Le déplacement de Fada à Maradi : un exemple d'enjeux expliquant l'usage du terme « orphelin »

En 1947, lors du conseil général du Niger (assemblée servant le projet de l'union européenne accordant la citoyenneté aux habitants des colonies), Boubou Hama, écrivain et homme politique, pose le problème du rapatriement des filles, hébergées alors auprès de religieuses, à Fada N'Gourma (récemment rattaché à la Haute-Volta, reconstituée, en 1947). Kollo est proposé pour accueillir les fillettes. Les arguments ne sont pas consignés dans les archives. En revanche, le compte-rendu du conseil général suivant, de 1948, nous en dit un peu plus.

Le conseiller Oumar Ba s'exprime alors ainsi :

 Je suis désolé d'être obligé de provoquer un débat sur une question aussi délicate. Ce débat nous avons voulu déjà l'éviter, lors de la session précédente, et nous nous sommes bornés à émettre un vœu pour que le transfert du foyer des métisses de Fada soit fait le plus rapidement possible. Aujourd'hui nous constatons que ce transfert n'est pas encore fait.
La plupart des enfants qui sont à Fada ne sont pas des orphelines, mais bien des enfants abandonnées par leur père 115 . Il reste la mère, et celle-ci voudrait bien voir souvent ses enfants. Fada est loin du Niger, et les mères bien souvent ne peuvent se déplacer.
De plus, il me semble que la plupart du temps, ce n'est pas avec le consentement des mères que les enfants sont mis au foyer.

Deux choses sont ici dénoncées, explicitement, par le conseiller :

  • l'euphémisation de la responsabilité des pères, protégés par l'administration coloniale, notamment par l'usage du terme « orphelin »116,
  • la violence symbolique qui accompagne la mise en orphelinat et qui rend véritablement compte des rapports de force coloniaux. Il est ici question de conflits d'autorité sur les enfants. Des mères demandent à les voir, les conseillers nigériens se font leur avocat, mais l'autorité coloniale décide, contrairement au cas précédemment décrit des pupilles de guerre.

Les revendications du conseiller sont interrompues pour l’inviter à expliciter ses arguments, ultérieurement. Oumar Ba, entendu le 16 novembre 1948, met alors l’accent sur :

  • le faible niveau d’enseignement délivré par les sœurs,
  • les conditions de visite qui découragent les mères et rendent la situation de séparation éprouvante,
  • les mariages de certaines des filles avec des catholiques, gourmantché.

La demande du conseiller est rejetée par le gouverneur du Niger Toby, suite au rapport de l’inspecteur Roehrig117, proposant, tout de même, le déplacement des enfants.

Conclusion
La situation du foyer des métisses de Fada n’est à mon avis pas aussi mauvaise que Monsieur le conseiller Général et sénateur Oumar Ba a bien voulu le dire. Les arguments exposés par lui pourraient bien cacher des raisons d’ordre politique qu’il ne m’appartient pas d’approfondir.
Je suis cependant d’avis que le foyer de Fada devrait, dès qu’une installation confortable sera achevée, rentrer au Niger, pays d’origine des pupilles. 

Le 14 février 1949, le gouverneur Toby adresse alors sa décision au président du conseil général du Niger :

Monsieur le président,
Au cours de la séance du 25 Novembre 1948 du Conseil Général, Monsieur le Conseiller Oumar Ba avait critiqué l’administration du Foyer des métisses de FNG (Haute-Volta) dont l’entretien incombe au territoire du Niger.
À la suite de ces critiques, j’ai fait effectuer une enquête sur place par Monsieur le chef du Service de l’Enseignement du Niger.
Les conclusions de cette enquête sur les différents points signalés par Monsieur le Conseiller Oumar Ba ont été les suivantes :
Fréquentation scolaire : toutes les pupilles d’âge scolaire fréquentent l’école privée rattachée au foyer, à l’exception depuis la rentrée scolaire, de deux pupilles âgées de 16 et 13 ans que leur insuffisance intellectuelle rend inaptes à poursuivre des études. L’une d’elles a été, pour cette raison,
remise tout récemment à sa famille, l’autre suit les cours de couture et d’enseignement ménager.
Visite des mères : il n’est fait aucun obstacle à leur visite.
Mariage des pupilles : monsieur les conseiller Oumar Ba n’a cité qu’un seul cas : celui de B. ; or, celle-ci a été mariée à 19 ans à un infirmier vétérinaire, sur sa propre demande, et avec autorisation administrative.
Installation matérielle (…) bonne
La commission des finances du conseil général avait demandé que le foyer de Fada n’Gourma soit transféré à Kollo. Or une enquête épidémiologique a donné les résultats suivants pour le centre de Kollo (…) Les conclusions de ces médecins sont défavorables à cette installation (…)
Dans ces conditions, je suis au regret de ne pouvoir envisager l’installation du foyer des métisses à Kollo, et je vous serais très obligé de vouloir bien soumettre cette affaire à un examen plus approfondi de l’Assemblée locale, compte-tenu des résultats des enquêtes administrative et médiale relatées ci-dessus, et en fonction des possibilités du territoire en matériaux de construction.

…..

Il faut attendre le rapport de l'inspecteur Allainmat, en 1951, pour que la demande de transfert soit prise en compte et les filles accompagnées, à Maradi, en 1953. Cette décision doit beaucoup à un micro-événement : l'entrée en noviciat d'une des jeunes métis, sans l'autorisation préalable du gouverneur du Niger.

Sœur D., directrice du foyer des métisses de FNG à monsieur le gouverneur du Niger à Niamey, le 23 septembre 1952

Monsieur le gouverneur, en réponse à votre lettre du 6 septembre 1952, je viens vous demander s’il ne vous serait pas possible de modifier votre décision au sujet d’Y.
Cette pupille qui, d’après ses papiers, est née en 1935 est
certainement plus âgée, elle a la taille d’une personne de 20 ans. Or, à cet âge, la nature elle-même demande de la femme autre chose qu’une vie tranquille dans un internat. Et cette vie trop monotone influe sur la santé.
Cette enfant, qui depuis 8 ans, vit en contact journalier avec les sœurs, a pu les voir à l’œuvre. Et, lorsqu’elle exprima son désir de vie religieuse, nous ne lui avons pas caché les difficultés qu’elle pourra rencontrer. Malgré tout ce que nous lui avons dit, elle persévéra dans sa résolution.
Alors, devant descendre au Dahomey au mois de Juillet, je l’ai emmené avec moi pensant qu’à Niamey elle pourrait vous présenter sa requête et plaider elle-même sa cause. Malheureusement vous étiez aux obsèques de Monsieur le gouverneur de Côte d’Ivoire. Que faire ? Peut-être valait-il mieux se rendre compte si ce genre de vie lui conviendrait, et essayer, avant de vous transmettre sa demande ? C’est ce que nous avons fait.
Après deux semaines passées à Sakete, je lui proposais de la ramener à Fada. Elle me répondait « je reste ici ». Pour éviter les frais de voyage et les fatigues, je l’y ai laissée provisoirement, en attendant votre décision. Dans une lettre que j’aie reçue dernièrement, elle me dit sa joie de vivre parmi les postulantes et les novices. Mais si vous maintenez votre décision, je me ferai un devoir de la rappeler, malgré la peine qu’elle va certainement éprouver.
En vous priant de m’excuser d’avoir agi trop vite, je vous prie d’agréer, Monsieur le Gouverneur, mon profond respect.

La réaction de l’inspecteur Allainmat explicite la primauté de l’autorité du gouverneur.

M Allainmat à monsieur le gouverneur, le 2 octobre 1952

Une fois de plus nous nous trouvons en présence de la méthode classique : le fait accompli qui suppose, pour réussir, que l’intéressée ne se trompe pas en pensant qu’on
n’osera pas réagir.
La sœur D., par lettre du 5 juillet, vous a demandé l’autorisation de faire entrer Y. au couvent. Sans attendre votre réponse, elle a décidé d’emmener cette jeune fille au Dahomey, à ses frais je suppose, et de l’y laisser sous le seul prétexte qu’au moment du retour, son élève lui a répondu « je reste ici ».
La sœur D. a ainsi permis à une jeune fille mineure,
qui lui était confiée par le gouverneur du Niger 118 , de disposer d’elle-même. On pourrait dire, aussi bien, qu’elle a disposé, sans votre autorisation, d’une jeune fille que vous lui aviez confiée .
Je n’insiste pas sur l’effarante raison que donne la sœur dans le 2
ème paragraphe de sa lettre, car si elle estime « qu’à cet âge la nature elle-même demande à la femme autre chose qu’une vie tranquille dans un internat…. » Je me demande vraiment ce qu’elle va faire au couvent !
En conséquence, compte-tenu :
a/ de ce que la sœur D. n’avait pas à prendre elle-même la décision d’emmener son élève au Dahomey
b/de ce qu’il lui était possible de demander conseil à son passage à Niamey où, en votre absence, le chef du bureau politique ou moi-même pouvions la recevoir.
c/ de ce qu’elle n’avait pas à permettre que la volonté ( ?) de la jeune fille puisse se substituer à la sienne.
e/ de ce qu’il est bon qu’on sache tout de même qu’une telle attitude ne peut se révéler systématiquement sans danger.
Je [dés]approuve entièrement l’initiative prise par la sœur D. et je demande qu’elle soit invitée à faire réintégrer l’internat à la jeune Y., à ses frais, bien entendu

Selon les souvenirs d'une religieuse rencontrée à Niamey en 2006, avant son départ en retraite :

‘« Allainmat n'aimait pas les religieuses. Il était franc-maçon je crois. Ce qu'il a pu nous compliquer la vie ! C'est à cause de lui que les filles ont été envoyées à Maradi. » ’

Allainmat évoque de multiples arguments en faveur du transfert des fillettes :

« Personnellement, je ne peux que donner un avis favorable au retour de nos jeunes métisses au Niger :
a/ il règlera de façon définitive un « accrochage » annuel et de plus en plus aigu avec les représentants de l'Assemblée territoriale.
b/ il donnera à ces représentants l'apaisement nécessaire quant à l'éducation et l'avenir de
nos fillettes. Il est certain que des décisions comme celle que vient de prendre la soeur Donatienne, qui, sans attendre votre avis, a pris sur elle de conduire l'une de nos pupilles au Couvent à Sakete au Bénin, n'est pas fait pour arranger les choses.
c/ il nous donnera la certitude, par la qualité même des maîtres à qui elles seront confiées que celles de
nos fillettes qui en ont la possibilité intellectuelle pourront poursuivre des études normales. (...)
Dans ce foyer ouvert à toutes les religions et non plus à une seule,
nos pupilles, bien soignées, bien instruites, libres de leur pensée et sûres d'un avenir à la mesure de leur intelligence pourront, à tous points de vue, oublier qu'elles sont presque «  orphelines  ».

L'usage du pronom possessif « nos pupilles », « nos fillettes », renforce l'expression de la responsabilité de l'administration coloniale. La mission de celle-ci, selon l’inspecteur, est explicite : faire que les fillettes oublient « qu'elles sont presque orphelines », c’est à dire « l'abandon » du père.

L'usage du terme « orpheline », entre guillemets, illustre bien la dénonciation du conseiller Oumar Ba. Il est utilisé pour taire la responsabilité des pères, qui disparaissent ainsi du débat.

Cet usage permet également de renforcer l'idée de responsabilité coloniale alors que la prise en charge des enfants est au cœur de plusieurs autorités possibles : maternelle, politique nigérienne, religieuse ou administrative.

Nous mesurons ici comment l'attribution d'un statut n'est pas une évidence mais bien une construction qui est faite de rapports de force tacites ou explicites, de débats, de conflits et de choix personnels. Se mesure aussi comment une politique globale, apparente dans la loi, est réappropriée et conçue aussi au cours de micro-interactions et de micro-événements.

Notes
115.

Je souligne.

116.

Cet argument est repris par Madame Veuve Alzouma Luisette (Ferral 2007 : 37).

117.

Son épouse deviendra la directrice de foyer des métis de Zinder à partir de 1952.

118.

Je souligne.