Accumulations mixtes

D’autres sites livrent des accumulations d’ossements d’herbivores dont l’origine apparaît plus complexe, associant les apports anthropiques à ceux de grands Carnivores. Dans ces gisements, les dépôts osseux sont tous associés à du matériel lithique témoignant du passage irréfutable des Néanderthaliens. Les marques de dents y sont trouvées en proportions équivalentes, voire supérieures, à celles de boucherie. Il s’agit des sites de Balazuc, de Flandin, des Pêcheurs et du Figuier.

A BALAZUC, les bouquetins sont de loin les herbivores les mieux représentés. Dans le principal niveau archéologique, le niveau 2-3, les restes dentaires montrent une présence à peu près équitable de toutes les classes d’âge avec une légère supériorité pour les adultes matures et âgés. Au sein des ossements post-crâniens, les immatures sont très bien représentés : 20 % des restes leur appartiennent, ce qui correspond à peu près à la proportion obtenue en NMI pour la classe des juvéniles. Dans leur majorité, les carcasses semblent avoir été apportées entières dans la grotte. Les traces laissées par les Carnivores sur ces petits Bovidés sont largement supérieures à celles des outils, respectivement 10,8 % et 2 % dans ce niveau. Contrairement à la morphologie de la grotte des Pêcheurs, celle de la grotte de Balazuc permet d’écarter d’emblée l’hypothèse du piège naturel. Toutefois certains animaux ont pu y mourir naturellement lors d’’une utilisation de la grotte en refuge. En ce qui concerne les prédateurs qui seraient aptes à de telles accumulations, le loup est ici le meilleur candidat. La taille et la quantité des marques de dents, le degré limité de destruction des épiphyses et du squelette axial, conjugués à sa richesse relative au sein de l’ordre des Carnivores, en font le principal responsable des apports intentionnels dans la grotte ainsi que des modifications de surface. Une faible part reste attribuée aux autres prétendants qui regroupent l’homme, le renard, la panthère et l’ours. Les captures ou les charognages des bouquetins s’étalent de l’été jusqu’en hiver. Aucun indice de saisonnalité n’a montré de mort au printemps. L’hypothèse de migrations des populations à la recherche de pâturages de plus hautes altitudes (Cévennes) à cette saison pourrait peut-être expliquer cette absence.

D’autres gibiers tels que les cerfs, les rennes, les Bovinés, les chamois, les chevreuils, les chevaux, les rhinocéros laineux, les castors ou les marmottes ont complété le régime des prédateurs venus dans cette grotte. Toutes ces espèces comptent une majorité de juvéniles et de vieux. Cette distribution va dans le sens de charognages ou de captures par les loups qui privilégient les individus les plus faibles au sein des troupeaux. Des territoires de chasse probablement plus éloignés de la grotte que ceux des bouquetins, habitants des falaises avoisinantes, ont sans doute nécessité un traitement préliminaire à l’abattage. Exception faite des deux premiers Cervidés qui comptent plusieurs dizaines d’ossements, les autres herbivores sont seulement illustrés par quelques restes.

Pour les rennes et les cerfs, ce sont les extrémités des pattes, métapodes et phalanges, qui ont été les parties les plus fréquemment rapportées. Malgré une représentation anatomique caractéristique des repaires, la présence concomitante de traces de dents et d’outils sur ces ossements témoigne soit d’une accumulation mixte par les deux prédateurs, soit d’un charognage de leurs déchets respectifs.

Les Bovinés rassemblent un nombre plus conséquent de segments charnus des membres. Nous observons pourtant là encore, en ce qui concerne les divers types de modifications de surface, une action combinée des loups et des hommes. Quoiqu’il en soit, ces trois types de gibiers (rennes, cerfs et Bovinés) sont ceux qui ont les taux en restes striés par l’homme les plus élevés du cortège des herbivores. Bien qu’étant secondaires dans l’assemblage, ils ont été apparemment plus prisés par l’homme que le bouquetin, qui représente quant à lui la proie principale des loups.

Pour les autres espèces, elles comptent principalement des dents isolées ou des segments d’extrémités de pattes. Parmi elles, seules une diaphyse de chamois et une scapula de castor affichent des morsures de loup. Aucune ne présente de stries d’outils.

Dans le niveau 1, où les taux de Carnivores (dominés par les ours) sont nettement supérieurs, cinq ossements de bouquetins, sur les treize recensés, ont des traces de morsures. Sur les deux individus décomptés, l’un est un juvénile et l’autre un vieux. Cerf, renne et sanglier comprennent chacun un seul reste, une extrémité proximale de radius strié pour le premier, un fragment diaphysaire de métatarsien pour le second, et une première phalange juvénile pour le dernier. Sur les trois seuls restes attribués aux niveaux 4-5-6, nous avons pu observer un calcanéum de jeune bouquetin nettement strié par l’homme.

Dans tout cet assemblage, les ossements de Carnivores n’ont pas été épargnés par les morsures de leurs congénères, affichant des taux de restes marqués de 27,3 % dans le niveau 1 et de 13,4 % dans le niveau 2-3.

A la BAUME FLANDIN, les deux échantillons des anciennes fouilles de la salle et de celles plus récentes de la terrasse ont des listes fauniques très comparables. Nous trouvons, pour les grands herbivores, du cerf en abondance, associé à du bison forestier, du chevreuil, du cheval, de l’hydruntin, du daim, du renne, du bouquetin et du chamois. Le groupe des petits animaux rassemble le lapin, le lièvre, le castor et le coq de bruyère, et celui des Carnivores, l’hyène, le loup, l’ours de Deninger, le renard, le lynx, la panthère, le blaireau et la loutre.

Quelques ossements d’herbivores portant des traces de morsures et de rognage par de grands Carnivores, ainsi qu’un bon nombre de dents ingérées témoignent d’une action importante des grands prédateurs, principalement de l’hyène, prédateur le plus abondant dans ce site.

L’action humaine sur les restes de cerf est la mieux documentée. C’est d’ailleurs le seul herbivore qui montre plus d’ossements striés que d’ossements mâchonnés. La saisonnalité de mort de cet animal tombe durant la saison froide et principalement au début, pendant la période automnale. En tout, dans les deux échantillons, la moitié des individus appartiennent aux classes d’âge les plus fragilisées et l’autre moitié à celles correspondant aux individus dans la force de l’âge. Différents modes de capture sont donc envisageables, chasses axées sur les individus affaiblis ou charognages pour les premières, et traques plus exigeantes pour les secondes. Les morceaux de cerf rapportés au site sont surtout dominés par les restes dentaires et les segments inférieurs des membres. Le squelette axial est partout absent des assemblages. On note toutefois la présence non négligeable des segments supérieurs des membres. Bien que cette distribution anatomique aille a priori dans le sens d’une accumulation majoritaire par les Carnivores, ces derniers ont laissé des traces de leurs morsures seulement sur huit restes, 23 autres étant marqués par les outils. Si l’on regarde la répartition de ces marques, les traces de dents sont surtout présentes sur des métapodes, des os courts ou des dents et les stries sur tous les types de segments, des plus charnus aux plus maigres. Un scénario concernant l’origine de ce Cervidé peut alors être envisagé. Certains morceaux riches, comme les quartiers arrière, très bien représentés, auraient pu être introduits et consommés par les hommes, abandonnant aux hyènes les extrémités des pattes, qu’elles auraient ensuite mâchonnées et fracturées.

Certains autres herbivores, comme les chevreuils ou les chevaux, ont deux de leurs restes mâchonnés ou striés. Pour les premiers, chez lesquels les parties arrière sont également les plus présentes, la disposition des marques sur le squelette, un fémur strié et un métatarsien mâchonné, permet d’imaginer la même trame que pour le cerf, et ce d’autant plus qu’ils affichent également deux types de proies : des adultes jeunes et matures dans la force de l’âge et un individu très âgé. Quelques apports de morceaux de ces deux Cervidés par les Carnivores ne sont pas pour autant exclus. Un reste crânien de chevreuil donne une période d’occupation du site au printemps. Les chevaux, quant à eux, affichent une majorité de dents isolées et de segments inférieurs des pattes. Les deux types d’altérations se retrouvent donc ici sur les mêmes catégories de morceaux. L’extrême rareté des stylopodes plaide alors pour une accumulation majeure par les hyènes. En ce qui concerne leurs catégories d’âge, elles rassemblent également plusieurs types d’individus, avec néanmoins une légère supériorité de juvéniles.

Enfin, les Bovinés, les hydruntins et les rennes présentent exclusivement des morsures, des rognages ou des ingestions caractéristiques d’une consommation par les hyènes. A l’exception de l’extrémité distale d’humérus de bison, tous leurs restes appartiennent au crâne (dents isolées majoritaires) ou à l’autopode, ce qui atteste en général d’un traitement des carcasses par ce type de grand prédateur (transport et broyage). Leurs classes d’âge, largement dominées par les immatures et les vieux, achèvent de les assimiler à des dépôts exclusifs par les hyènes. Contrairement à la saison de capture des cerfs, celle des chevaux et des bisons se situe au printemps, ce qui pourrait révéler une alternance saisonnière dans l’occupation de la Baume, tour à tour comme repaire et comme habitat. Les quelques restes (presque uniquement des dents isolées) de daims, de bouquetins, de chamois et de sangliers n’offrent aucun indice de l’action des hommes ou des Carnivores.

A l’abri des PECHEURS, l’échantillon osseux étudié ne nous autorise que quelques remarques à propos du mode d’occupation de la grotte. Elles n’ont d’autre rôle que celui de compléter les études antérieures plus globales effectuées sur les bouquetins provenant des niveaux moustériens de la zone S4 (Crégut-Bonnoure, 1987 ; Crégut-Bonnoure, in Moncel et al., 2006 ; Prucca, 2001).

Les herbivores de notre assemblage osseux regroupent le bouquetin, très largement majoritaire, suivi d’un cortège de Cervidés composé de cerfs, de rennes et de chevreuils. Les Carnivores comptent par ordre d’importance le loup, l’ours des cavernes, le renard et l’hyène.

Les restes osseux de bouquetin présentant des morsures de grand Carnivore sont plus nombreux que ceux striés par les hommes. Ce qui, conjugué à la présence de tous les morceaux de carcasse, d’un nombre non négligeable d’os entiers, ainsi qu’à la présence d’ossements non épiphysés d’immatures et de restes en connexion, fait de cet assemblage une accumulation naturelle ou une accumulation par les loups. Nonobstant les restes en connexion, tous ces critères rappellent l’ensemble osseux des bouquetins du site de Balazuc. Par contre, dans ce dernier, l’hypothèse d’un piège naturel avait pu être rejetée tandis qu’aux Pêcheurs la morphologie de la cavité permet d’imaginer un scénario de ce type pour des juvéniles venus s’y abriter (Prucca, 2001). Quoiqu’il en soit, ces dépôts osseux de bouquetin ont plus fréquemment servi de garde-manger pour les loups que pour les Néanderthaliens.

Parmi les trois restes de cerf recensés, l’un d’entre eux porte des stries de boucherie permettant d’y associer l’action de l’homme. Associés à la présence des outils et au foyer observé dans le fond de la grotte, les quelques ossements striés (cinq au total avec ceux des bouquetins) viennent ajouter des preuves des brefs passages des chasseurs. L’étude globale des herbivores secondaires provenant des fouilles de G. Lhomme n’ayant pas été effectuée, il est difficile d’évaluer l’ensemble des stratégies d’exploitation de l’environnement des Néanderthaliens venus aux Pêcheurs. La comparaison avec le site de Balazuc, éloigné seulement d’une dizaine de kilomètres, permettrait d’imaginer ici aussi des chasses axées sur des gibiers différents des loups, ces derniers s’étant là aussi focalisés sur les bouquetins. Autrement dit, aux Pêcheurs, il s’agirait de captures de Cervidés dans les forêts et vallées avoisinantes. Les rares morceaux rapportés à la grotte ne sont pas suffisamment significatifs pour pouvoir témoigner du mode de transport des carcasses de ces gibiers et, à l’exception du reste de cerf strié, l’absence de marques sur la plupart de leurs ossements n’autorise aucune association avec l’un ou l’autre des deux prédateurs.

Dans la grotte du FIGUIER, comme aux Pêcheurs, la faiblesse des restes étudiés limite l’analyse interprétative à seulement quelques observations d’ordre général. La liste faunique des herbivores est assez similaire à celle des couches supérieures de l’abri du Maras, rassemblant le renne (dominant), le cheval, le bouquetin, le cerf, le bison, le chamois et le sanglier. La grande différence réside dans la présence des Carnivores au Figuier. La grotte a en effet abrité des ours des cavernes venus hiberner et des hyènes, des loups et des renards ayant pu l‘utiliser comme repaire. Restes mâchonnés et restes striés sont en nombre à peu près équivalent. Les venues des Néanderthaliens dans la grotte sont d’ailleurs illustrées par les outils lithiques, par des os brûlés, ainsi que par ces déchets de boucherie. Rennes, cerfs et chevaux faisaient partie de leurs repas. Ceux des hyènes et des loups étaient composés des mêmes Cervidés associés à des os de bouquetin et d’ours. Une hémi-mandibule d’un renne subadulte tué à l’automne, et un maxillaire d’un jeune sanglier mort durant l’été, sont les deux seuls indices de saisonnalité provenant de ce gisement. Ces deux restes étant dépourvus de marques de dents ou de stries, ils ne permettent pas de savoir si leur présence atteste du passage des hommes ou de celui des Carnivores à ces périodes.

La représentation anatomique des herbivores, largement biaisée par la dominance des restes dentaires sur les ossements (sélection probable à la fouille), est peu significative. Abstraction faite des restes crâniens, quelques observations à propos du squelette post-crânien doivent toutefois être notées. Le renne est représenté par une majorité de segments du membre antérieur, os longs charnus ou maigres. Cette partie compte un reste mâchonné, et les trois métatarsiens et os courts témoignant de l’apport des quartiers arrière comprennent le seul reste strié. Le cheval compte des fragments diaphysaires de trois os longs, dont un d’humérus strié. Bouquetins, bisons et cerfs sont illustrés par quelques phalanges et une extrémité de scapula rognée pour les premiers. Le chamois regroupe seulement un fragment de métatarsien. Cette distribution anatomique dominée par les morceaux extrêmes des pattes (et par les dents) caractérise plutôt des dépôts de grands Carnivores.

La répartition des classes d’âge des rennes, bisons, sangliers et chamois, surtout concentrée aux deux extrémités de la vie des animaux, va également dans ce sens. Le cheval montre un nombre égal d’adultes (un jeune et un mature) et de vieux, tandis que cerfs et bouquetins sont les seuls à être dominés par les individus dans la force de l’âge. La présence chez l’animal dominant, le renne, de toutes les catégories soutiendrait l’hypothèse avancée à l’abri du Maras (présent à moins de cinq kilomètres), de captures automnales contemporaines des grands regroupements de troupeaux. Rappelons que ce dernier correspond à l’habitat moustérien des gorges le plus proche de la vallée du Rhône.