Introduction générale

Du global au local

‘Journée de l’enfant africain du 16 juin 20051,
« Les orphelins d’Afrique, notre responsabilité commune »
Des jeunes filles font parvenir leurs chants en arabe jusqu’à leurs spectateurs, amassés sous une tente blanche installée dans la cour centrale de l’orphelinat islamique de Niamey2. Les tee-shirts « Plan Niger »3 apparaissent sous les hijab4 de ces jeunes musulmaneslorsqu’elles exécutent la chorégraphie répétée durant de longues heures. D’autres enfants, peut-être âgés de six ou sept ans, attendent leur tour pour restituer « prendre un enfant par la main »5, chanson que la religieuse française, responsable de leur foyer, leur a apprise. Les regards de l’assemblée convergent vers la scène tandis que certains s’affairent dans « les coulisses » pour ajuster l’enchaînement des discours attendus : le représentant de l’UNICEF, le responsable de l’orphelinat, l’association des pédiatres et enfin la Ministre du développement social, de la promotion de la femme et de la protection de l’enfant6. La cérémonie doit se conclure par des dons de fournitures scolaires remis par la première dame, Hadjia Larba Tandja, qui inaugure sa fondation de lutte contre le VIH/sida7. Après que les enfants aient quitté la scène, et tandis que l’élite féminine se prépare, le représentant de l’UNICEF au Niger poursuit son allocution :
« Comme vous le savez, les défis à relever sont complexes. Dès lors, il s’avère nécessaire que les besoins et les droits des enfants orphelins deviennent la cause et le cri de ralliement commun de tous les acteurs de développement. (…)

Chacun de nous a donc une part de responsabilité dans la promotion et la protection des enfants orphelins et de ceux rendus vulnérables par le VIH/sida. (…)

Notre mission de défendre les droits humains est au cœur de chaque chose que nous entreprendrons désormais dans la « famille des Nations Unies » comme en témoigne notre projet de programmation commune depuis 2004.(…) »’

Les orphelins associés au VIH/sida sont au cœur du discours du représentant de l’UNICEF qui réaffirme les choix préférentiels des Nations Unies : la « protection des orphelins et enfants affectés ou infectés par le VIH/sida », dits « Orphelins et Enfants Vulnérables » (OEV)8.

Mais les enfants qui se mettent en scène pour la journée de l’enfant africain du 16 juin 2005 relèvent d’autres catégories :

  • « orphelins de père » pour ceux considérés par l’orphelinat islamique (dirigé par des hommes venus de ou formés dans les émirats arabes) (voir annexe 3) ;
  • « orphelins de mère », « enfants de malades mentales errantes » ou enfants dits « abandonnés », pour ceux pris en charge par la religieuse française (voir annexe 4).

Derrière l’intitulé « orphelin » apparaît donc une pluralité de constructions.

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À 1000 km à l’est de la capitale, à Zinder9, une autre catégorie et un autre mode de prise en charge sont à l’honneur10. Les agents de l’État ont eux aussi organisé une cérémonie consacrée à « l’orphelin africain ». Le Gouverneur11, le Sarki Damagaram (le Sultan)12, les autorités dites coutumières et les maires sont réunis à la « tribune »13. Dans l’assemblée, les assistants sociaux observent la remise « d’un certificat de satisfaction », signé par le Gouverneur,à Uwa Marâyu (« la mère des orphelins ». Uwa : mère ; marâyu : « orphelins »en hausa)14. Certains d’entre eux la connaissent bien pour lui avoir confié des enfants ou remis quelques aides. Ce certificat officialise son rôle. Femme âgée de plus de 80 ans, malvoyante, elle est remerciée publiquement pour avoir recueilli 14 marâyu (« orphelins »)de Zinder dont 5 sont encore en vie. Ces enfants, alors en bas âge, ont été déposés dans le couloir d’entrée de sa maison à étage, confiés par le Sarki Damagaram (le Sultan) après avoir été retrouvés dans la rue ou encore remis par les assistants sociaux de l’hôpital ou de la communauté urbaine après avoir été séparés de leur mère dite « malade mentale ».

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Cette journée internationale est dédiée à ce que Helen Meintjes et Sonja Giese (2006) appellent « l’orphelin global » (« the global orphan ») pour lequel toute une  « mythologie » est élaborée et mobilisée par les institutions internationales, les politiques publiques et les acteurs de développement, comme nous le verrons dans le chapitre 1. Nous utiliserons l’expression « construction globale », plutôt que « mythologie ». Par « constructions », nous désignons des entités dynamiques coproduites, utilisées et modifiées au cours des interactions. Nous les appréhenderont à travers les discours, les documents écrits, les fictions filmées ou contées. Elles sont parfois même officialisées par le recours au droit. Dans le cadre de cette thèse, nous utilisons également le terme « global » pour pointer deux éléments :

  • le niveau sociologique de production de la construction « d’orphelin global », qui est celui des organisations internationales. Dans ce cas, nous n’utiliserons pas de guillemets ;
  • la dimension « universelle » accordée à cette construction, par les acteurs qui la mobilisent. Dans ce cas, comme pour les autres constructions décrites, nous utiliserons les guillements.

Dans les discours niaméens, la construction « d’orphelin global » est associée au VIH/Sida. Mais pour Uwa Marâyu, il est le prétexte d’une fête organisée en son honneur :

‘« Les enfants ont dansé pour moi. On disait « voilà la mère des orphelins! ». On m’a présentée au gouverneur qui m’a dit que l’État n’avait rien à me donner mais que Dieu me payerait en retour. Et il m’a remis ce papier »15
Région de Zinder,
Témoignage de satisfaction décerné à Madame H.A.L.
pour ses multiples actions sociales, notamment la récupération de nombreux enfants en difficulté.
Fait à Zinder le 15 juin 2005, Le Gouverneur

À Zinder donc, un autre système d’intervention en faveur de l’enfance, dite ici « en difficulté », est célébré. Il est clairement mentionné par le représentant de l’État que ce système est louable sur un plan religieux.

Les anglophones, et notamment Sharon Stephens (1995), désignent par « politics » les ensembles partagés de principes et de représentations à l’égard de l’enfance, qu’ils relèvent de politiques dites « formelles » (institutionnelles, légales) ou « quotidiennes » (pratiques). Il s’agit donc d’une notion qui englobe la diversité des pratiques et des fonctionnements contradictoires et négociés. Ces derniers nous intéressent dans le cadre de cette thèse. Afin de les appréhender, nous mobiliserons donc d’autres notions que celle de « politics » comme celles de « normes plurielles » et de « normes pratiques »16. Nous considérons la pluralité telle qu’elle est présentée par les acteurs au niveau local lorsqu’ils décrivent les trajectoires des « orphelins », sans adopter un point de vue normatif17. Celui-ci consisterait à évaluer les choix des acteurs en fonction d’un registre de normes, qu’il soit celui du droit civil ou du droit islamique (sharia). Pour reprendre les termes de Gerti Hesseling et Etienne Le Roy (1990), nous nous intéressons, en partie, aux « pratiques du droit ».

Ainsi, la reconnaissance officielle d’Uwa Marâyu, matérialisée par le certificat remis par le gouverneur, en se référant à une autorité divine, a-t-elle encore un autre usage. Selon l’assistante sociale qui accueille Uwa Marâyu au service social de la communauté urbaine, elle est nécessaire pour demander des financements aux bailleurs de fonds étrangers.

Uwa marâyu l’a compris. Si elle ne peut pas lire ce document, elle le montre volontiers aux lettrés en français18 qui lui rendent visite : les fonctionnaires (assistante sociale, policier pour le fils de sa coépouse, voisins du quartier), les acteurs de développement (associations ou ONG allemandes, italiennes, françaises conduites par l’assistante sociale) et les anthropologues…ceux qui composent une « configuration développementiste », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Olivier de Sardan (1995 : 7). Les échelles macro et micro se rencontrent ici, au quotidien, au-delà des espaces-temps ponctuels de « mises en scènes », internationales.

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La journée de l’enfant africain était consacrée aux 48 millions d’enfants orphelins annoncés par l’UNICEF dont 12 millions rendus orphelins par le VIH/sida (UNICEF 2006). Selon les mêmes estimations, au Niger, les enfants dits « Orphelins et Enfants Vulnérables » auraient été 46 000 en 2005. Mais début 2007, le nombre d’enfants nigériens soutenus19 par l’UNICEF via les services régionaux de protection de l’enfant était –officieusement20 – de moins de deux mille et celui des patients pédiatriques insérés dans le programme d’Initiative Nigérienne d’Accès aux AntiRetroViraux (INAARV) de quatre-vingts.

Ce constat, fait en contexte nigérien, est commun à d’autres situations. Les représentants de l’UNICEF élaborent d’abord, dans chaque pays, un plan d’identification des enfants « Orphelins et Enfants Vulnérables », leur recensement n’allant pas de soi. Suzanne Hunter (1990 : 684) le pointait déjà dans le contexte ougandais en 1990 alors que la Banque Mondiale et l’UNICEF initiaient leurs premiers programmes d’intervention.

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Comment est produit quotidiennement, localement, ce décalage éloquent entre l’évaluation humanitaire, proposée au niveau macrosociologique, et la réalité microsociologique?

La thèse ici défendue est que les constructions de l’orphelin et leurs négociations sont déterminantes dans le fonctionnement pratique du système de « protection de l’enfance », et notamment de prise en charge des « Orphelins et Enfants Vulnérables ».

Pour étayer cette thèse nous cherchons à comprendre, comment :

  • au niveau local, dans le système pratique de prise en charge des « orphelins » (composé par les enfants, leurs proches, les acteurs locaux tel que Uwa Marâyu, les agents de l’État, les autorités coutumières, les représentants religieux et les acteurs de développement présents sur le terrain) sont construits et négociés les statuts des enfants
  • distinctement mais aussi avec celui de « l’orphelin global », universalisé et réifié au niveau macrosociologique (celui des acteurs de développement et des intervenants politiques a priori réunis autour des droits internationaux de l’enfant et notamment de la catégorie « d’Orphelin et Enfant Vulnérable »).

Notre regard porte alors essentiellement sur les constructions et les « trajectoires » quotidiennes des « orphelins », négociées entre représentations globales et définitions locales officielles.

Schématisation de notre objet d’étude
Schématisation de notre objet d’étude

Par ce questionnement, relevant d’une « anthropologie fondamentale impliquée » (Vidal 1996 : 144), nous espérons contribuer à l’étude anthropologique de l’enfance « globalisée », c’est-à-dire à une anthropologie qui confronte les catégories universelles, pensées par des instances politiques dites internationales, à leurs réappropriations locales, concrètes. Pour ce faire, nous interrogeons une catégorie particularisée et sujette à polémiques21 : celle « d’orphelin ». Nous utilisons ce terme dans son acceptation la plus polysémique possible, sans poser de définition a priori plus légitime qu’une autre.

Le développement de notre thèse s’effectuera selon le plan suivant :

  • une première partie explicitant notre posture
    • qui mobilise les postulats du nouveau paradigme de l’enfance anglophone (Childhood Studies) et d’une anthropologie intéressée par le développement
    • qui considère l’hétérogénéité des acteurs interagissant sur les trajectoires des « orphelins »
    • et qui relève de choix méthodologiques et éthiques, relatifs à notre objet d’étude;
  • une deuxième partie, historique, porte sur des premiers débats relatifs aux « orphelins » durant la période coloniale. De ce retour sur un passé proche émergeront des questions relatives au contexte contemporain;
  • une troisième partie tentera une typologie des constructions de l’orphelin mobilisées à Zinder, pour décrire progressivement leurs usages pratiques et négociés;
  • une quatrième partie tentera de comprendre le sens de ces négociations de règles, à travers l’analyse de fictions sur l’orphelinage et des discours des acteurs impliqués à Zinder.
  • une cinquième partie analysera, pour conclure, les changements occasionnés par la construction « globale » « d’Orphelin et Enfant Vulnérable ».
Carte du Niger,
Carte du Niger,

source : www.izf.net

Notes
1.

Il existe également une « Journée Mondiale des Orphelins du Sida » (JMOS), organisée par la fondation François-Xavier Bagnoud, le 7 mai (voir en Annexe 1). Elle n’a pas été célébrée durant notre présence au Niger, de 2005 à 2007.

2.

Niamey est la capitale politique du Niger.

3.

Sur le marketing des ONG et institutions internationales voir Jonathan Benthall (1993).

4.

Il s’agit du « voile » porté par les femmes musulmanes.

5.

Chanson d’Yves Duteil écrite en 1977 pour sa fille. Voir ses paroles en annexe 2.

6.

En 2007, le ministère est scindé : le développement social d’un côté et la promotion de la femme et la protection de l’enfant de l’autre.

7.

Sur l’implication des premières dames africaines dans la lutte contre le VIH/sida, voir l´article de Fred Eboko (2004).

8.

Une liste des abréviations est livrée suite au sommaire. Tant que possible nous éviterons l’usage des acronymes afin de faciliter la lecture.

9.

Zinder est le nom donné par les colons français au Damagaram, sultanat comprenant l’actuelle ville de Zinder et une partie de l’actuelle région (André Salifou 1971). Le vieille ville, le quartier de Birni et le palais du Sultan sont inscrits au patrimoine de l’UNESCO.

10.

Cette scène a été reconstituée par le recoupement des récits de différents acteurs présents.

11.

Intitulé pour désigner le représentant de l’État au niveau de la région.

12.

Le Sultan est appelé Sarki Damagaram en Hausa, ce qui signifie « le chef de la région du Damagaram » (nom hausa de la ville de Zinder et de sa région). Il cumule des rôles politique, juridique et religieux. Un espace du palais est notamment dévolu à cette dernière fonction. Le Coran y est gardé et lu selon le calendrier musulman.

13.

L’intitulé « tribune » désigne un lieu d’orientation pour les Zindérois, notamment lorsqu’ils annoncent leur destination aux chauffeurs de kâbu kâbu (taxi-motos). Aujourd’hui, elle est le lieu de rencontre de quelques jeunes tandis que par le passé, les gradins, ainsi désignés, accueillaient les spectateurs de courses hippiques.

14.

Un lexique est à la disposition du lecteur, en fin de thèse

15.

Entretien réalisé en octobre 2005

16.

Les chercheurs du LASDEL de Niamey (Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur les dynamiques sociales et le développement local) travaillent dans cette optique. Si mon questionnement était déjà de cet ordre avant de les rejoindre, il s’est clarifié et enrichi à leurs côtés.

17.

Voir Chauveau, Le Pape et Olivier de Sardan (2001 : 146) sur l’approche normative des pratiques des acteurs.

18.

Les Zindérois peuvent être lettrés en arabe.

19.

Ils seraient 13993 identifiés. Voir la fiche récapitulative de l’Unicef http://www.unicef.org/wcaro/WCARO_Niger_Factsheet-05-fr.pdf

20.

Au moment de notre travail, l’UNICEF collectait les données concernant les actions menées au niveau des régions.

21.

L’affaire de l’Arche de Zoé, fortement médiatisée en France entre novembre et décembre 2007, offre un autre exemple de la définition polyphonique de l’orphelin et de ses conséquences, ainsi que des enjeux et des mécanismes qui justifient la construction de ce statut (Guillermet 2008). Pour une analyse des débats qu’elle a suscités au sein du milieu humanitaire voir le numéro 18 de la revue Humanitaire de Médecins Sans Frontières.