Le deuxième niveau de signification

Au début de cette séquence, nous prendrons comme point de départ une définition de la signification proposée par Ullmann qui s’exprime ainsi :

‘Nous appellerons signification simple le rapport entre un seul nom et un seul sens…Sous sa forme la plus simple, la signification des mots se caractérise par trois traits saillants dont le premier est propre au nom et le deuxième au sens, tandis que le troisième peut appartenir à chacun des deux facteurs. Il s’agit de l’arbitraire du nom, de l’imprécision du sens et de la valeur affective. 542

Et puisque la métaphore est, depuis Aristote, prise en considération comme une transposition de termes, elle est comme le mouvement par lequel s’opère le changement de signification, à la suite d’une extension du sens d’un mot et d’une valorisation esthétique d’un écart par rapport à l’usage courant. En d’autres termes, si le lecteur tente de déchiffrer un texte ou une métaphore, il va d’abord essayer de saisir un sens, mais aussi une signification, dans la mesure où tout acte de lecture est constitué de deux étapes : « d’un côté, la simple compréhension du texte » qui correspond à la reconstruction du sens, et, « de l’autre, la façon dont chaque lecteur réagit personnellement à cette compréhension » 543 , qui n’est autre que la signification définie par P. Ricœur comme « le moment de la reprise du sens par le lecteur, de son effectuation dans l’existence » 544 . En effet, l’interprétation de l’art moderne est « axée sur la découverte d’une signification» 545 , comme le confirme W. Iser. Nous avons choisi une métaphore aragonienne qui sert à vérifier ce point de vue :

‘Enviable sort vulgaire, il dénouera désormais tout le long du jour l’arc-en-ciel de la pudeur des femmes, les chevelures légères, les cheveux-vapeur, ces rideaux charmants de l’alcôve.’ ‘(« Le Passage de l’Opéra », Le paysan de Paris, p.50)’

Après avoir lu cet extrait une première fois, nous nous apercevons que, malgré l’emploi d’un terme péjoratif « vulgaire », l’auteur célèbre la beauté de la chevelure féminine et exalte le métier de « coiffeur », puisqu’il le définit, par une métaphore in absentia, comme un « enviable sort », dans la mesure où ce personnage est toujours en contact intime avec la femme, et particulièrement avec son plus bel attribut. Dans cette optique, il nous a paru possible d’interpréter les autres images inventées par Aragon. Ainsi, la métaphore complexe, « l’arc-en-ciel de la pudeur des femmes », identifie, d’une part, la chevelure à « la pudeur des femmes », probablement parce qu’elle leur permet de voiler leur visage, en cas d’intimidation, et d’autre part, déterminative, elle suggère que les cheveux féminins peuvent être de couleurs différentes, tel un « arc-en-ciel ». Toutefois, la différence de couleur renvoie, dans un autre sens, à une diversification dans la perception de la chasteté féminine, dans la mesure où la chevelure devient un instrument de séduction dangereux. Et c’est ce que nous pouvons justifier, grâce aux deux métaphores suivantes, puisque la fusion des « cheveux » et de la « vapeur », comme elle peut évoquer la légèreté (« chevelures légères ») et la finesse des mèches féminines, elle révèle implicitement la frivolité des femmes. Ce trait de caractère est mis en lumière grâce à la dernière métaphore, étant donné que les « cheveux » présentés tels des « rideaux » auront pour rôle de dissimuler les manifestations du plaisir, ceux de « l’alcôve ». Pour récapituler, nous confirmons que l’amour glorifié par Aragon est un amour charnel, voué à « la » femme.

Une part de responsabilité dans la composition du sens est alors accordée au lecteur, mais à condition de prendre en compte que ce sens repose principalement sur des représentations qui reproduisent une « réalité imaginaire » ou une « illusion de réalité » chez le récepteur, appelé à son tour à constituer d’autres propres à lui. Tel que dans cet énoncé :

‘Le gouvernement venait de s’abattre’ ‘Dans un buisson d’aubépine’ ‘Une grève générale se découvrait à perte de vue’ ‘Sous les influences combinées de la lune et de la céphalalgie.’ ‘(« Mimosas », Les Destinées de la poésie, p.130)’

Alors que le poète rapporte une scène de la vie politique réelle, il accomplit ce témoignage d’une manière imagée. Il crée des liens figurés, d’un côté, entre le premier évènement, la chute du gouvernement, et le lieu où il se déroule, « un buisson d’aubépine », et d’un autre côté, entre le second fait, la « grève générale », et les raisons à l’origine de son déclenchement, « les influences combinées de la lune et de la céphalalgie ». Il est donc évident que le poète cherche à créer un effet de surprise, en choisissant le deuxième volet de chaque image, de sorte qu’il choque ses lecteurs et ne répond pas à leurs attentes.

Par ailleurs, cet intérêt attribué au sens trouve justification dans le fait que la métaphore est réalisée « par l’interaction de deux champs associatifs sémantiques […] qui ordinairement s’ignorent» 546 , et que, face à lesquels, le lecteur est obligé de trouver un signifié qui leur soit commun. C’est ce que nous tenterons lors de l’analyse de cette métaphore :

‘[…] les baignoires ici prostituées sont de dangereuses sirènes pour le visiteur qui se confie à leur émail lépreux, à leur fer blanc maculé.’ ‘(« Le Passage de l’Opéra », Le paysan de Paris, p.65)’

Nous signalons que, par une métaphore avec « être », l’auteur établit une interdépendance entre deux champs sémantiques distincts qui réfèrent chacun à l’un des éléments présentés, sans qu’ils soient pour autant habituellement compatibles. Ainsi, nous relevons, d’une part, le champ sémantique en rapport avec les « baignoires », étant donné que l’auteur évoque deux de leurs composants, qu’il inscrit sous le signe de la contradiction, à savoir « leur émail lépreux », en ce sens que leur aspect vitreux et attirant dissimule un risque inévitable, mais encore le « fer » dont le « blanc » est « maculé », pour dire qu’elles sont souillées par les pratiques infâmes de leurs habitués. D’autre part, nous soulignons une référence à la figure mythique, les « sirènes », à la fois, charmeuses et « dangereuses ». A ce stade, nous énonçons que cette équivalence entre « baignoires » et « sirènes », déjà explicitée par l’adjectif « prostituées », qui au lieu d’être accordé aux secondes, on l’a attribué aux premières, trouve justification dans cet aspect fait de contrastes, car elles attirent et charment pour aussitôt nuire et faire souffrir.

Et quoique Alain Costes atteste que « se réclamant de Lautréamont et de ses comparaisons extrêmes, les surréalistes ne pouvaient produire que des métaphores in-sensées » 547 , nous tenterons de démontrer que les figures aragoniennes ne sont en aucun cas dépourvues de sens et qu’elles reposent comme toute autre métaphore sur une « similitude sémantique », d’autant plus qu’Aragon, lui-même, déclare que « dans le surréalisme tout est rigueur. Rigueur inévitable. Le sens se forme en dehors de vous. Les mots groupés finissent par signifier quelque chose » 548 . Nous citons à titre d’exemple cet extrait du « sentiment de la nature aux Buttes-Chaumont » :

‘Dans vos [Jardins] limites de fusains, entre vos cordeaux de buis, l’homme se défait et retourne à un langage de caresses, à une puérilité d’arrosoir. Il est lui-même l’arrosoir au soleil, avec sa chevelure fraîche. Il est le râteau et la pelle. Il est le morceau de caillou.’ ‘(Le paysan de Paris, p.147)’

Il est question ici de trois métaphores avec « être » qui servent à identifier « l’homme », désigné par le pronom personnel « il », à un ensemble d’objets matériels et qu’ordinairement on ne les emploie pas pour décrire un être humain. Néanmoins, en se référant au contexte, nous remarquons que l’ensemble des instruments mentionnés sont en rapport avec les « jardins », mais puisqu’ils sont placés du côté de l’homme, ils contribuent nécessairement à mettre en valeur le rapport étroit entre ce cadre mi-naturel, mi-artificiel et son créateur dévoué, qui, en conséquence, en fait partie.

Pour conclure, nous pouvons dire qu’il est évident que le lecteur joue un rôle considérable dans l’identification et l’interprétation des métaphores aragoniennes, d’autant plus qu’il est invité à participer activement dans l’élaboration du sens que l’œuvre surréaliste tente de dissimuler par tous les moyens, malgré qu’il soit parfois critiqué, agressé ou même dupé, et dont les attentes sont souvent contrariées.

Suite à la prise en considération du rôle du lecteur dans l’interprétation de la métaphore, nous allons nous intéresser à d’autres facteurs qui peuvent contribuer à éclaircir davantage le fonctionnement de cette figure. D’une part, nous essayerons de saisir le rapport entre la métaphore et le signe linguistique, aussi bien arbitraire que motivé, et d’autre part, nous expliciterons le rôle de la subjectivité, dans l’invention et la compréhension des figures métaphoriques.

Notes
542.

S. ULLMANN, Précis de sémantique française, Suisse, A Francke S. A. Berne 1965, p.101.

543.

V. JOUVE, La lecture, Paris, Hachette, 1993, pp.96-97.

544.

Cité par V. JOUVE : Le conflit des interprétations, Seuil 1969, p.389.

545.

W. ISER, L’acte de lecture, Théorie de l’effet esthétique, Pierre Mardaga, Editeur1976, p.32.

546.

A. COSTES, Lacan : le fourvoiement linguistique – La métaphore introuvable, Paris, PUF 2003, p.103.

547.

Ibidem., p.108.

548.

L. ARAGON, Traité de style, Paris, Gallimard 1928, p.190.