La rupture épistémologique avec les discours politiques et humanitaires sur « l’orphelin »

Un paradigme en construction

La construction de l’enfance fait partie des premiers objets d’étude de l’Anthropologie (Malinowski 1922, 1930 ; Mead 1928). Cet engouement était justifié par la position de l’enfance entre « nature » et « culture » (Lenclud 2003 ; Malson 1964). Elle était dès lors étudiée comme l’étape au cours de laquelle s’acquiert la diversité culturelle et au cours de laquelle devient un individu du groupe.

De nombreuses monographies francophones décrivent ce processus en Afrique en observant les pratiques de maternage, de puériculture ou d’éducation (voir notamment Rabain 1979 ; Lallemand 1981 ; Erny 1987 ; Bonnet 1988 ; 1994 ; Lallemand et al. 1991 ; Querre 2002 ; Walentowitz 2003; Bonnet & Pourchez 2007).

…..

Comme le décrit Suzanne Shanahan (2007 : 409), chez les Anglophones, l’étude de l’enfance prend une autre orientation. Dès les années 30’, les études américaines portant sur les enfants (différentes d’une anthropologie axée sur les représentations de la catégorie d’enfance) se concentrent essentiellement sur les faits de déviance et de délinquance (Thomas 1923), alors qu’en 1931 est établie la Convention de la maison blanche sur la santé et la protection de l’enfant.

Ces premiers rapprochements des socio-anthropologues américains avec des mesures politiques s'intensifient dans les années 80’, alors que les chercheurs commencent à s’intéresser à une enfance « en crise » ou « à protéger ».

Au niveau international, comme le rappelle Myra Bluebond-Langner et Jill Korbin (2007 : 242), dès la création des Nations Unies, les anthropologues ont été conviés à participer à la réflexion sur l’universalité des droits humains (Lévi-Strauss 1952, Mead 1953). Concernant l’enfance, en 1924 est signée la Déclaration de Genève sur les doits de l’enfant. En 1959, la Déclaration des droits de l’enfant est adoptée par les Nations Unies et intégrée à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Si l'UNICEF (United Nations Children Fund/ Fonds des Nations Unies pour l’Enfance, en français) a été créé pour apporter des vivres et des médicaments aux victimes des pénuries pendant la seconde guerre mondiale, ce n’est qu’à partir de 1979 (James & Prout 1990, 1997) que l’organisation internationale élabore des discours sur « les enfants du monde » et associe alors des responsabilités juridiques et politiques à cette perception d’une enfance universalisée. Ces discours se concrétisent en 1989, lorsque la Convention internationale des droits de l’enfant est proposée, puis ratifiée, par l’ensemble des états nations, à l’exception de la Somalie (sans gouvernement) et des États-Unis (privilégiant le niveau législatif fédéral).

Confrontés à ces catégorisations en cours de construction et à la manipulation de résultats anthropologiques pour justifier des projets politiques, les chercheurs anglophones s’impliquent dans de nouvelles discussions sur la construction de l’enfance. Certains proposent d’adopter une posture critique (Prout & James 1990), que nous pourrions qualifier de constructionniste, dans la mesure où il s’agit d’interroger le processus par lequel l’enfance devient un problème social ou politique.

Ils interrogent par ailleurs la part occupée par les écrits savants sur cette construction, intégrant alors la notion de double herméneutique de Giddens. Est mise en avant la nécessité pour les anthropologues de considérer l’impact de leurs écrits sur les débats publics et notamment auprès des acteurs qui interviennent directement sur l’enfance. L’interprétation de leurs travaux par ces acteurs impliqués conduit à la production de sens commun et de connaissances réifiées. Les chercheurs doivent, et notamment s’ils veulent contribuer scientifiquement à des débats politiques contemporains, s’obliger à déconstruire les représentations sur l’enfance qu’ils utilisent, même s’ils ont d’abord contribué à les produire.