Chapitre 5. « Nous ne sommes pas des orphelins !
Nos pères et leur pays, la France, nous ont abandonnés»

Une politique de protection des « orphelins de guerre », « adoptés » par l’État, a été élaborée par la France, suite à la première guerre mondiale. Cette politique a été appliquée à l’ensemble des territoires et colonies mais elle a été adaptée selon des enjeux locaux.

Le statut de « pupille » fut ensuite accordé à une autre catégorie d’enfants : celle des « métis »104, issus de relations plus ou moins légitimées par les règles matrimoniales, dites « coutumières », ou issues de relations éphémères, plus ou moins forcées105. D’autres sont les enfants de femmes dites « libres », qui fréquentaient les bars, ouverts pendant la colonisation106. Certains « métis », qui ont bénéficié d’un récit sur leur histoire, racontent.

‘« Ma mère était peule. Avec sa famille, ils faisaient la transhumance pour que les bovins aient de quoi manger. Elle était jeune, elle avait peut-être douze ou quatorze ans. Elle était avec son père, qui était le responsable du groupe. Ils ont croisé un chantier, pour construire les routes. Là, il y avait un officier qui surveillait les travaux. Il a dit qu’il voulait ma mère. Son père a accepté, malgré lui, comme il ne voulait pas de problèmes. Alors ma mère est partie avec mon père, après qu’ils aient fait le mariage « coutumier ». Et ils ont eu deux filles : ma grande sœur et moi. »

« Ma mère travaillait dans un bar, à Zinder. Elle buvait beaucoup et elle me maltraitait. La femme avec qui elle habitait, qui s’est occupée de moi après la mort de ma mère, m’a raconté que mon père était un officier gradé. Les gens du quartier m’appelaient par son nom, comme on le connaissait. Il venait souvent voir ma mère dans ce bar. » ’

Les administrateurs coloniaux ont reconnu le phénomène et ont proposé des règles pour permettre la reconnaissance légale des enfants de Français. En Afrique Occidentale Française, des enfants étaient reconnus par leur père alors qu’il avait épousé leur mère devant les tribunaux administratifs ou après qu’il ait fait établir un certificat de naissance, stipulant leur identité civile, ou lors d’un jugement administratif, permis par la comparution de témoins.

Quant aux enfants, qui n’ont pas pu accomplir ces démarches, ils n’étaient pas « reconnus », légalement, comme fils ou filles d’un géniteur français mais comme enfants métis « nés de père inconnu », ou « illégitimes ». La filiation – donnant droit au nom du père – n’est donc accordée que juridiquement, et seulement selon une voie que nous pourrions qualifier de « descendante », puisqu’elle doit venir du père107.

La nationalité française était accordée si les enfants bénéficiant de « l’état de métis » demandaient, avant leur majorité, un jugement supplétif auprès du tribunal.

Selon les correspondances administratives, les enfants métis non reconnus, ou dont les pères étaient mutés vers une autre colonie ou rapatriés, étaient rejetés par leurs familles maternelles. Était, par ailleurs, exprimée la nécessité de recruter les enfants selon leurs conditions de vie quotidiennes. Un différentiel était ainsi fait entre la condition des enfants touareg et ceux des autres groupes108. Un tel constat servit de justification à un projet de mise en orphelinat des « métis », identifiés dans les cercles administratifs, tandis que les anciens pensionnaires décrivent plutôt un éloignement forcé.

‘« Je me souviens du jour où le commandant est venu me chercher. J’avais peut-être six ans. Il était à cheval. J’étais avec ma grand-mère. Il m’a fait monter sur son cheval. Je n’ai pas pu dire au revoir à ma mère. Ma grand-mère pleurait et moi aussi », extrait d’entretien avec une ancienne pensionnaire.

« Je sentis que ma mère me cachait quelque chose de plus profond dans son cœur, une sorte de contrainte de soumission à un ordre supérieur, peut-être la volonté de Dieu ? (…) Dans les causeries du soir avec ma grand-mère, elle devinait déjà que son fils allait un jour la quitter, mais qu’il aurait peut-être un avenir plus sûr dans un internat des Blancs. Elles chuchotaient ensemble que les Blancs n’abandonnent jamais leurs gosses. » (Ferral 2007 : 14)’

Le projet colonial, de prendre en charge des enfants métis, est synthétisé dans une circulaire du ministère des colonies109, datant du 7 novembre 1934.

À « M.M. les gouverneurs généraux, gouverneurs des colonies et commissaires de la République des Territoires sous mandat » 110 ,

J’appelle (…) votre attention sur la question des enfants métis abandonnés.
Ce problème des métis est à envisager, non seulement au point de vue politique et moral, mais aussi au point de vue médical. Aux colonies, certains d’entre eux deviennent des isolés et déclassés.
S’il est abandonné par son père rentré, en France, le métis reste entre les mains de sa mère indigène. Pour celle-ci, il est le plus souvent une gêne et parfois même elle est, avec son
enfant, rejetée par sa propre famille, qui ne considère pas le métis comme étant de sa race. Dès lors, l’enfant métis subit, dès le plus jeune âge, les plus grandes difficultés pour assurer sa subsistance journalière et ses besoins ; les soins médicaux, il ne peut les trouver que confondu dans la masse des indigènes venant aux consultations des dispensaires.
Les sentiments de rancune que, si souvent, il manifeste plus tard, proviennent non seulement du souvenir des humiliations morales subies, mais encore des privations matérielles supportées dans l’enfance. 
Déjà existent, dans beaucoup de colonies, des œuvres d’assistance sociale aux garçons métis et aux filles métisses, moralement et matériellement abandonnés : les écoles orphelinats administratifs de Bamako où les enfants métis des deux sexes sont reçus au titre de pupille de la Colonie (…) l’école des sœurs de Saint-Joseph de Cluny à Dakar, l’œuvre des petits métis abandonnés à Madagascar, les orphelinats des missions de la Congrégation du St Esprit en Afrique Équatoriale Française et au Cameroun. Certaines colonies n’en possèdent pas encore. Il importe de combler cette lacune et de développer autant que possible ces œuvres d’assistance sociale aux métis.

Jules Brévié, devenu Gouverneur Général de l’Afrique Occidentale Française depuis 1930, après avoir été le premier Lieutenant-gouverneur du Niger, répond alors111, depuis Dakar :

L’assistante aux enfants métis relève, pour une part, de l’action charitable qu’exercent depuis de nombreuses années les missions religieuses de l’ouest africain et, pour une autre part, des six orphelinats officiels, répartis dans les colonies du soudan, du Niger, du Dahomey, de la Cote d’Ivoire et de la Guinée, groupant plus de trois cent métis des deux sexes, à qui ils assurent, en même temps, que leur entretien matériel, leur éducation et leur instruction, jusqu’à l’obtention d’un métier ou d’une situation administrative.

Ainsi donc s’exprimait, officiellement, la politique générale de la France, en faveur des enfants « métis » de l’Afrique Occidentale Française. L’objectif était de veiller à assouvir leurs besoins quotidiens (sanitaires, alimentaires, vestimentaires) comme leur devenir, ainsi qu’à assurer la formation d’agents de santé et de fonctionnaires112 :

La colonie a besoin de sages-femmes, d’institutrices, d’infirmières ; il est indispensable de donner à nos pupilles, en un minimum de temps, l’instruction nécessaire qui lui permettra d’entrer dans les grandes écoles 113 .

Le lien des enfants à la France justifie la mise en internat, même si la reconnaissance juridique est évitée. Nous assistons donc à un projet bien plus ambigu qu’une simple « politique d’assimilation ou d’exclusion », décrite au Togo par David Guyot (1993 : 404) puisque, si la reconnaissance juridique n’est pas systématique, le projet de mise en orphelinat des enfants pour leur donner une éducation dite « française », assimilationniste donc, est basé sur une reconnaissance officieuse.

Emmanuelle Saada (2004) décrit de rares pratiques « frauduleuses » d’attribution d’un nom paternel aux enfants métis. D’autres Français, des amis du père notamment, reconnaissaient des enfants, sans être les géniteurs. Ces cas exceptionnels furent traités rigoureusement, par les administrateurs coloniaux. Selon l’auteure, cette politique stricte devait servir elle aussi à maintenir la distinction des « colonisateurs »-« colonisés », en partie fondée sur une idéologie raciste, que le statut de métis venait perturber (Lauro 2005 : 111-112 ; Ruscio 1995 : 36-39).

La prise en charge des enfants en orphelinat semble s’inscrire dans une même optique régulatrice. Si l’objectif affiché n’est pas de restreindre les demandes de reconnaissance de filiation française, il s’agit de faire oublier l’abandon du père en s’y substituant. L’usage du statut « d’orphelin » s’inscrit dans cette stratégie puisqu’il fait disparaître le père.

Notes
104.

L’histoire des enfants métis au Niger mériterait un travail de thèse à part entière, tel que celui effectué par David Guyot au Togo (2002). La qualité des archives conservées aux Archives Nationales de Niamey permet la reconstitution, avec nuances, des trajectoires des enfants. Le livre, publié par Albert Ferral (2007) offre des détails précis du quotidien dans les foyers, dont les anciens pensionnaires témoignent. Ils rendent également hommage aux directeurs ou enseignants qui ont influencés leurs histoires de vie.

105.

Voir notamment le roman de Pierre Bearn (1959), qui donne la place au point de vue du Blanc (un géologue), et celui de Hampaté Bâ (1973), qui rend compte du regard observateur de l’interprète Wangrin. Etienne Péroz (1895 : 298-299) relate également le « don », plus ou moins forcé, des femmes aux « tirailleurs », « captifs » recrutés pour servir l’avancée coloniale, alors qu’il était lui-même officier. Abdoulaye Mamani (1980) écrit, quant à lui, le sort réservée aux femmes prises par les officiers et les tirailleurs, sous la responsabilité de Voulet. Sur la réinterprétation de l’histoire proposée par ce roman voir notamment Antoinette Tidjani Alou (2005). Voir également Olivier de Sardan (1976), sur les récits, de seconde génération, sur la période coloniale. Pour la Haute-Volta, voir Kambou-Ferrand qui raconte la vie de Waae-Hirena, une jeune femme lobi conduite aux travaux forcés et prise pour maîtresse par un administrateur colonial (1995 : 147-156). Le statut des femmes prises par le Blancs et mises enceinte est décrit ainsi que les stratégies des jeunes filles pour se faire renvoyer du cercle. Pour le Congo Belge voir Amandine Lauro (2005).

106.

Pour une synthèse sur la situation des « Euroafricains » de père portugais, anglais ou français, en Afrique de l’Ouest, entre le XVIe et le XVIIIe siècles, voir George Brooks (2003). Voir également la synthèse de White (1999) sur la politique coloniale envers les enfants métis d’Afrique de l’Ouest.

107.

Il en fut autrement en Indochine, notamment, où les enfants ont bénéficié du droit à la recherche paternelle (Saada 2007).

108.

Voir la circulaire N310/APA du gouverneur du Niger Toby. Dossier 2H3.60 « Situation sociale des enfants métis : 1953 ». L’explication donnée est que les enfants relèvent de la responsabilité de la mère. Ils vivent chez elle et avec elle. L’autre différence reposerait sur une autre perception du blanc.

109.

Inspection générale du service de santé des colonies, 4ème section, Protection de la Maternité et de l’Enfance.

110.

Consultée aux Archives Nationales de Niamey, dans le dossier H, « 1H2.10 Colonie du Niger, service de santé, dossiers concernant la maternité, 1934-1939 »

111.

N035 AG/SS.E le 7/I/35, Dakar, le 19 décembre 1934.

112.

Sur l'utilisation d'autres enfants étiquetés comme « abandonnés », retrouvés et pris en charge par l'autorité française, depuis le règne de Louis XIV, voir Jeorger (1987). Ces enfants que l'auteur appelle « objet » étaient notamment élevés dans le but de devenir des « enfants de troupe » ou les premiers colons.

113.

Rapport de l’inspecteur Roehrig, datant du 16 avril 1945