Le dénouement

Les échanges entre les commandants de cercle et le président du comité local sont réguliers. Aux hésitations des familles d’envoyer leurs enfants à Zinder, secondées par les administrateurs locaux proposant plutôt l’inscription des pupilles dans les écoles de proximité, s’exprime un refus catégorique, rendant compte d’une tension perceptible dans les échanges qui gagnent en brièveté. Le cas de Dosso en est l’exemple le plus complet.

Dosso le 22 octobre 1925, N° 548
L’administrateur des colonies, commandant le cercle de Dosso à monsieur l’administrateur président de la Section Permanente de Comité des Pupilles de la Nation au Niger, à Zinder
En réponse à votre lettre n3 du 30 Août dernier, j’ai l’honneur de vous faire connaître que (…) j’ai transmis (…) les mandats (…) destinés aux nommés H. et I.(…). Ces secours ont été très bien accueillis par les bénéficiaires.
Il n’en a pas été de même malheureusement de la proposition
qui leur était faite d’envoyer leurs pupilles à Zinder pour y être élevés et instruits.
D’une façon générale, ils n’aiment pas se séparer des filles. Quant aux garçons, ils sont souvent le seul soutien du grand-père et de la grand-mère qui les ont élevés jusqu’à présent et qui préfèrent les garder maintenant qu’ils sont susceptibles de leur venir en aide à leur tour.
J’ai recueilli néanmoins les adhésions suivantes (…)
Il est encore possible qu’ils changent d’avis jusqu’au moment de les mettre en route sur Zinder.
Il eut été peut-être préférable de les faire commencer leurs études dans les écoles locales.

Zinder, le 10/11/25
Président à Dosso
En réponse à votre lettre n548 du 22 octobre, j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’il importe aux tuteurs de décider immédiatement s’ils veulent nous confier leurs pupilles ou non.
Dans l’affirmative, les orphelins devront être aussitôt dirigés sur l’École Régionale de Zinder.

Dosso, le 4 décembre 1925
L’administrateur des colonies, commandant le cercle de Dosso. À monsieur le Président du Conseil des Pupilles de la Nation du Niger à Zinder
Comme suite à mon N 548 et en réponse à votre lettre du 10 novembre, j’ai l’honneur de vous faire connaître que, comme il fallait s’y attendre, les tuteurs qui hésitaient à envoyer leurs pupilles à l’École de Zinder, viennent d’y renoncer définitivement.
Le cercle de Dosso ne dirigera donc sur l’école de Zinder aucun pupille de la Nation.

Ainsi, le projet « solidaire », pensé selon les perceptions de l’orphelinage de guerre et de ce que doivent être les responsabilités de la France, s’est-il manifesté progressivement comme un objet de tensions. Autour de ce projet, s’expriment des rapports de force opposant les administrés aux administrateurs, autour de ce que doit être la prise en charge des « orphelins de guerre ». Si l’adoption par l’État sous-entend que celui-ci doit décider du devenir des enfants, le statut de « pupille » est considéré autrement par leurs proches. Le dédommagement du décès des pères est accepté, a contrario de la scolarisation des enfants à Zinder d’une part, parce que ces enfants relèvent de la responsabilité de leur famille et d’autre part, parce qu’ils contribuent à la production agricole.

Les tensions sont perceptibles entre les administrateurs eux-mêmes. Leurs points de vue quant au projet de scolarisation sont extrêmement divergents. Certains relayent les souhaits des familles concernées, et cherchent des modalités alternatives, tenant compte des situations des enfants et de leur statut quotidien, tandis que d’autres réaffirment le projet « civilisateur » et politique de la colonisation.

Les allers-retours entre familles et administrateurs ont finalement conduit à la transformation du projet premier. Des quarante-trois « pupilles », « adoptés » via le processus de sélection du comité local, seuls deux ont finalement été retenus. La somme allouée au comité local a alors été partagée entre ces deux bénéficiaires.

Le lieutenant-gouverneur Brévié en rend compte dans une note adressée au Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, par une lettre du 13 mars 1926.

Zinder, le 13 mars 1926
Le gouverneur des colonies, chevalier de la légion d’honneur, Lieutenant -Gouverneur du Niger,
A monsieur le Gouverneur Général de l’Afrique Occidentale Française (directeur des affaires Politiques et Administratives), Dakar
Deux pièces jointes

J’ai l’honneur de vous faire part des Procès Verbaux des réunions du Comité Local des Pupilles de la Nation (section du Niger) en date du 25 Juin 1925 et du 3 Mars 1926.
La lecture de ces documents vous permettra de vous rendre compte de l’effort réel fait par MM les administrateurs
-commandants des Cercles à l’investigation du comité pour obtenir par les moyens que vous préconisez dans vôtre 51 du 29 février 1924 : les meilleurs résultats.
L’utilitarisme farouche qui caractérise la mentalité des populations de la colonie, leur participation à l’essor économique de la Nigeria, leur souci de mettre aussitôt que possible en action les moyens productifs familiaires amenaient M l’administrateur en chef Toré (dans sa lettre N 274BP qu’il vous adressa le 12/07/24) à envisager l’insuccès de notre œuvre d’assistance des orphelins de la Guerre.
L’événement justifie ces précisions.
Il résulte en effet de l’enquête poursuivie par les Administrateurs que les tuteurs presque tous proches parents des pupilles, exprimèrent le désir de conserver la garde des enfants, des coutumes locales leur imposant ce devoir.
Nonobstant, il fallait utiliser la subvention de 5000 FCFA accordée depuis 1922 par la section permanente de l’office National des Pupilles de la Nation, ainsi que celle de 3000 F allouée par le Budget Local du Niger en 1925.
Le Comité colonial considérait que son intervention devait être malgré tout effective du jour de la mort au champ d’honneur des tirailleurs au jour de l’émancipation de leurs orphelins ; fit deux parts de ses ressources budgétaires.
La plus importante pour dédommager les tuteurs de tous frais antérieurs à juillet 1925, l’autre pour subvenir à l’entretien et à l’instruction des pupilles que voudraient bien nous confier leurs parents.
C’est ainsi qu’en août dernier la somme de 6146 F fut équitablement répartie entre eux et que seuls deux pupilles sur 43 furent présentés à l’orphelinat de Zinder.(…)
Ne voyant personnellement aucun inconvénient à faire face à cette proposition, j’ai l’honneur de la soumettre à votre haute
approbation.
Signé Brévié »

…..

De cette étude de cas, ressort donc que les décisions des autorités coloniales n’ont pu être appliquées. Le projet de prendre en charge les orphelins de « tirailleurs » « morts pour la France », lors de la guerre de 1914-18, a été avorté.

Il ne considérait pas les enjeux locaux : le statut des enfants en tant que membre actif du foyer, le devoir de les prendre en charge au sein de la famille et le peu de popularité des écoles françaises.

Le projet colonial a donc été modifié. Son énoncé charitable s’est rapidement transformé en projet colonial visant à former des agents « utiles » à la colonisation. Faute de pouvoir imposer un mode de fonctionnement aux familles des « pupilles », et cela probablement du fait du positionnement des administrateurs locaux qui n’ont pas souhaité imposer le projet colonial par la force, seuls deux enfants ont bénéficié du soutien du comité local.

Deux points sont ici explicitement considérés avec discordance : le rapport de la filiation à l’enfant et en quoi il peut devenir un individu « utile ».

Tableau récapitulatif des arguments confrontés au sujet de « l’orphelin de guerre »
  Discours des autorités coloniales Points de vue des familles rapportés par les commandants de cercle
Droits sur l’enfant Enfants « adoptés » par la France en tant que « pupille ». Enfants sous la responsabilité de leurs parents paternels, interlocuteurs des commandants de cercle
« Utilité » Devenir des intermédiaires de l’administration coloniale, lettrés en Français Membre du gandu (unité familiale élargie) participant aux travaux champêtres,
Soutien des plus âgés,
Et potentiels marabouts

Il en fut autrement pour les enfants « métis » qui ont été mis dans des foyers, du fait de l’autorité coloniale représentant le père absent. Ce projet a aussi fait l’objet de discussions conflictuelles, révélatrices d’usages politiques du statut « d’orphelin ».