Adjectifs antéposés et postposés

Toutefois, il faut signaler que des adjectifs antéposés et postposés peuvent être relevés, dans une même séquence, en entourant un seul substantif, dans le but de le mettre en valeur, ainsi que ses vertus, tel que dans ces vers :

Les corps des femmes dans les champs

Sont de jolis pommiers touchants.

(« La philosophie sans le savoir », Le Mouvement perpétuel, p.91)

La symbiose de la femme et de la nature, indiquée par le complément circonstanciel de lieu « dans les champs », se révèle grâce à une transformation subie par les êtres féminins qui deviennent cette fois un fruit, et spécialement des « jolis pommiers », objet admirable à consommer, puisque la femme partage avec ces œuvres naturelles la douceur du toucher, l’odeur exquise et le «goût » savoureux. Nous sommes ainsi face à un tableau impressionniste, dans lequel les femmes se perdent dans la nature et en font partie intégrante, riches de couleurs et d’odeurs attrayantes. Toutefois, l’adjectif « touchants » garde à la femme une portion de son humanité, pour échapper à sa réification absolue.

Cette même structure adjectivale permet aussi au poète de juger la société, en dressant un portrait négatif des hommes politiques, désignés pourtant comme les défenseurs et les garants de « l’histoire française », par le biais de cette métaphore :

j’entends les petits chats noyés de l’histoire de France.

(« Le Progrès », Persécuté persécuteur, p.205)

Il ne se suffit pas à leur ôter leur caractère humain en les transformant en animaux, « chats », dont les caractéristiques principales sont l’infidélité et la douceur trompeuse, mais il leur accorde aussi des adjectifs à valeur péjorative, « petits » et « noyés » qui disent la médiocrité et l’impuissance de ces personnages.

Comme dernière occurrence de la structure Adj. N Adj., nous citons :

O Mort charmante enfant un peu poussiéreuse, voici un petit palais pour tes coquetteries.

(« Le Passage de l’Opéra », Le Paysan de Paris, p.43)

Pour dédramatiser l’impact de la démolition prochaine de plusieurs quartiers de la ville de Paris, Aragon célèbre la mort, en la transformant par antiphrase en une « enfant », qualifiée par l’adjectif « charmante », dans le but d’adoucir son visage affreux et surtout pour l’amadouer, en lui offrant « un petit palais ». Il affiche également la séduction et le charme qu’elle exerce sur les mortels. Par ailleurs, elle est également « peu poussiéreuse », et nous notons que l’adverbe « peu » est d’un emploi ironique, vu que Paris sera prochainement un champ de ruines, comme l’indique l’épithète renvoyant au corps tombeau de la ville fantôme, aussitôt transformée de fond en comble.