Le postulat constructionniste selon lequel l’enfance est une catégorie variable dans le temps et l’espace s’est d’autant plus affirmé qu’une autre influence, complémentaire à celle des historiens, est venue le conforter : l’approche interprétative qui caractérise l’interactionnisme symbolique (Johnson 2001). L’enfance commence alors à être étudiée dans sa quotidienneté à l’aide du postulat selon lequel la réalité sociale est constamment créée et recréée par les acteurs sociaux.
Selon Suzanne Shanahan (2007 : 410), William A. Corsaro (1985)33 et Gary A. Fine (1987)34 réhabilitent cette approche esquissée par William I. Thomas (1923) alors qu’il participait aux travaux de l’École de Chicago et s’intéressait à la délinquance des jeunes femmes. L’accent mis sur l’enfant en tant qu’acteur conduit à classer ces écrits dans le paradigme des Children Studies. Les enfants et les jeunes y sont perçus comme des acteurs sociaux à part entière qui d’une part, opèrent des choix parmi la pluralité de signes distinctifs qui leurs parviennent et d’autre part, contribuent à créer du social. Ils sont, de ce fait, intégrés au processus d’enquête comme interlocuteurs actifs et non plus seulement comme agents construits par les adultes. On retrouve ces principes épistémologiques au cœur d’une récente vague d’écrits qui étudie la façon dont les enfants et les jeunes construisent leurs identités dans le contexte de mondialisation culturelle et de mobilité transnationale accrue35.
La considération au niveau local de la réappropriation d’influences, a priori relevées à d’autres échelles, rejoint notre projet. Mais, a contrario de cette nouvelle vague d’écrits, nous ne restreignons ni notre objet d’étude ni notre approche méthodologique à une appréhension des discours et des pratiques des jeunes générations.
Comme le postulaient Allan Prout et Allison James (1990), les enfants sont certes des acteurs sociaux à part entière, auxquels il convient de donner la parole, mais à l’instar de toutes les autres modélisations de catégories sociales, les enfants ne constituent pas un groupe homogène. Par ailleurs, ils ne vivent pas en vase clos. La volonté de considérer leur capacité d’action, en prenant de la distance avec les théories sur la socialisation, ne doit pas conduire à nier leurs interactions avec des adultes.
De plus, les enfants s’inscrivent dans un contexte marqué par des contraintes sociales, économiques et politiques, imposées depuis le niveau local et global (Schepers-Hugues & Sargent 1998), avec lesquelles ils composent, comme tout acteur social. L’étude de cette négociation constitue notre objet d’étude. Sharon Stephens (1995) parle de « politics » pour décrire des formes de définition et d’implication collective à l’égard de l’enfance, variables selon les contextes. Nous proposons ici de décrire et d’analyser par quels mécanismes les « politics » globales à l’égard de « l’orphelin » sont réinterprétées, reçues, réappropriées au niveau local. Autrement dit, nous cherchons à comprendre ce que deviennent les projets de soutien aux « orphelins », les définitions préétablies qu’ils mobilisent et celles qu’elles rencontrent dans le contexte zindérois.
Voir Corsaro W.A., 1987, Friendship and peer culture in the early years.Cette étude porte sur l’amitié et les interactions des enfants de moins de quatre ans.
Voir Fine G.A., 1987, With the boys. Chicago : Univ. Chicago Press. Son travail porte sur le rôle des entraîneurs de Basket en tant que socialisateurs transmettant les comportements masculins à leurs élèves.
Voir notamment Boyden & De Berry (2004) ;Christiansen, Utas & Vigh (2006) ; Honwana & De Boeck (2005) ; Stephens (1995 : 3-48).