La critique, pertinente, d’Helen Meintjes et Sonija Giese reste cependant centrée sur la catégorie « d’Orphelin et Enfant Vulnérable » telle qu’elle est construite et utilisée dans les instances de développement.
Les auteures esquissent toutefois une appréhension de son utilisation pratique, en tentant de rendre compte des changements de définition et de stratégies locales induits par l’implantation de la catégorie « d’Orphelins et Enfants Vulnérables » et des dispositifs financiers et techniques qui l’accompagnent. Mais leur tentative ethnographique repose explicitement sur un a priori : celui de son imposition par un pouvoir supranational hyper puissant qui vient mettre à mal les cohérences émiques (Meintjes & Giese 2006 : 424-425).
Celles-ci sont peu étudiées et sont présentées comme homogènes. Leurs usages pratiques et leur caractère construit sont totalement omis par les deux auteures. Ce positionnement, vis-à-vis d’un ascendant postulé des catégories universalistes de l’enfance, est récurrent (Boyden, 1997 : 187 ; Boyden & De Berry, 2004 : 20 ;Rosen, 2007 : 296)27. Il rappelle les propos marxistes et populistes tenus plus généralement à l’encontre du développement (Ferguson 1990, Olivier de Sardan 1990, 1995).
Au niveau local, c’est pourtant le peu d’impact de l’importation de la notion « d’Orphelin et Enfant Vulnérable » et non son écrasante imposition qui nous interpelle en observant le décalage existant entre les objectifs des intervenants extérieurs et le nombre d’enfants effectivement pris en charge par eux.
Il nous faut donc rompre avec les discours de politique publique pour tenter de leur apporter des éléments de compréhension nouveaux. Une telle posture, que nous désignons ici par « rupture épistémologique », a été réinitialisée dans le champ de l’enfance par l’adoption du postulat constructionniste28 selon lequel l’enfance est une production, variable dans le temps et l’espace. Deux influences principales seraient à l’origine de ce postulat, comme le souligne Suzanne Shanahan (2007: 408 ; 412) : la prise en compte de la dimension diachronique et la réappropriation poststructuraliste de l’approche interactionniste. Toutes deux conduisent à appréhender la construction de l’enfance au niveau des interactions quotidiennes des acteurs, et notamment avec les enfants.
Pour une synthèse sur le positionnement des anthropologues de l’enfance vis-à-vis des instances politiques internationales se rapporter notamment à Bleband-Langner M., Korbin J.E. (2007 : 241-247).
Selon Shanahan (2007 : 412), les instigateurs de ce postulat constructionniste sont : Lee J.A., 1982, « Three paradigms of childhood ». Can. Rev. Sociol. Anthropol., 19, p. 591-608 ; Synnott A., 1983, Little angels, little devils : a sociology of children. Can. Rev. Sociol.Anthropol., 20, p. 79-95 et Jenks C., 2005, Childhood. London : Routledge.