L’indicatif : le mode des métaphores aragoniennes

A travers le relevé des formes verbales, nous observons une préférence pour le mode de l’indicatif et plus spécialement pour le présent qui sert à formuler un procès totalement ouvert, souvent duratif, mais aussi à mettre en scène un mouvement psychique ou intellectuel métamorphique, par le biais d’une multiplicité de perceptions esquissées par l’auteur et qui se dévoilent comme le produit d’une transformation. Nous allons donc avoir recours à certaines métaphores où le noyau verbal est au présent de l’indicatif :

‘Vous n’avez plus pour idéal que mon rire dément et ma démence’ ‘Et pour soleil mes dents. ’ ‘(«Le soleil d’Austerlitz», Le Mouvement perpétuel, p.81)’

Dans une structure restrictive, le verbe « avoir » au sens de « posséder » dit l’exclusivité, dans la mesure où le poète oblige ses locuteurs à faire leur un idéal particulier qu’il a délimité seulement à deux de ses attributs, à savoir « mon rire dément » et «ma démence». Ces caractéristiques permettent d’accéder à une nouvelle utopie dont l’origine semble la folie, considérée par la plupart des surréalistes comme la source du savoir suprême et des images singulières. Quant aux « dents » qui valent le « soleil d’Austerlitz », ils témoignent de l’insolence d’Aragon qui fait du burlesque avec les grandes dates.

L’emploi récurrent du présent dans les constructions figurées à pivot verbal concourt à mettre à jour la tendance « dynamisante » de la poésie aragonienne. Mais, comme corollaires à ce présent situé entre l’actuel et l’a-venir, le futur et l’imparfait semblent porteurs des mêmes valeurs aspectuelles qui sont l’ouvert et le non-achevé, nous citons alors :

‘[…] les mots prendront une inflexion troublante pour les assistants stupides.’ ‘(«Une leçon de danse», Ecritures automatiques, p.149)’

Par l’emploi du verbe «prendre» et de son complément d’objet direct «inflexion troublante », les mots se présentent comme énigmatiques pour ceux qui n’arrivent pas à discerner leur sens profond et leur pouvoir de suggestion, d’où le recours à l’adjectif à sens péjoratif « stupides ». Le poète suggère que l’essence des mots n’est pas facilement accessible, elle est limitée aux gens ayant des facultés supérieures. Et le futur prolonge ce caractère mystérieux dans le temps.

Avec l’imparfait, le poète met en place un état durable sur l’axe du temps, par exemple celui de la lassitude, du regret face à l’incompréhension et l’insouciance de l’être aimé, tel que dans ce vers :

‘Un bourdonnement de mouches sur les fruits signifiait moi-même.’ ‘(« Sommeil de plomb », Le Mouvement perpétuel, p.66) ’

Cependant, la métaphore, en établissant une équivalence entre le thème « bourdonnement des mouches » et le phore « moi-même », semble équivoque, dans la mesure où nous ne parvenons pas à distinguer les motifs de cette identification suscitée par le biais du verbe «signifier», à moins que nous supposons que le sème commun peut être l’insignifiance des deux éléments ne suscitant aucun intérêt, respectivement pour le client et pour la bien-aimée, pendant une durée indéterminée.