Première partie : savoirs savants et savoirs sociaux

Introduction 

Les savoirs savants font partie de l’environnement des classes que nous étudions : nous allons nous efforcer de montrer les parcours des savoirs, les interactions entre les disciplines et celles entre ces dernières et leurs contextes sociaux et historiques. Les savoirs savants qui nous intéressent ont pour objet les apprentissages linguistiques et le plurilinguisme, mais aussi l’interculturalité et les parcours de migration. Les objets d’études de ces trois champs, langues, cultures et mobilités, sont en constantes interactions : les sujets observés par les chercheurs sont d’autant plus à même d’expérimenter des transformations de leurs pratiques (langagières, culturelles) et de faire des apprentissages lorsque l’un de ces trois pans de leur « identité » (la langue, la culture et/ou le lieu de vie) se modifie. La didactique des langues est interpellée par les trois champs, qu’il s’agisse d’enseigner une langue étrangère ou le français langue seconde, de transmettre une culture cible ou de développer des compétences interculturelles, d’accueillir un enfant de migrant ou de préparer les élèves européens à l’expérience de la mobilité. Ceci peut être considéré comme l’un des obstacles à la transposition didactique : comment intégrer à la didactique de chaque langue seconde ou étrangère les acquis de la linguistique, de la sociologie, de l’ethnographie, de l’histoire et les savoirs sociaux présents dans la classe ? Le foisonnement et le dynamisme des travaux contribuent à donner des savoirs une image floue et surdimensionnée, dans laquelle l’enseignant repère difficilement ce qui peut lui servir à construire une méthodologie pour l’enseignement des langues et un savoir « enseignable ». Ceci nous a amenée à rechercher, dans le parcours des études sur le plurilinguisme, les cultures et les migrations, l’itinéraire commun à ces trois grands domaines. C’est l’itinéraire d’un regard sur le monde et de méthodologies de recherche : d’une part, enseignants et élèves évoluent aujourd’hui dans des environnements plurilingues et multiculturels, dans des espaces politiques, économiques, culturels et linguistiques qui sont de moins en moins souvent exactement superposables les uns aux autres. D’autre part, c'est moins le contexte de l'enseignement et les objets d'étude des linguistes qui se sont modifiés que leur lecture de ce contexte et de ces objets.

Nous allons d’abord analyser les manières successives d’étudier les apprentissages de langue et les situations de plurilinguisme, et voir comment la linguistique structurale a été complétée par la prise en compte des contextes des apprentissages, puis comment la priorité est aujourd’hui donnée à la construction de compétences plurilingues par le sujet. Nous allons ensuite étudier les travaux sur le culturel : si les recherches de la fin du XIXème et du XXème siècles ont privilégié la catégorisation et la description de cultures, les chercheurs se sont ensuite intéressés aux interactions internes et externes, et observent aujourd’hui la construction par les individus de leur propre culture, plurielle et dynamique. Puis nous nous intéresserons aux parcours migratoires. Leur étude est née plus tardivement que celle des situations de plurilinguisme et des cultures. Mais comme pour les deux premières, les travaux sont partis de l’acception d’une immigration associée à une installation sur la durée et à une assimilation, avant d’envisager la possibilité que le sujet migrant puisse à la fois contribuer à la transformation de la société d’accueil et conserver des liens avec son pays d’origine. Depuis quelques années, les migrations non définitives (migrations pendulaires, transmigrations, errances) et les parcours de petits groupes et d’individus font l’objet d’observations attentives, qui mettent en lumière la part de choix que le sujet a dans son parcours migratoire. Le linguiste, l’ethnologue et le sociologue passent de l’étude des objets (les langues, les cultures, les processus migratoires) à l’observation de la création et de l’usage que les individus sujets font de ces objets, pour observer aujourd’hui les sujets dans leurs mobilités et leurs échanges ; ils passent aussi d’une lecture du réel facilitée par la catégorisation à la perception d’un continuum pluridimensionnel.

Nous compléterons l’étude des savoirs savants par l’observation des savoirs sociaux des enfants dans trois situations, l’une informelle, deux scolaires : toutes trois sont susceptibles d’être observées par les enseignants de l’école primaire. Il s’agit de la culture orale enfantine ; de la capacité des élèves de maternelle à identifier des langues et des types d’oraux télévisuels ; des répertoires plurilingues tels qu’ils apparaissent dans une situation d’éveil aux langues . Ces observations nous permettront ensuite d’apprécier l’écart entre les savoirs sociaux des élèves et les pratiques de classe, entre la réalité des répertoires langagiers et culturels des élèves et la perception qu’en ont les enseignants.