Deuxième partie : Les constructions de l'orphelin pendant la période coloniale

Introduction de la deuxième partie

Cette partie propose l’analyse de micro-événements, un peu comme le font les représentants de la microstoria italienne (Levi 1989; Revel 1996), à partir du croisement de données d'archives et d'entretiens. Le contenu des discours, tout comme les enjeux de leurs productions, sont l'objet de notre attention.

Plus qu’un travail d’historien, auquel la rigueur et l'exhaustivité manqueraient, cette partie essaye d’éclairer le présent par un retour sur le passé. Pour prétendre à un travail historique, il aurait été nécessaire de travailler également sur le système de prise en charge des « orphelins » qui échappait aux autorités coloniales françaises. Ce travail mériterait une thèse d'histoire, à part entière, à réaliser tant que les « anciens » sont encore en mesure de témoigner. Dans le cadre de cette thèse, nous avons rendu compte, dans le second chapitre, de quelques récits du Sultanat. Nous n'y reviendrons pas ici.

Deux projets coloniaux sont, en revanche, reconstitués. Le premier concerne les enfants dont les pères sont « morts pour la France », lors de la première guerre mondiale. Le second concerne les enfants métis, dont les pères militaires ou administrateurs, n’ont pas reconnu la filiation ou ont été mobilisés dans d’autres colonies. Cette situation attire l'attention des autorités coloniales qui créent deux orphelinats en 1923 : un à Niamey, fermé en 1925, et un à Zinder, qui perdure jusqu’à l’indépendance en 1960. Ils sont consacrés à l’accueil des enfants « métis ».

Deux objectifs anthropologiques sont les nôtres :

  • considérer des études de cas qui, en elles-mêmes, éclairent les discussions et les enjeux provoqués par la mobilisation et la confrontation de normes plurielles concernant « l’orphelin » (dans sa définition polysémique).
  • mettre en évidence certaines logiques à interroger dans le contexte contemporain.

Trois questionnements motivent l'analyse de ces données :

  • Quels sont les facteurs intervenus dans les constructions et les négociations du statut « d’orphelin », durant cette période ?
  • Comment les anciens pensionnaires des orphelinats coloniaux, en mesure de témoigner, ont-ils eu à se positionner ? En fonction de quels enjeux politiques et économiques, changeants, ont-ils eu à opérer leurs choix de dissimulation ou d'affichage d'un statut particulier, parfois assimilé à celui « d'orphelin » ?
  • Enfin, nous formulons l'hypothèse que les débats coloniaux influencent la situation contemporaine. Nous la testons à travers deux aspects. D’une part, existe-t-il une proximité entre les stratégies locales, aujourd’hui observées, et celles produites depuis l’occupation française ? D’autre part, les protagonistes de ce passé, et notamment les anciens pensionnaires des foyers, élevés entre plusieurs systèmes de valeurs (français et locaux), contribuent-ils aux constructions et aux débats contemporains ?