3. Elite

Ce qui détermine l’appartenance à l’élite urbaine c’est la richesse et le pouvoir. Au sein du vieux continent les hommes d’affaires, les industriels et les banquiers se mélangent avec l’aristocratie582. Mais nous ne pouvons pas parler de noblesse en Grèce vu qu’il s’agit d’un Etat fondé au début du XIXe siècle. Nous notons cependant parallèlement l’insertion des élites scientifiques (comme les ingénieurs par exemple en France), c’est-à-dire des individus qui ne viennent pas forcément d’une ancienne famille, mais qui arrivent, par leurs études universitaires et leurs stratégies de mariage, à se lier aux anciennes familles583.

Pendant la période étudiée le nombre des écoles primaires et d’élèves augmente584 mais le taux d’analphabétisme reste à des niveaux assez élevés585. Les études universitaires, juste après la fondation de l’Université Nationale en 1837 avec en tête l’école de Médecine et l’école de Droit, a pour conséquence un rassemblement important de jeunes. Dès le dernier quart du XIXe siècle le pays se trouve à la première place à échelle européenne en ce qui concerne la relation entre le nombre d’étudiants et le total de la population, sans bien sûr tenir compte de la qualité des études. En 1875 le nombre d’étudiants était de 1.400 : 8 d’entre eux sur 10 étaient étudiants en Droit et en Médecine (et pharmaceutique), alors que les autres faisaient leurs études en faculté de lettres ou de théologie. En 1877-78, 189 individus ont fini leurs études (50 avocats et 105 médecins) alors qu’entre 1909-10, 541 individus ont fini leurs études (273 avocats et 160 médecins)586. En tout, lors de la période 1863 – 1907, 27.000 étudiants ont été inscrits à l’université et finalement 14.500 (54%) d’entre eux ont obtenu leur diplôme. 47% des diplômés sortent de l’école de Droit, 37% de Médecine, 6% de la Pharmaceutique, 9% de Philosophie et tout juste 2 % de la Théologie587. La faculté des ingénieurs civils a été fondée en 1887. Les premiers 13 ingénieurs ont sorti en 1890. En tout, pendant la période 1889-1907, 944 étudiants ont suivi les cours à la faculté tandis que 188 (20%) ont obtenu leur diplôme.

La richesse, donc, mais aussi le capital et les études universitaires sont ces caractéristiques qui forment l’élite athénienne lors de la période étudiée. En dehors des industriels, des rentiers et des banquiers, nous avons inclus dans l’élite les cadres supérieurs (ingénieurs, directeurs, etc.), les hauts fonctionnaires et les officiers supérieurs (professeur d’université588, député, procureur, colonel, amiral, etc.).

Enfin, nous avons classé dans l’élite athénienne les professions libérales : les avocats, les médecins, les pharmaciens et les architectes, mais aussi ceux qui ont été déclarés docteurs de droit ou de médecine.

Dans l’historiographie française les médecins sont le plus souvent classés dans la couche moyenne589 comme membres de l’administration de l’Etat. En Grèce, pendant tout le XIXe siècle il y avait une grande divergence entre les médecins « scientifiques » et les thérapeutes « empiriques » mais aussi entre les pharmaciens et les marchands de médicaments590. Il est très possible qu’en province, à cause d’un manque d’éducation, les praticiens soient encore tolérés pour cause de leurs faibles honoraires par rapport aux scientifiques. Cependant, ils commencent à s’établir au sein de la capitale. Le fait que la plupart des médecins choisissent la capitale comme lieu de résidence n’est pas fruit du hasard : c’est là où se trouve la clientèle potentielle la plus importante. De nouveaux hôpitaux sont érigés lors de la période étudiée. (en 1850 ils sont 4 et en 1910 ils sont 21)591. Mais la plupart des médecins ne travaillent pas à l’hôpital. Ils exercent plutôt dans leur propre cabinet, qui se trouve le plus souvent dans la maison où ils résident. Certains d’eux peuvent parallèlement être professeurs à l’Université ou bien travailler au sein de l’hôpital. En tout cas à Réthymnon, en Crète, le corps médical qui a acquis ses diplômes dans le dernier quart du XIXe siècle appartient au monde des notables et cumule la fonction soignante et les pouvoirs politique et économique592. Tous ces médecins, en plus de leur réussite économique, occupent donc une place importante dans la hiérarchie socio-économique de la ville : leur notabilité professionnelle allait souvent de pair avec une réelle notabilité politique locale593. Ilsepeutquecesprofessionsn’appartiennentpasausommetdel’élite et que leurs revenus ne soient pas élevés (surtout s’ils sont au début de leur carrière) mais nous pensons qu’ils commencent à être acceptés déjà dès la fin du XIXe. Nous observons par ailleurs que plusieurs médecins et avocats deviennent des députés.

D’ailleurs, ce sont les hommes qui exercent une profession libérale qui sont embaucheurs de domestiques. Les cadres supérieurs embauchent aussi une domestique chez eux594. En 1905 le Guide d’Igglessis nous offre encore une information qui renforce nos hypothèses sur l’appartenance de tel ou tel professionnel au sein de l’élite athénienne. Le téléphone, une avancée technologique nouvelle et rarement rependu, n’était pas encore un produit de consommation de masse. Le forfait annuel pour la ville d’Athènes coûtait 250 drachmes (6.4₤, presque autant qu’un salaire d’employé en basse position à la Banque Nationale de Grèce) en 1899, alors que pour la connexion de la capitale avec le Pirée, le Phalère et Kifissia, l’abonné devait débourser 150 drachmes de plus (3.8₤)595. Selon donc le Guide d’Igglessis, en dehors des différents services publics et militaires, les abonnés étaient des banquiers, des boursiers, des industriels, des médecins et des avocats, des commerçants ainsi que des cadres supérieurs et des hauts officiers. Au total environ 170 personnes. Ce chiffre correspond au nombre équivalent des familles de la haute bourgeoisie locale et nous permet de se faire une idée de la taille de l’élite athénienne.

Les caractéristiques de l’élite sont enregistrées par Michail Mitsakis596. La maîtresse de maison a quelques jours par semaines où elle reçoit [des visites] et d’autres où elle ne reçoit pas. Par ailleurs, ce sont les maîtresses de maison qui organisent des soirées, des matinées, des après midis ou des five o’clock. Le piano n’est jamais absent des salons décorés. Des excursions sont souvent organisées et les régions préférées sont la Phalère et Kifissia. Ils s’assoient toujours sur les sièges de devant lorsque se joue une pièce de théâtre français, et s’il n’y en a pas de français, italien. Cependant ils ne vont presque jamais au théâtre grec. Les hommes discutent de politique alors que les femmes parlent des événements de la journée, ou des petits scandales, qui obligatoirement, ne manquent pas de leur cercle.

‘« Et l’aristocratie, avec la définition qui est employée ailleurs, n’a pas été formée. Et il n’est pas possible qu’elle se forme. Bien entendu, personne ne peut abjurer la puissance et l’existence de la richesse. Ceux qui n’y croient pas peuvent aller dans un des salons athéniens. Le français est la langue qui y est parlée, le thé est la boisson qui y est offerte, et les rassemblements nocturnes festifs s’y déroulent souvent. La reproduction des valeurs européennes est totale. La seule différence, c’est qu’il s’agit d’une … reproduction. [ ] La personne qui fréquente ces salons est diplomate, boursier, grec de la diaspora, banquier, ambassadeur, courtier, employé en haute position. Les salons où la compagnie est « select » sont rares cependant. Il n’y a presque pas de telle compagnie, qui soit comme on dit en France « triée sur le volet ». ’

En 1916 Langalerie témoigne du gaspillage dans la vie des couches les plus hautes de la société athénienne lors de la première décennie du XXe siècle :

‘« Voilà pour la classe ouvrière. Même adresse en face de difficultés d’un autre genre, dans la couche élevée. Grand nombre de ménages mondains, qui n’ont comme revenus réguliers que 200, 300 ou 400 francs par mois, vivent d’un bout de l’année à l’autre, toute leur vie durant, sur un pied de dépenses correspondant au triple, au quadruple de leurs moyens ! »597.’
Notes
582.

Jean-Luc Pinol, 2000, p.238.

583.

Jean-Luc Pinol, 2000, p.238.

584.

Mentionnons par exemple qu’en 1869 il y avait 1.023 écoles primaires en Grèce alors qu’en 1910 leur nombre a presque triplé (3.551). Lors de la même période le nombre des élèves qui sortent de ces écoles quadruple. De 64.000 en 1869 nous trouvons 241.000 en 1908. P. Moraitinis, 1877. C. Tsoukalas, 1992, p.392.

585.

Bien entendu le nombre d’analphabètes diminue tout au long de la période, mais il reste cependant à des niveaux élevés. En 1870 en Grèce, 71%des hommes sont analphabètes (82% sur le total de la population), alors qu’en 1907 ce taux est de 50% (66% sur le total du pays). Plus précisément, pour les hommes de plus de 5 ans, le taux d’analphabétisme était en Grèce en 1870 de 60% et en 1910 de 33%. En France ces taux sont respectivement de 62% et 33%. C. Tsoukalas, 1992, p.393. La situation est meilleure au sein de la capitale, mais pas de beaucoup. Selon le recensement de 1879 le taux des hommes illettrés sur le total du pays est de 69% alors qu’à Athènes ce taux est de 62%. Notons que dans 17 Dèmes, nous ne trouvons pas de femmes illettrées. En ce qui concerne l’éducation secondaire, le taux des élèves par rapport au reste de la population était en 1878 de 0.7%. En 1911 ce taux est monté à 1.3%. Selon C. Tsoukalas, il se peut que l’analogie des élèves (et non des personnes qui sortent des écoles) de l’éducation secondaire par rapport au nombre d’habitants soit plus élevée que celle trouvée dans d’autres pays, mais leur nombre reste faible cependant. Si faible qu’il constitue certainement un élément important de distinction par rapport au reste de la population. C. Tsoukalas, 1992, p.397.

586.

Ces données m’ont été communiquées par Eugénie Bournova et sont le produit de ses recherches personnelles. Je la remercie.

587.

G. V. Dertilis, Tome Β, 2006, p.618-619.

588.

Selon P. Moraitinis, en 1845 34 professeurs exercent à l’Université Nationale alors qu’en 1875 leur nombre augmente, pour atteindre les 74. En 1899 et selon le Guide de C. Makridis, 55 professeurs exercent à l’Université Nationale. En 1875, il y a 18 professeurs à l’Ecole Polytechnique. Lorsqu’en 1887 a été fondée l’Ecole des Ingénieurs le nombre initial de professeurs était 20.

589.

Christophe Charle, 1991, p.219-222.

590.

La dispute continue aussi lors des débuts du XXe siècle, comme il est prouvé par la décision numéro 9, 1904, qui est publiée dans Thémis, Tome B’, 1905, p.370. Selon elle le marchand de médicaments a droit de « vendre des médicaments en grosse quantité et non confectionnés mais il n’a pas le droit de vendre des médicaments en petite quantité et qui sont déjà confectionnés et de suivre les recettes des médecins ». Le pharmacien se doit de posséder un diplôme universitaire et une autorisation du Conseil médical. Celui qui ne possède pas d’autorisation peut être retenu pour une durée de deux semaines et va devoir payer une amende de 50-100 drachmes.

591.

Voir chapitre VI, Tableau 41, p.147.

592.

Eugénie Bournova, « Santé publique et corps médical en transition: le cas de la Crète au début du XXe siècle », Annales de démographie historique,1996, p.119-136.

593.

Eugénie Bournova, « La mortalité en transition dans une ville méditerranéenne. Rethymno au début du XXe siècle » in Histoire Urbaine, No 21, Avril 2008, p.5-30.

594.

Fond d’archives du notaire D. G. Vouzikis.

595.

C. Makridis, Guide de Grèce, Commerce, Industrie, Administration, Voyages, Adresses, Athènes, 1899. Les cafés, les restaurants, les « clubs » et les autres magasins de ce type, qui permettent à leur clientèle d’utiliser le téléphone doivent payer le double de l’abonnement et n’ont pas le droit de recevoir de l’argent des clients.

596.

Michail MITSAKIS, 1988, p.68-83.

597.

L. de Langalerie, 1916, p.605-608.