des possibilités de ses militantes à qui il attribuait notamment des missions d’organisation des centaines de cellules militaires – constituées de soldats de la garde indigène – et de transport d’armes. Dans ses Règlements remaniés, il était prévu la constitution d’un corps féminin placé directement sous l’ordre du chef du Parti, afin de préserver la stricte confidentialité de ces missions. Avant la grande insurrection qui devait commencer par le soulèvement de la garnison de Yên Bai 1262 , il fut proclamé les sept consignes militaires, c’est-à-dire les sept raisons pour lesquelles les membres civils et militaires du Parti étaient susceptibles d’être exécutés sur place. Le viol des femmes figura au troisième rang parmi ces sept raisons 1263 . Cela témoigne qu’en reconnaissance de la contribution féminine – les militantes étaient nombreuses et efficaces au sein de l’organisation – le Parti national tenait à souligner son respect de la dignité personnelle des femmes. Ce devait être aussi une condition impérieuse pour préserver la crédibilité des militant-es dans une société villageoise – car tel était le berceau dans lequel le Parti puisait sa force vive – où la chasteté féminine était une exigence parmi les plus importantes. Entre camarades de lutte par contre, quand il y avait l’amour, les membres du mouvement nationaliste ne semblaient pas se laisser entraver par les traditions. Communément désignées Cô (Mademoiselle) Bac et Cô Giang, les deux sœurs, les plus haut placées parmi les militantes, se retrouvaient enceintes au moment de l’arrestation de Bac et du suicide de Giang, sans que cela portât la moindre atteinte à leur dignité de femme ; les militants et sympathisants, dont le vieux lettré Phan Bôi Châu à Huê ou la rédaction de Phu nu tân van à Sai Gon leur manifestaient toujours une admiration enthousiaste et respectueuse.

En conclusion, on peut noter que le mouvement nationaliste, dont Phan Bôi Châu restait le leader spirituel, sut allier les traditions libérales et égalitaires vietnamiennes antérieures au monopole du confucianisme 1264 aux nouvelles valeurs occidentales d’égalité sociale, dont l’égalité homme-femme. L’émancipation féminine qu’il préconisait était néanmoins très fortement orientée vers la mobilisation de cette force complémentaire pour le besoin de la cause patriotique. La valorisation des femmes allait de paire avec une “nationalisation” 1265 ouvertement déclarée.

Notes
1253.

Voir aussi supra chapitre VI, sous-chapitre 1.

1254.

Conservé au Centre n° 1 des Archives nationales à Ha Nôi, cet ouvrage appartenait au fonds d’archives de la Résidence de Nam Dinh, dans le dossier n° 2629 intitulé « Pamphlets et libellés contre le Gouvernement du Protectorat français, 1907-1908 ». Il est édité et traduit en français pour la première fois dans l’ouvrage bilingue Prose et poésies du Dông Kinh nghia thuc, op. cit., p. 13-44 (version originale en vietnamien) et 179-218 (traduction française de Philippe Papin).

1255.

C’est sur la qualité de la relation interne à ces trois groupes que l’on juge d’un homme (NdT).

1256.

Prose et poésies du Dông Kinh nghia thuc, op. cit., p. 190-191.

1257.

Prose et poésies du Dông Kinh nghia thuc, op. cit., p. 191.

1258.

Dictionnaire sino-vietnamien, op. cit., T.II, p. 588, xuong=dân dao (montrer le chemin), xuong dao=promouvoir et diriger.

1259.

Revoir d’autres informations et remarques sur le VNQDD comme sur le parcours personnel de certain-es de ses militant-es supra au chapitre VI.

1260.

D’après les témoignages convergents des contemporains, pour exécuter l’ordre de son amant et chef du parti, l’ex-collégienne Nguyên Thi Giang se serait transformée en marchande ambulante de canne à sucre et aurait séduit les soldats de la garnison de Yên Bai, y compris le sergent de la garde indigène. Voir Nguyên Vy, op. cit., p 620-622.

1261.

Cité par Lê Minh Quôc, op. cit., p. 54.

1262.

Voir supra chapitre VI.

1263.

Les autres étaient, dans l’ordre : le recul face à l’ennemi, le brigandage contre la population civile, le service secret rendu à l’ennemi, la communication secrète avec l’ennemi, la délivrance des secrets du Parti, la désobéissance à la hiérarchie. Tout comme le Parti communiste à la même période, le Parti national était connu pour la sévérité des châtiments infligés contre les traîtres, surtout en son sein ; sévérité justifiée par un besoin de survie face au contrôle policier et à la répression non moins violente dont ils étaient victimes l’un et l’autre.

1264.

Monopole confirmé à partir du règne des Lê postérieurs et renforcé encore sous les Nguyên, soit au total plus de quatre siècles du 15ème au 19ème siècle.

1265.

F. THEBAUD, Histoire des femmes en Occident- 5 : Le XX e siècle, Plon, Paris, 1992. L’expression, utilisée comme titre de la première partie de l’ouvrage, souligne le phénomène de mobilisation des femmes au service des Etats durant la première moitié du vingtième siècle, ainsi que la diversité de ses formes.