Chapitre 3. Méthodologie pour appréhender l'hétérogénéité avec éthique.

À 6h du matin, une semaine après être arrivée à Zinder, mon téléphone affiche trois appels en absence du Cheikh avec lequel nous 67 avons rendez-vous en fin de matinée.

La veille, à l’abri du chaud, lui assis sur une peau de chèvre, Mohamed et moi sur des chaises, il avait longuement expliqué son rôle envers les « marâyu », en tant que représentant religieux. À la fin de notre conversation, il avait proposé de présenter les veuves de sa maison, dont il avait la charge, pour qu'elles nous racontent leurs vécus. Après une réponse enthousiaste de ma part, il sortit alors une liste d'une vingtaine de noms, rédigée en arabe, en demandant si je pouvais faire quelque chose pour ces femmes.

Espérant éluder la demande du Cheikh, j'indiquais le nom de la présidente d'une ONG locale. Depuis Niamey, elle m'avait confié son regret de n'avoir que très peu de femmes recensées, alors que le directeur régional de la protection de l'enfance voulait des listes à remettre à l'Unicef. Le Cheikh accepta que nous revenions le lendemain, accompagnés de cette actrice locale.

La matinée se déroula tout autrement que nous l’avions imaginée. Plutôt que quelques veuves, ce furent des centaines de femmes et d’enfants qui s'étaient présentés à l’école coranique du Cheikh. Notre arrivée fut accueillie par des applaudissements et un sourire radieux du représentant religieux demandant, avec humour, où étaient les sacs de riz.

La rumeur avait circulé : une « blanche » venait remettre des vivres aux orphelins. Un tel « ciblage » des bénéficiaires n’était pas surprenant puisque certains donateurs avaient procédé ainsi dans des villages environnants (Ali Bako, Guillermet 2008 : 132). Ceux identifiés par la population comme des « arabes » avaient, en effet, remis des sacs de riz aux bénéficiaires de la zakat, afin qu’ils puissent mieux vivre la crise alimentaire.

Ce début de terrain zindérois68 coïncidait avec deux moments importants : la période de ramadan et les interventions « urgentistes » pour faire face aux pénuries de vivres.

Durant le ramadan, le versement de la Zakat est davantage réalisé que le reste de l'année, puisque, comme nous l’avons déjà évoqué, les bénéfices attendus seraient plus importante durant cette période. Les yatim 69 constituent une catégorie de bénéficiaires.

Ce contexte religieux explique, entre autres, pourquoi je n’ai jamais essuyé de refus quand je sollicitais un entretien, y compris auprès de représentants religieux qui devraient éviter les contacts avec la gente féminine. Celui qui s'intéresse à l’orphelin est considéré comme bienveillant, d'autant plus que son attention s'accompagne généralement d'un don.

L'espoir que la jeune femme blanche apportera un soutien aux enfants présentés fut amplifié par la situation développementiste/urgentiste brièvement décrite dans la partie précédente. En effet, je n'étais pas la seule « blanche » arrivée à Zinder, durant les dernières semaines de soudure. D'une part, un médecin français venait de s'installer pour initier des projets en faveur des « Orphelins et Enfants Vulnérables » ainsi que la prise en charge médicale des enfants « infectés », et d'autre part, des équipes d'urgentistes étaient arrivées d'Europe (mais aussi des pays arabo-islamiques) pour soigner la malnutrition infantile. Ces soins, gratuits, étaient accompagnés de distribution de vivres et de création d'emplois.

Un statut ambigu me fut donc attribué, et cela pendant environ un mois. Chaque matin, des femmes venaient solliciter mon aide à domicile, dans le quartier de Birni. Ces visites permirent la rencontre des femmes et le début de relations entretenues pendant deux ans mais il me fallut négocier mon statut pour ne plus être considérée comme la représentante d’une organisation internationale. Je commençais alors à intégrer l'hétérogénéité des acteurs à mon objet d'étude70.

Je devais aussi apprendre à négocier mon statut de doctorante en Anthropologie, puisque l’anthropologue est une figure connue et assimilée aux bailleurs de fonds71. La récurrence des « consultations » réalisées pour les organisations internationales72, notamment sur les « orphelins et enfants vulnérables »73, et menées par des experts, présentés comme socio-anthropologues, précédait mon arrivée. Un fonctionnaire tenait ces propos alors que nous faisions connaissance : « Êtes-vous médecin, agronome ou anthropologue ? ». Au-delà encore de la nécessité de composer avec l’Autre  développementiste (Leservoisier & Vidal 2007 : 4), il fallait donc négocier ma place sur le terrain avec cet Autre anthropologue en ne perdant pas de vue que, dans le contexte zindérois, la neutralité envers l’orphelin est une posture irrecevable.

Comme l’écrivaient Pia Christensen et Alan Prout (2002), le chercheur intéressé par le processus par lequel l’enfance est aujourd’hui construite entre le local et le global, se trouve pris dans des « dilemmes éthiques ». Le nouveau paradigme des childhood studies pose l’enfance comme une catégorie construite, entre autres, par les enfants qui sont alors perçus comme des acteurs sociaux. Cette considération oblige à se confronter à une nouvelle hétérogénéité des points de vue. Celle-ci rend compte d’une inégalité de positionnement et, notamment, d’une hiérarchie sociale entre adultes et enfants. En l’occurrence, autour de l’objet de cette thèse, ces inégalités se cristallisent sur les enjeux qui accompagnent la parole sur l’orphelin : qui en est dépositaire et qui la mobilise.

Ces enjeux imposent un travail réflexif du chercheur, qui se rapprocherait peut-être de la démarche que Pia Christensen et Allan Prout appellent « the ethical symmetry » (la symétrie éthique) (2002 : 484) : « The researcher working with ethical symmetry has equality as his or her starting point and has, therefore to consider their actions, responsibilities, use of appropriate methods and ways of communication throughout the research process ».

En d’autres termes, le processus de recherche doit être élaboré et redirigé tant en fonction de l’intérêt scientifique du questionnement que de la nécessité de se repositionner constamment selon les conséquences éventuelles de sa présence ainsi que selon les attentes de ses interlocuteurs, surtout en « terrain sensible », selon l’expression de Florence Bouillon, Marion Fresia et Virginie Tallio (2006).

Deux principes en découlent :

Notes
67.

Les entretiens ont été menés en hausa ou en français, selon les interlocuteurs. Notre connaissance du hausa étant rudimentaire, ces derniers entretiens ont pu être réalisés grâce à l’intervention de trois traducteurs, hausaphones. Le premier, Mohamed Aboubacar est habitant de Birni à Zinder. Sa proximité avec la famille régnante, pour laquelle travaillait son père, ainsi que sa proximité quotidienne avec les habitants du quartier, a permis une observation participante dans ce cadre pendant six mois. Issaka Oumarou et Abdou Oumarou ont joué les rôles de traducteurs et d’assistants de recherche, alternativement, au cours des cinq derniers mois de recherche effectués à Zinder. Détenteurs d’une maîtrise de Sociologie, leurs compétences (notamment en matière de déconstruction du sens commun et de maîtrise de la problématique de cette recherche) et leur extériorité à Zinder ont permis de mettre en perspective les éléments appréhendés dans un premier temps et d’approfondir les pistes relatives aux rôles des agents de l’État et des acteurs humanitaires-développementistes.

68.

Les données de thèse, ici présentées, ont été produites d’avril 2005 à avril 2007. Ce séjour de deux ans a été permis par le financement de l’unité de recherche UR002 « Acteurs et Système de Santé en Afrique », de l’IRD, dirigée par Marc-Eric Gruénais. Les chercheurs du LASDEL de Niamey m’ont accueillie dans leur équipe (et leurs locaux), durant cette période de terrain. Les presque douze mois à Zinder correspondent à un travail ethnographique intensif. Les autres mois ont été consacrés à des entretiens réalisés au niveau central de Niamey, auprès des représentants de l’État ainsi que des acteurs développementistes. Le dépouillement des archives a également été réalisé à Niamey (trois mois environ).

69.

Orphelin de père en arabe.

70.

La nécessité d'intégrer la situation d'interaction de terrain à son objet d'étude a fait l'objet de nombreux ouvrages ces dernières années. Voir notamment Agier (1997), Obadia (2003), Bouillon & al. (2006), Leservoisier (2005) ; Leservoisier & Vidal (2007).

71.

Peut-être est-ce une particularité du Niger.

72.

Il est impossible d’indiquer le nombre de rapports ainsi produits. Tout projet de développement, et notamment tout sujet intéressant les organismes des Nations Unies installés sur place (UNICEF, PNUD, FAO, PAM, FNUAP) est susceptible de demander l’intervention d’un consultant, recruté ponctuellement ou pour une période plus longue, avant ou après avoir mis en place certaines mesures.

73.

Voir le rapport réalisé par le Cabinet National d’Expertise en Sciences Sociales (CNESS-Bozari) pour la Banque Mondiale (2005)