Dès 1977, avec l’adoption du protocole additionnel I et II qui inclut un apport à la convention de Genève sur les enfants soldats (Rosen 2007), la généralisation de l’enfance se morcelle. Ce n’est plus seulement le grand ensemble « enfance » qui devient une notion universalisée mais aussi des sous-catégories associées au terme « vulnérable ».
En 1999, l’UNICEF et l’UNAIDS publient un rapport sur les « orphelins du sida ». Des critiques s’élèvent dans le milieu humanitaire contre cette particularisation des orphelins (Grainger & al. 2001, Monk 2002, Morgan 2000) alors que des enfants ayant encore leurs parents eux aussi infectés mais vivants peuvent subir les mêmes conséquences. Celles-ci étaient pointées dans le rapport proposé : l’apposition d’un stigmate accompagnée de conséquences psychologiques, des difficultés économiques qui conduisent au non respect des droits de l’enfant comme l’accès aux vivres, à un habillement correct, à la scolarisation ou aux soins médicaux.
À partir de 2000, la catégorie adoptée par les Nations Unies passe « d’orphelins du sida » (« AIDS orphans ») à « Orphelins et Enfants Vulnérables » (« Orphans and Vulnerable Children ») (USAID & al. 2000). En 2004, avec le rapport « Children on the brink », l’UNICEF et UNAIDS proposent une description de la diversité des situations rencontrées par les enfants du fait de la pandémie (UNAIDS & al. 2004), devenus depuis la convention des Nations Unies pour le VIH/sida de 2001 l’un des volets majeurs d’intervention de l’UNICEF.
Les anthropologues s’impliquent dans le processus d’observation des situations vécues par les OEV, soucieux d’apporter des réponses à des conséquences visibles de la pandémie. Il est impossible de rendre compte de la masse de documents produits en guise de rapports24, de propositions d’intervention ou même d’articles scientifiques.
Les études, francophones comme anglophones, se dirigent essentiellement vers des préoccupations d’ordre médical (Desclaux 1996 ; Desclaux et Taverne 2000) ou socioéconomique, concernant la prise en charge des enfants dont les géniteurs disparaissent (Hunter 1990 ; Obbo 1993 ; Cook 1996 ; Appleton 2000 ; Foster 2000, Singhal & Howard 2003, Subbarao & Coury 2004).
Ces travaux, qui proposent des observations fines, sont toutefois menés sans opérer de véritable rupture avec les discours de santé publique. L’intérêt d’une telle prise de distance est cependant mentionné. Ainsi Jean-Pierre Dozon interroge-t-il l’universalité du statut d’orphelin (Dozon 1994 : 200-205) en formulant différentes questions : ce statut est-il accordé à celui qui perd ses géniteurs y compris lorsqu’il vit auprès d’autres responsables nourriciers ou socialisateurs ? Qu’en est-il dans les sociétés matrilinéaires où l’oncle utérin est le responsable masculin de l’enfant ? Les notions de parenté sont dès lors à interroger.
Si la plupart des chercheurs intéressés par les conséquences pratiques et quotidiennes des « orphelins du sida » adoptent donc les catégories mobilisées par la santé publique, certains proposent au contraire d’adopter un regard constructionniste. Ils rejoignent alors le projet de sociologie de la santé publique, proposé par Didier Fassin, considérant que « la santé publique est cette activité culturelle par laquelle un fait biologique est construit comme fait social, avec ses chiffres et ses images, ses caractéristiques économiques et ethniques, ses modèles étiologiques et ses réponses pratiques. » (Fassin 2005 : 52).
Parmi ces chercheurs, se trouvent Helen Meintjes et Sonjia Giese (2006) qui démontrent que l’importance accordée à l’orphelin perdure dans les programmes d’intervention et dans les discours des acteurs humanitaires. Ceux-ci contribuent à constituer ce qu’elles appellent des « mythologies » sur l'orphelinage25, mobilisées au niveau international mais aussi sur le terrain par les acteurs de développement et par les acteurs locaux adoptant la notion « d’Orphelins et Enfants Vulnérables ». Ces mythologies reposent sur plusieurs points.
Les deux auteurs considèrent notamment l’attribution d’une limite d’âge (passée de 15 à 18 ans) alors que ce critère de différentiation des enfants ou adultes est culturellement fluctuant. Elles critiquent également la classification en trois catégories : orphelins de père, de mère ou des deux. D’une part, cette distinction n’est pas établie à partir d’une analyse des conséquences différenciées que peut avoir le décès de tel ou tel géniteur sur le quotidien des enfants. D’autre part, cette distinction est passée sous silence lors des annonces « marketing », d’appel aux dons, qui mettent l’accent sur un chiffre global d’orphelins et contribuent ainsi à amplifier la perception dramatique du phénomène.
Par ailleurs, « l’Orphelin et Enfant Vulnérable » est placé au sommet de l’échelle de « vulnérabilité » par le sens commun ainsi que par les études démographiques (Bicego & al. 2003), en en faisant ainsi l’exemple flagrant des conséquences de la pandémie (Singhal & Howard 2003 ; Skinner & al. 2006). Le concept de « vulnérabilité » utilisé plus largement dans le cadre de la lutte contre le sida a déjà fait l’objet de déconstructions. En 1990, Laurent Vidal mettait en évidence le décalage entre une perception abstraite de la pandémie et la diversité des situations vécues (1999 : 23) : « L’utilisation de concepts, comme représentations générales et abstraites d’une réalité, semblerait s’accorder avec le processus de diffusion mondiale de l’information sur le VIH. On peut aisément penser que c’est l’idée qui a présidé à la large adoption du concept de vulnérabilité, comme de ceux que j’évoque ci-dessous. Ceci étant, le choix d’un unique concept se heurte à l’hétérogénéité des situations englobées et à la diversité des interprétations dont il est l’objet. L’intérêt et l’utilité du concept se transforment alors en insuffisance et suggèrent que les procédures de conceptualisation des phénomènes observés relatifs au sida soient discutées. »
La considération abstraite et emphatique du statut « d’OEV » reposerait sur deux stéréotypes accolés à l’orphelin (Meintjes & Giese 2006 : 412) : sans socialisateurs, il devient asocial, criminel ; sans logement, il est enfant des rues. Ce dernier point a fait l’objet de plusieurs travaux démontrant que les enfants sans logement ne sont pas nécessairement orphelins (Glauser 1997, pour le contexte nigérien voir Gilliard 2005, Olivier de Sardan & Tidjani Alou 2002) ou que cette corrélation est valable sur des périodes provisoires (Ainsworth & al. 1995, Gilborn & al. 2001).
| Construction | « Orphelin Global » Orphelin et Enfant Vulnérable » |
| Définition officielle | Enfant ayant perdu le père, la mère ou les deux parents Agé de moins de 18 ans |
| Définition pratique | Seul, dans la rue, sans parents ni protecteurs |
| Critères d’intervention publique corollaire à la définition pratique | Dangereux car sans socialisateurs et risque d’infection VIH En danger ou « vulnérable » du fait de son non accès aux droits de l’enfant (scolarisation, santé, alimentation, vêtement) |
Pour le Niger, voir CNESS-Bozari pour la Banque Mondiale (2005).
Ainsi peut-on traduire le terme anglais « orphanhood ». « Orphelinage » signifie « la situation ou l’état d’orphelin ». Si cette expression semble peu courante aujourd’hui, elle était mobilisée jusqu’au XIXème siècle. On la retrouve aujourd’hui dans les écrits scientifiques qui s’intéressent à ce statut particulier (voir notamment Monnier & Pennec 2005).
Ce tableau récapitule les caractéristiques présentées par les acteurs qui les mobilisent, et non l’usage pratique de la construction de « l’orphelin global ».