L’installation d’un pouvoir « coutumier » lié à l’Islam

Si les noms de Zinder et de Damagaram sont employés pour désigner la ville de Zinder comme sa région, notre travail a été mené à l’intérieur de la première, mais l’histoire de la cité du sarki damagaram (le Sultan) s’inscrit dans celle du royaume du Bornu, et plus précisément du nord du Nigéria.

Selon la littérature orale, rapportée par André Salifou (1971 : 31-42), le passé du Damagaram reflète la complexité de l’histoire africaine. De conflits en métissages, s’y sont progressivement installés des Hausa venus des cités hausa de l’actuel Nigéria, des Daagirawa venus du Bornu ainsi que des Kanuri de la même origine géographique. Les Fulbe, sédentaires ou nomades, étaient également présents. Des déplacements de populations étaient régulièrement provoqués par des razzia de Touareg et de Tubu, parmi lesquels certains se pacifièrent puis se sédentarisèrent.

Carte du Niger pendant la période précoloniale, par Djibo Hamani (Bernus & Hamidou 1980 : 27)
Carte du Niger pendant la période précoloniale, par Djibo Hamani (Bernus & Hamidou 1980 : 27) en jaune figure l’empire du Bornu

Celui qui est appelé Maalam (« celui qui connait le Coran »), un marabout daagira, souffrit de cette situation d’insécurité alors qu’il était venu du Bornu pour étudier le Coran. L’islam était déjà bien implanté, notamment au sein du califat de Sokoto. Selon Catherine Coquery-Vidrovitch (1999 : 60) l’influence islamique parvient au Bornu à partir du XIIe siècle, alors que le mouvement soufiste dit de la Qadiriyya, se diffusait à partir de son berceau égyptien. Son représentant arabe, Sidi al-Moukhtar al-Kabir (1729-1811) l’aurait renforcée auprès des dirigeants Peuls.

Après moult escales et déboires, Malam s’installa finalement au pied d’une colline au sud du plateau de Geeza, derrière un amas de roches granitiques lui permettant de résister aux incursions touareg. Père d’une centaine d’enfants, selon la tradition orale, Maalam maria ses fils et filles aux familles alentours, étendant ainsi son autorité sur un territoire plus vaste. Son ascendant fut progressivement accepté grâce à la circulation de légendes décrivant les miracles dont il aurait été l’auteur. Cette reconnaissance lui valut le respect des souverains du Bornu, l’exonérant (temporairement) de la taxe qui leur était due. Ceux qui ont été identifiés comme les fils de Maalam prirent progressivement la relève mais durent à nouveau collecter la taxe, depuis leurs différents villages. Ainsi, André Salifou précise que si Maalam était reconnu et admiré comme autorité, il n’en fut pas nécessairement de même pour ses héritiers dont la filiation ne serait d’ailleurs pas vérifiable selon l’auteur. Plus que d’une unité régionale, dirigée par un pouvoir organisé, la situation aurait davantage ressemblée à la dispersion de petits villages, dirigés par des chefs locaux, tenus d’acquitter leurs taxes annuelles auprès du Bornu (1970 : 40).

Maalam, considéré comme le fondateur du sultanat du Damagaram, aurait « régné » entre 1736 et 1746 selon le rapport de la mission Tilho, écrit par l’officier interprète Moïse Landeroin (1910).

Ce premier repère historique nous intéresse dans la mesure où il rend compte de l’inscription ancienne de l’Islam dans la région mais surtout de son importance dans les récits sur l’origine du sultanat.

D’après André Salifou (1970) et Robert S. Glew (1998), il faut attendre le second41 règne du Sultan Amadu Dan Tanimoune42 (1851-1884) pour que les normes islamiques deviennent la loi, alors qu’elles cohabitaient avec le culte Bori 43. Afin de mener à bien cette entreprise de « régulation » des mœurs et de mise en œuvre de la shari’a 44 , le sarki damagaram se fit seconder par Malam Suleiman, disciple probable de Uthman Dan Fodio, promoteur de le jihad 45 à Sokoto (Hamani 2007).

Le jihad était en effet proposée par le courant de la Tidjaniyya, parti, lui-aussi, d’Egypte au XVIIIe siècle. Après s’être diffusé à travers la Mauritanie et le Sénégal, il parvint au Bornu et notamment jusqu’à Usman Dan Fodio, fils d’imam (Catherine Coquery-Vidrovitch 1999 : 68) : « À la base de ses convictions, qui lui avaient été transmises par un maître d’origine touarègue, influencé par le rigorisme wahhabiste, se trouve la nécessité d’éradiquer les pratiques animistes qui polluaient l’orthodoxie et l’Islam, mais aussi supprimer les impôts injustes non prescrits par la sharia ». Usman Dan Fodio laissa le pouvoir à son frère qui dû négocier avec le Sarki damagaram Ibrahim, puis avec son frère : Tanimoun.

Celui-ci obtient l’indépendance du Damagaram 46 , qui était rattaché au califat de Sokoto. Il met en place la shari’a ainsi que toute une organisation politique.

Notes
41.

Tanimoune avait succédé à son frère Ibrahim, une première fois, entre 1841 et 1843, alors que celui-ci avait fui. Tanimoun l’avait dénoncé au représentant bornuan, pour ses actes grégaires nuisibles à l’unité du Bornu. Le frère cadet poursuivra ce projet de conquête en vue de servir l’indépendance du Damagaram, y compris lors de son second règne, après avoir repris, une nouvelle fois, le pouvoir à Ibrahim.

42.

Nous reprenons l’orthographe proposé par André Salifou (1973) lorsqu’il mit en scène le règne du Sultan.

43.

Le culte Bori, chez les hausa, classé comme « culte de possession » a fait l’objet de nombreux travaux (une liste non moins longue de travaux portent sur le culte bori chez les zarma voisin). Voir notamment les nombreux écrits de Nicole Echard (1992). La thèse de Michela Pasian (2008) a notamment porté sur une discussion des angles d’approche du culte, selon les courants dominants au sein de la discipline et selon le milieu d’origine des anthropologues. À Zinder, le culte Bori n’a pas été mentionné comme mode d’intervention dans la vie des marâyu, ce qui ne signifie pas qu’il ne soit pas pratiqué. Il est question de possession et de génie mais on recourrait au marabout et aux versets coraniques.

44.

Se reporter au glossaire.

45.

Le jihad est associé aux « guerres saintes ». Elle s’est d’ailleurs manifestée ainsi puisque Usman Dan Fodio est parvenu au pouvoir après un combat de quatre ans (1804-1808) pour faire céder le souverain d’alors. Mais il est en fait question de la diffusion des principes islamiques. Ainsi le don envers le nécessiteux sert-il aussi le jihad.

46.

Voir Edmond Séré de Rivières (1965) et André Salifou (1973)