Considérer l’enfant comme un acteur social, participant à construire la réalité sociale, s’accompagne d’incidences méthodologiques. La littérature abonde sur les procédés à employer. Ceux qui nous intéressent ici plus particulièrement sont ceux qui mettent en garde contre un emploi non réflexif du principe de « don de la parole aux enfants »80.
Michael King (2007 : 195) associe une telle dérive au nouveau paradigme de la socio-anthropologie de l’enfance. Selon lui, si les penseurs de ce paradigme, et notamment Alan Prout et Allison James, introduisent une démarche constructionniste, ils ne se penchent pas sur les influences qui leur sont contemporaines. Poser comme principe épistémologique que l’enfant est un acteur social ayant droit à la parole consiste à reprendre, sans l'analyser, l’idée d’enfance « politiquement correcte », élaborée dans le contexte libéral anglosaxon (Hendrick 2003) et cristallisée dans la Convention Internationale des Droits de l’Enfant.
Relativement à notre sujet, une approche non réflexive conduirait à poser comme incontestable le fait que les « orphelins » doivent être interrogés sur leurs propres vécus. Ce présupposé serait tenable si le statut « d’orphelin » allait de soi, s’il était « naturel », appréhendable par tous et dénué de manipulations stratégiques81.
Dans la plupart des monographies donnant la parole aux enfants pour traiter de l’orphelinage, et notamment de celui dû au sida, ce biais, que nous pourrions qualifier « d’essentialiste », n’est pas discuté. La parole est recueillie auprès d’enfants, rencontrés de manière préférentielle dans des structures (associations pour personnes vivant avec le VIH/sida, centres de traitement anti-tuberculeux, orphelinats ou écoles) qui, a priori, ne permettraient pas d’équivoques sur leur « identité ». Du processus de recherche à l’écriture, la parole recueillie est présentée comme le point de vue des enfants « orphelins », suivi parfois de l'étiquette « sida » alors que ceux-ci ne s’expriment pas nécessairement depuis cette « étiquette » ou même l’ignorent. Cette étiquette est pourtant désignée comme facteur explicatif des propos recueillis, sans même élargir les entretiens aux autres enfants ou jeunes.
Ainsi en est-il dans la monographie de Mienke Van der Brug qui, en 2006, reçut le prix « Africa Thesis Award », délivré par the African Studies Centre de Leiden et le Codesria. Selon la préface de Dick Foeken, l'auteure aurait reçu cette récompense notamment pour le questionnement « éthique » dont elle a fait preuve au cours de sa restitution. Nous proposons de reprendre ici les points révélant un décalage entre des principes pensés dans les laboratoires de recherche, au Nord, et ceux donnés par le terrain.
Ce qui nous semble ici évident est le processus par lequel la chercheuse contribue à renforcer la création d’une catégorie qui pour elle va de soi, alors qu’elle est perçue autrement, avec diversité et discrétion, par les acteurs locaux. Ses choix méthodologiques sont organisés en fonction de l’objet « orphelins et sida » postulé. Si elle mentionne qu’elle était assimilée à une enseignante (2007 : 13) en organisant le « kidsclub » au sein de l’école, elle n’interroge pas les incidences de son statut de membre d’ONG sur la situation d’interaction et sur la volonté de participer des enfants alors qu’ils ont notamment pu bénéficier de repas, lors des ateliers, ainsi que de matériel scolaire.
La question qui émerge de cette lecture, confrontée au terrain, est de savoir ce que l’on entend par « éthique »82 ? S’agit-il d’un nouveau « manuel d'ethnographie », élaboré dans les laboratoires de recherche du Nord ou par les institutions internationales, ou d’une négociation avec le terrain comme le propose la notion de « ethical symmetry » ? La mise en garde de Michael King, quant à l’utilisation non distancée des « idées » d’enfance politiquement correctes, nous semble ici trouver une bonne illustration des dérives possibles.
Il reste incontestable qu’il est obligatoire pour l’anthropologue de composer avec les lois. Pia Christensen et Alan Prout (2002 : 488) rappellent que les chercheurs ne peuvent mener leur recherche sans tenir compte de la Convention internationale des Droits de l’Enfant qui stipule, dans son article 12-1, que « Les États parties garantissent à l'enfant qui est capable de discernement le droit d'exprimer librement son opinion sur toute question l'intéressant, les opinions de l'enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité ». Dans l’article 16-1 il est également défendu que : « Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. »
La législation internationale implique de nouvelles contraintes, avec lesquelles le chercheur doit inévitablement composer. « Il s’agit d’un phénomène global, irréversible, qui devrait interroger tout spécialement les anthropologues, dans la mesure où, à l’avenir, ils seront confrontés de plus en plus souvent à la volonté des ethnologisés d’exercer un droit de regard sur les savoirs qui les concernent », comme le souligne Jean-François Werner dans l’ouvrage dirigé par Olivier Leservoisier et Laurent Vidal (2007 : 239), en décrivant et en décryptant le procès dont il a fait l’objet pour « atteinte à la vie privée et à l’image de Madame X ».
Plutôt que d’appliquer des principes méthodologiques figés, Malcolm Hill (2006) propose d’interroger la façon dont les méthodes employées par les chercheurs sont perçues par les « enquêtés », notamment enfants.
Une partie des entretiens réalisés à Zinder ont porté sur les circonstances du discours sur l’orphelin, c’est à dire sur les enjeux du secret, de l’annonce ou de l’affichage de ce statut, afin de considérer en quoi mon travail pouvait s'inscrire, ou au contraire, heurter les codes locaux. L'enjeu était double :
Les enjeux économiques, politiques, symboliques décrits au cours de ces discussions sont rapportés progressivement dans cette thèse. Ils se donnent à voir dans les interactions, observées et analysées.
Mais ils ne peuvent être compris sans tenter d’en percevoir, au préalable, les implications « subjectives ». Les paragraphes qui suivent sont loin de contribuer à une anthropologie des sensibilités, telle que pourrait la proposer Yannick Jaffré (2006), c'est-à-dire à une analyse comparée reposant sur une appréhension minutieuse des sémiologies locales. Ils tentent tout de même de laisser percevoir les codes – relatifs à la parole sur l’orphelin –, en fonction desquels j’ai dû opérer des choix méthodologiques.
La réflexion ici proposée s’est construite au cours de discussions avec Philippe Denis, Diana Van Djik, Beverley Janet Killian et Brighton Gwezera lors de la conférence d’AEGIS organisée à Leiden en juillet 2007 ; avec Yannick Jaffré, Françoise Bouchayer, Marie Bonnet et d’autres participants lors du séminaire « la parole de l’enfant en situation de souffrance – expression, écoute, signification » tenu au SHADYC, EHESS Marseille, en avril 2008 et enfin lors de la seconde conférence internationale « re-presenting childhood », en juillet 2008, au Centre for the Study of Childhood and Youth de l'université de Sheffield. L’intervention à cette dernière conférence a été permise grâce au soutien financier de l’École Doctorale en Sciences Sociales de l’Université Lyon II.
Un premier terrain, au cours de la maîtrise (en 2003), dans un orphelinat béninois m’a permis de prendre conscience de cette différence de constructions de l’orphelin, et des enjeux éthiques qui soulevaient ma présence.
Voir Laurent Vidal (2003) et Doris Bonnet (2003).