Des choix méthodologiques pour saisir l’hétérogénéité

Afin de considérer l'hétérogénéité des acteurs intéressés par « l'orphelin », environ 575 entretiens et discussions informelles ont été menés. Ces acteurs relèvent des ensembles dépeints brièvement dans le chapitre précédent : les acteurs du système traditionnel, les représentants religieux, les agents de l’État, les acteurs développementistes-humanitaires, les familles-tuteurs et les jeunes concernés. La parole de ceux-ci est prise dans des enjeux éthiques importants sur lesquels nous allons revenir précisément à l'issue de ces paragraphes sur la méthodologie. La liste des entretiens est présentée en annexe 5, selon le statut des personnes rencontrées, la date de leur rencontre et les questions discutées.

Trois grands thèmes ont été abordés avec chacun d'eux :

  • leurs définitions de l’orphelin et les règles de prise en charge connues (prescriptions, distribution des rôles, mesures protectrices,…)
  • les facteurs explicités pour justifier ces définitions et règles
    (symboliques, juridiques, pratiques)
  • les logiques et les formes de leurs négociations.

Pour aller vers une compréhension pratique, les entretiens ont été orientés vers des récits précis de trajectoires d'enfants. Des études de cas, de situations pour lesquelles les différences de perceptions se révélaient dans des interactions, négociées ou plus conflictuelles, retinrent notre attention. Ces études de cas ont été permises par le rôle de « médiateur », qui me fut attribué, après négociation. J’étais sollicitée pour permettre à des acteurs, engagés dans des malentendus, de comprendre le point de vue de l’autre. Ces situations « nouées » peuvent être brièvement listées :

  • Un projet, soutenu par l'Unicef à Tahoua, a fait l'objet d'une brève analyse. Le choix d'accompagner cette mission à Tahoua et non à Zinder se comprend du fait de la nature expérimentale du projet mené dans cette localité et de l'impossibilité d'en faire de même à Zinder, sous peine d'être définitivement assimilée à un bailleur de fonds.
  • Les associations de personnes vivant avec le vih/sida ont fait l'objet d'autres observations sur les trajectoires des enfants « infectés », l'apprentissage des règles et du langage développementiste74 et la réappropriation de la catégorie « d'Orphelins et Enfants Vulnérables ». Là encore, nous sommes sortis du contexte zindérois pour aller rencontrer les membres de l'association de Maradi dont les enfants ont été les premiers patients zindérois.
  • Un travail dans les services de santé de Zinder, devenus centres prescripteurs de traitements ARV, a été mené auprès d'une vingtaine de patients. L’objectif était de comprendre les enjeux de l’annonce du statut d’enfant infecté et à sa réception, notamment lorsque l’enfant est « orphelin ».
  • L'ONG, dont la présidente locale nous a accompagnés chez le Cheikh, a été étudiée afin de percevoir les enjeux et les mécanismes de « courtage en développement », entre règles islamiques et protocoles d'intervention onusiens. Des séquences précises ont été observées : les réunions des membres, les activités de recensement des « veuves » et des « orphelins » et, enfin, la relecture des dossiers de demande de financements. Mon statut de jeune femme, étudiante, française, sous la protection de la présidente qui devint une « tantie » et m’hébergea plusieurs semaines, me permit de perdre le statut de potentiel bailleur.
  • Afin de saisir plus précisément les points de façonnage du statut juridique « d’orphelin », des conseils de famille ont été observés au tribunal de Zinder. Ces « rituels » administratifs sont ceux qui cristallisent et matérialisent le décalage entre le statut quotidien de l’enfant et son statut juridique « d’orphelin ». Ces données ont été complétées par le dépouillement des registres du tribunal, des observations au sein des services d’état civil et des entretiens avec les tuteurs des enfants et les agents de l’État, en charge de ces démarches administratives. Nous avons par ailleurs eu à suivre des tutrices dans leur demande de pièces légales.
  • Le jeu autour du statut pour tromper le bailleur repose sur la connaissance des définitions et des attentes de l'autre. Les stratégies mises en place sont loin d'être concluantes, la connaissance de ses interlocuteurs étant toujours limitée et négociée. L'étude de cas d’un centre d’accueil pour enfants permet de rendre compte de points d'incompréhensions, rendus saillants par les rumeurs d'escroquerie qui ont suivi l'afflux de partenaires occidentaux. Cette situation nous a offert un rôle d’intermédiaire, sollicité par les deux parties : les bailleurs étant désireux de comprendre davantage le fonctionnement du centre alors que sa responsable souhaitait rendre compte de ses véritables intentions. Cette position d’intermédiaire a permis l’accès aux dossiers de 46 enfants, renseignant sur les enjeux de leur placement auprès d’une tierce personne et sur les motifs raisonnés du choix de cette personne. D’autre part, cette analyse a servi la compréhension des points de recoupements et de séparations des différentes constructions de l’orphelin, mobilisées par la tutrice et ses interlocuteurs européens.
  • Des incompréhensions permettent de saisir les enjeux de ces constructions, au cours d'un passé colonial récent. Deux premiers projets d’orphelinats y ont été proposés : en faveur des pupilles des colonies (de pères morts lors des conflits de la première guerre mondiale) et des enfants dits « métis ». Ces premiers événements et discussions autour d'enfants particularisés se laissent reconstituer au fil d'un travail aux Archives Nationales de Niamey75 sur des documents administratifs – circulaires et journaux officiels –, correspondances administratives, lettres personnelles, coupures de presse, archives des orphelinats de Zinder, de Fada N’Gourma puis de Maradi. La construction de « politics » de l'enfance et son implication quotidienne se donne à voir au coeur des débats et conflits. L'hétérogénéité des points de vue invite à une considération contextuelle des enjeux qui accompagnent la désignation « d'orphelins ». Afin d'en mesurer les implications biographiques, des récits de vie ont été recueillis auprès d’anciens pensionnaires des « foyers », dont certains ont été rencontrés d'abord comme acteurs intéressés par les « orphelins » contemporains. Cette phase de recueil s'est limitée au dicible, le sujet étant des plus sensibles.
Situation des lieux de recherche
Situation des lieux de recherche

Carte : http://fr.wikipedia.org/wiki/Villes_du_Niger

Avant de revenir sur ces limites éthiques, précisons qu’à l’instar de ce que font les chercheurs du LASDEL (Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur les dynamiques sociales et le développement local)76, les tentatives d'analyse exposées dans le développement de cette thèse ont été quasi systématiquement discutées ou restituées auprès des associations de veuves, des médecins77, des agents de l’État78 et des bailleurs de fonds. Ces séances d’échanges avaient pour objectif d’une part, de « rendre »79 aux personnes rencontrées, et d’autre part, d’affiner mes interprétations, alors confrontées à leurs reprécisions et réactions.

Des études de cas de trajectoires d'enfants pris dans des configurations « idéale-typiques » d'orphelins ont également été réalisées par l'usage de la « triangulation », l'étude de documents juridiques et le suivi des enfants pendant deux ans. La liste est, elle aussi, livrée en annexe 6. Pour compléter ces dernières, le vécu des enfants concernés auraient été nécessaires mais compte-tenu de leur âge et de différents aspects éthiques, nous avons procédé autrement.

Notes
74.

Voir le témoignage de l’écrivain Mozambicain Mia Couto dans le numéro « l’Afrique dans la mondialisation » de documentation photographique (2005 : 29).

75.

Mes remerciements les plus chaleureux à Monsieur Maman Idi Ousmane, à la Direction des Archives Nationales du Niger, qui accompagne les chercheurs avec rigueur et intérêt.

76.

Les chercheurs du LASDEL organisent un séminaire mensuel, au sein du laboratoire, afin de permettre les échanges entre des chercheurs, de l’équipe ou invités, et les acteurs professionnels intéressés par les sujets traités. Pour avoir une idée des thèmes abordés, voir le site du LASDEL : http://www.lasdel.net/Lasdel/animation.php

77.

Au cours d’un colloque sur le sida pédiatrique organisé par l’ONG Solthis à Niamey, en décembre 2006.

78.

Dans le cadre des séminaires du LASDEL, à Niamey, en mars 2006.

79.

« Rendre » selon un cycle de don-contre don permettant que le recueil de données soit suivi d’un retour, attendu par les personnes rencontrées. Voir Bouillon (2006 : 75-96)