3.4.1. L'étude de cas

Selon Leplat , l'étude des cas est à l'origine et au terme de toute étude de l'activité : à l'origine, pour une meilleure connaissance de la situation dans laquelle est plongée l'activité et l'identification des conditions critiques et au terme de l'étude pour tester l'effet des conditions considérées pour en déterminer le rôle non seulement sur des critères terminaux, mais aussi sur l'organisation des conditions internes et externes.

Dans le domaine de la conduite automobile, ces analyses de cas se basent principalement sur les vidéos enregistrées et sur une visualisation des courbes d'évolution des différents capteurs au cours du temps. Ces courbes peuvent être visualisées avec des ateliers informatiques pour le calcul scientifique tels que Matlab ou Scilab. Sur la base de ces outils, les laboratoires d'ergonomie développent souvent des applicatifs spécifiques tels que le "Driver Behaviour Analysis 3" (dba3) chez Renault Trucks , ou les applicatifs "Traitement de données" (TD) ou "Dépouillement" au Lescot.

A titre d'exemple, la Figure 30 montre l'analyse d'une séquence d'arrivée sur obstacle (un tracteur) par Bellet . Cette figure montre des images extraites de la vidéo à différentes phases de la séquence de conduite et les données de vitesse et positions des pédales d'accélérateur, de frein et d'embrayage. L'analyse se base en parallèle sur la visualisation des courbes des capteurs et sur la consultation de la vidéo.

Figure 30 : Analyse d'arrivée sur obstacle, (Bellet 2006)

Vue 1 : condition initiale de la séquence, vitesse : 80 km/h (courbe 6), le tracteur est à environ 200m mais est encore masqué par la végétation.

Vue 2 : correspond au premier moment ou la détection du tracteur serait possible : 180m ; notre vitesse est stable à 80km/h ; la vitesse du tracteur est de 25km/h (TTC de 12s (courbe 7), TIV de 8s (courbe 8)). Aucune réaction de notre conducteur n'est visible.

Vue 3 : l'obstacle est à 110m (TTC 8s, TIV 5s). Première action du conducteur : le pied droit quitte l'accélérateur (courbe 4) et appuie sur le frein (courbe 5). La vitesse de la voiture est toujours de 80km/h.

Vue 4 : le tracteur est à 30m, notre vitesse est de 50km/h. Le clignotant gauche est allumé (courbe 2) ce qui confirme que l'intention du conducteur est de doubler, mais une autre voiture arrive en face et la procédure de dépassement va finalement être abandonnée. Une phase de suivi commence. Le clignotant sera éteint et la vitesse de la voiture réduite à 25 km/h.

Vue 5 : Le conducteur attend que le dernier véhicule en face soit passé pour engager la procédure de dépassement.

Vue 5 : le dépassement débute quand la voie est libre.

Ce type d'analyse de cas donne lieu à assez peu de publications scientifiques. Pour un exemple réalisé dans une autre logique et en dehors du Lescot, on peut citer Haué  qui illustre comment une même séquence de changement de voie peut être analysée dans deux cadres d'interprétation différents : le cadre de la cognition distribuée et le cadre du cours d'action. Des événements significatifs sont reconnus dans les données recueillies (Figure 31) et permettent un découpage de cette séquence en six phases.

Figure 31 : Analyse des données d’un changement de voie, (Haué 2005)

En soulignant, comme nous l'avons fait au paragraphe 1.2.5.2, que l'explication de l'activité est orientée par le cadre interprétatif dans lequel on se situe, Haué propose deux explications de ce découpage, le premier dans le cadre de la cognition distribuée : Figure 32, le second dans le cadre du cours d'action : Figure 33.

Figure 32 : Interprétation du changement de voie dans le cadre de la cognition distribuée, (Haué 2005)

Selon Haué, l'analyse en termes de cognition distribuée se base sur un découpage non pas entre conducteur (D), véhicule (V) et environnement (E) mais entre boucles de régulation qui impliquent chacune l'ensemble DVE : 1 : contrôle latéral, 2 : contrôle longitudinal, 3 : coordination avec le reste du trafic, 4 : conservation de la destination.

Figure 33 : Interprétation du changement de voie dans le cadre du cours d'action, (Haué 2005)

Analyse selon les termes du cours d'action d'après Haué :

Anticipation : E : L'Engagement correspond aux ouvertures crées par la situation. A : la structure d'anticipation qui organise les événements anticipés. S : Référentiel des schémas d'attention et action qui sont prêts à être utilisés.

Les actions courantes : R : Representamen : ce qui est effectivement perçu, conditionné par les anticipations. U : Unité d'expérience : les réponses qui émergent à partir de l'interaction de perception (R) et les schémas disponibles (S).

L'exemple d'analyse de l'activité de Haué peut être qualifié de "non mentaliste" dans la mesure où il ne vise pas à rejoindre le point de vue subjectif du conducteur sur sa propre activité. En cela il diffère de notre approche. Toutefois il illustre bien comment l'ontologie sur laquelle se base l'analyse est influencée par le champ théorique auquel se réfère l'analyste, comme nous l'avons évoqué sur le plan épistémologique au paragraphe 1.2.5.2.

Les études de cas peuvent nous servir de point de départ pour une modélisation de l'activité à base de règles. Dans ce type de modélisation, l'ergonome observe les représentations visuelles des données et détermine à partir d'elles des règles qui permettront de qualifier l'activité. La validité des règles est ensuite testée sur de plus grandes quantités de données. C'est une approche par essai/erreur. Cette approche a permis, dans le projet Arcos , de modéliser les séquences d'arrivées sur obstacle en une successions de phases et de définir des règles de transition entre phases.