Parmi les pratiques effectives de l’implantation des règles religieuses comme loi, se trouve le recours au Coran, dont le Sultan est le gardien. Le Coran est utilisé pour légitimer l’intronisation du Sarki mais aussi pour prendre des décisions de justice à l’intérieur du palais (Mahamadou Danda 2004 : 247). Les litiges sur lesquels les notables sont tenus de trancher sont celles des vols, divorces, adultères, héritages ou conflits fonciers. Entre 2005 et 2007, trois cadi ou alkali (juges religieux) étaient nommés à Zinder. Celui du quartier de Birni 47 officie depuis son domicile, fourni par le sultanat. Il peut également être amené à se déplacer à la cour, voire au tribunal d’instance de Zinder, auprès du juge des affaires coutumières.
Les cadi ou alkali, ainsi que les autres marabouts, sont notamment sollicités pour réguler les pratiques de comptabilité et de partage de l’héritage, lorsqu’un homme vient à décéder. Ils devront notamment s’assurer que les biens des enfants, qu’ils désignent comme les orphelins reconnus par l’Islam, soient protégés et valorisés.
La triade Sultan-Islam-Orphelin se manifeste lorsque le ramadan touche à sa fin48. L’Aïd el fitr, appelé Sallal azumi en hausa, est précédée par la sortie du Sultan49. Les enfants, orphelins ou non, réunis en petit groupe d’amis ou par fratrie, circulent joyeusement entre les maisons pour récolter quelques pièces ou bonbons auprès du voisinage en une sorte de mendicité rituelle (barà), rappelant aussi l’obligation du versement de la zakat 50. Selon les discours, les premiers seraient servis en priorité, avec discrétion. La croyance, qui accorde des récompenses dans l’au-delà (lâda) à la tendre caresse sur la tête d’un orphelin, serait aussi davantage mise en pratique ce jour-là, puisque les bénéfices spirituels seraient accrus lors de la période de ramadan. Ce jour-ci, mais d’autres également, il est effectivement courant de voir des mains se porter sur la tête d’enfants. Ce geste de tendresse est régulièrement observable au quotidien, auprès de l’enfant en bas-âge, dont la mère ou le père est décédé.
Il s’observe notamment chez Uwa Marâyu (« la mère des orphelins »), dans le quartier voisin de Sâbon Gari (nouvelle ville). Comme nous l’avons vu en introduction, ce nom est attribué à une femme, célébrée en 2005 lors de la Journée de l’Enfant Africain. Mais d’autres sont aussi désignées ainsi par leurs voisins ou proches. Il s’agit de tutrices d’enfants considérés, par certains acteurs, comme marâyu (orphelins en hausa). Derrière ce terme, sont réunis des enfants aux trajectoires différentes de celle de l’orphelin de père (yatim dans le Coran), légitime aux yeux des représentants religieux.
Ces enfants ont été confiés par le Sultan, par un chef de quartier ou plus tardivement par les assistants sociaux. Ces décisions de placements prises par le Sarki Damagaram relèvent de sa fonction. Il est dans l’obligation morale de subvenir aux besoins des nécessiteux et notamment des plus jeunes.
Selon la tradition orale51, la responsabilité de recueillir les enfants orphelins et les enfants yan suntua (« ramassés »), et notamment ceux « égarés » les jours de marché (kasuwa), incombait au sarki damagaram et à ses épouses. Ponctuellement, celles-ci reçoivent encore de telles visites. Présenté au palais par un anonyme ou un doogaray 52 , l’enfant reste d’abord auprès du Sarki Koofa 53 en attendant que le Sultan soit informé. Une servante conduit ensuite l’enfant dans la cour, où les « reines » sont tenues de rester. Maydaakii, la première épouse, doit veiller à ce que les besoins du confié soient assouvis au même titre que ceux des autres enfants du palais, comme au temps de Tanimoune pour les enfants « esclaves » capturés dans les royaumes voisins. André Salifou décrit le lien qui s’établissait entre ces enfants et le souverain, comparable à ceux décrits pour les enfants égarés (1971 : 172). « Leurs parents avaient été capturés, vendus ou tués dans un combat. Ces jeunes esclaves vivaient dans l’entourage du Sultan et lorsqu’ils atteignaient l’âge de raison, ils ne reconnaissaient comme père que le Sultan qui leur accordait sa confiance et son affection et qui les considérait comme ses propres enfants. Désormais, et à jamais intégrés dans la grande famille du Sultan, ces captifs n’étaient ni maltraités, ni vendus. Bien au contraire, ils étaient même « anoblis » dans la mesure où, (…) ils occupaient des postes importants dans l’appareil administratif d’ État ». Les veuves du feu Sultan Sanda Oumarou Dan Amadou racontent que certains égarés voyaient arriver leurs parents, prévenus par la rumeur répandue par les griots (makadà) et les doogaray du sultanat, et aujourd’hui par la radio locale, tandis que d’autres restaient au palais jusqu’à ce que le souverain organise leur mariage.
« Il y avait une petite « diya suntua » (« ramassée » au féminin singulier) qui a grandi ici avec ma fille. Elles avaient le même âge. Elle dormait avec ma fille, elle faisait tout avec elle. Comme elle avait un H dessiné sur son front, on l’avait appelée Hadiza. Le jour où ma fille s’est mariée, on a fait aussi le mariage pour Hadiza. Malam a fait aussi la cérémonie pour elle. Le sultan lui a trouvé un bon mari. Et depuis elle est parti chez lui, à Tahoua »,une des veuves du Sultan Sanda Oumarou Dan Amadou dont le récit est construit avec l’aide de ses coépouses et de l’une de ses filles54.
Une autre catégorie d’enfants dits yan suntua (littéralement « ramassés » en hausa) était orientée vers le Sultan : celle des enfants en bas-âge. Les uns ont été retrouvés quelques heures après la naissance, dans une ruelle fréquentée, devant la porte du Baarma (chef de quartier) ou d’un Liman (marabout qui dirige la prière), tandis que les autres ont été « sauvés » in extremis de l’infanticide alors qu’ils étaient laissés pour morts dans des latrines ou dans des sacs en plastique. Ces enfants sont ceux dirigés auprès de uwa marâyu.
Nous reviendrons plus précisément, en troisième partie, sur les trajectoires et sur les statuts accordés aux enfants ainsi confiés. Ces femmes ne sont pas choisies au hasard : c’est ce qui nous intéresse ici. Certaines sont des « princesses », fils de chefs de canton, apparentés au Sultan55, ou épouses de chefs de quartier ou de notables du sultanat. D’autres tutrices ainsi désignées sont des fonctionnaires : sages-femmes ou assistantes sociales. Se dessine ici une première forme de lien entre système traditionnel et État.
Le quartier du Sultan nommé ainsi du fait de la construction d’un mur d’enceinte protecteur par le sultan Tanimoune.
Albert Ferral (2007 : 26) raconte également comment le Sultan Barma Moustapha accueillait les enfants du foyer des métis, le jour de la Tabaski (Sallal layya Aïd el-Kebir).
Voir Nicolas (1986 : 56-57). Pour un rituel proche, voir le film de Basil Davidson & John Percival (1984) sur la Sallal azumi à Kano, grande cité hausa, côté Nigéria. Le sultanat de Zinder apparaît alors clairement influencé par les États Hausa et non pas seulement par son ancien « suzerain » bornuan.
La zakat est l’impôt qui a été envisagé pour faire fonctionner le service de protection sociale d’un état islamique (Weiss 2002). Si le Niger est un état laïc, la zakat est versée par les musulmans. Il est calculé en fonction des biens et des revenus du foyer, par un marabout, et distribué par l’intermédiaire de celui-ci, dans la plupart des cas. Les catégories de bénéficiaires comprennent notamment les veuves et les orphelins.
Entretiens réalisés auprès du Sultan Elhadj Mamadu Moustafa, de ses épouses, des veuves du feu Sultan Sanda Oumarou Dan Amadou qui régna de 1950 à 1978, ainsi que d’une servante de cette période, de l’imam du sultanat, du gardien de la porte et des griots.
Représentants chargés notamment de percevoir les taxes les jours de marché (kasuwa). Ils sont vêtus de vert et de rouge.
Le responsable de la porte.
Merci à Rayanatou Salifou Ango pour sa traduction d’alors.
Sur le processus de mise en place des chefferies rattachées au sultanat de Zinder, pendant la période coloniale, voir Edmond Séré de Rivières (1965).