Chapitre 1. : Une anthropologie de l’enfance, constructionniste, complétée par une anthropologie du développement, empirique

Deux champs d’étude sont privilégiés dans ce titre de chapitre comme dans notre approche. Deux adjectifs en expliquent le choix : « constructionniste » et « empirique ».

Le premier adjectif renvoie directement à la définition de l’approche constructionniste, proposée par Ian Hacking (2001 : 74). « [Elle sert à] montrer ou analyser des interactions sociales ou des chaines de causalités réelles, historiquement situées, ayant conduit à, ou ayant été impliquées dans, la mise en évidence ou l’établissement de quelque entité ou fait présent ».

« L’entité » ou « les faits présents » qui constituent l’objet de notre étude sont les constructions négociées du statut « d’orphelin ». Afin de les éclairer, nous privilégions la considération de deux types de processus : les interactions observables dans le contexte nigérien contemporain, et plus particulièrement zindérois, ainsi que celles du passé, reconstituées par l’analyse d’archives22.

Ces principes, considérés pour construire notre objet d’étude ainsi que la formulation de notre questionnement, ont été conçus sur le terrain. Notre analyse et notre problématique se sont construites dans cet aller-retour entre les données recueillies, à partir desquelles cette thèse est élaborée, et les travaux anglophones, enclins à appréhender les traitements politiques de l’enfance (politics) comme objets anthropologiques tout en accomplissant la rupture épistémologique nécessaire à tout travail scientifique. Nous proposons de décrire ceux-ci plus précisément ici pour cheminer ensuite vers les réalités Zindéroises.

Depuis les années 90’, le paradigme des childhood studies tente de concilier deux approches habituellement distinguées : l’étude de la construction de l’idée d’enfance (à l’origine du nom childhood studies, « études de l’enfance ») et l’appréhension empirique des modes de construction des identités infantiles (children studies, « études des enfants »).

Nous proposons de concilier aussi ces deux positionnements (relevant plutôt de l’anthropologie symbolique/sociale, de l’étude des représentations/des pratiques, du holisme/individualisme méthodologique) par des choix épistémologiques et méthodologiques empruntés à l’anthropologie dynamique promue par Georges Balandier (1955, 1957), et renforcés par l’approche du développement et du changement social, initiée en France par Jean-Pierre Olivier de Sardan (Olivier de Sardan 1995)23.

Ce dernier paradigme propose, entre autres, d’appréhender l’usage pratique des représentations et des normes, dans des contextes où des acteurs hétérogènes – et notamment ceux qui portent des projets dits de développement ou humanitaires – entrent en interaction en mobilisant des systèmes de sens différents.

La notion d’interaction est utilisée ici tant pour décrire des rencontres individuelles que pour désigner celles de grands ensembles (Goffman 1974 : 7). Nous aurons également recours aux notions d’étiquette (Becker  1985), de stigmate (Goffman 1975) ou de carrière et de trajectoire (Strauss 1992) proposées par les auteurs relevant du courant interactionniste. Bien que notre objet d’étude soit éloigné de celui de la déviance et du handicap physique pour lesquelles ces notions ont été formulées, elles semblent pourvoir nous aider à rendre compte de ce qui se joue autour de la parole sur et de « l’orphelin ».

Il s’agit en effet pour nous d’analyser comment sont négociés, construits et reconstruits les statuts d’orphelins au niveau micro, celui de Zinder, où coexistent, au quotidien :

  • des normes internationales, basées essentiellement sur des représentations construites en Occident, mais rejointes par les acteurs islamiques internationaux,
  • plus proches des normes locales, associées officiellement à l’Islam. Zinder est communément décrit comme l’un des principaux centres religieux du pays (Glew 1998 : 129).

Notre argumentation s’élabore autour de trois postures, défendues tout au long de cette thèse :

  • La rupture épistémologique avec les discours politiques et humanitaires sur « l’orphelin »,
  • La réintroduction de la dimension diachronique,
  • La considération de l’hétérogénéité et l’observation empirique de la rencontre des « politics » locales et globales.

Notes
22.

Doris Bonnet a été la première à attirer notre attention sur l’importance de l’histoire des orphelinats en Afrique, en mai 2004. La nécessité de considérer la dimension diachronique nous a ensuite été rappelée au cours de la journée «Histoire et Anthropologie de la santé et de la médecine en Afrique », organisée par Marc-Eric Gruénais (IRD) et Dominique Juhé-Beaulaton (CEMAF), en mai 2006.

23.

Voir l’ouvrage collectif dirigé par Thomas Bierschenk, Giorgio Blundo, Yannick Jaffré et Mahaman Tidjani Alou (2007) et notamment le texte de Bierschenk (2007 : 25-47)