« D'abandonnés » à « orphelins artificiels » : L. S. Senghor pour dénoncer un projet colonial

Les enjeux ici devinés apparaissent très visiblement, dans un débat produit au niveau de Dakar, en 1947, opposant Léopold Sédar Senghor (alors député du Sénégal et de la Mauritanie à l'assemblée nationale française, avant de devenir Président du Sénégal) et les présidents locaux et généraux de « l'Association Philanthropique des Métis Français ». Les échanges ont lieu dans le journal de Dakar « Le  Réveil » et « Le Sénégal ».

Les arguments de Léopold Sédar Senghor sont :

Il n'y a pas de problème métis. (...) La question des métis abandonnés ? Mais c'est celle même des enfants naturels. L'État se doit de les adopter et de les éduquer. Il ne s'agit pas de faire d'eux des privilégiés ou des hommes tarés, une bourgeoisie de médecins, d'avocats, de sage-femmes (...) et dans le cas des filles, des concubines pour les conquérants aryens. L'État se doit de permettre à chaque enfant abandonné d'occuper, dans la société, la place qui lui revient, selon ses capacités et ses mérites et non selon la tête de son épiderme.

Le point de vue des acteurs intéressés par le soutien des métis est tout autre et s'exprime autour de l'emploi du terme « orphelin artificiel » distinct des orphelins, marquant la responsabilité paternelle et non celle de l'État :

Il y a des obligations morales pour les individus. Il y en a d'autres pour les collectivités. S'il est naturel de demander à ces derniers de ce groupe pour soulager les détresses naturelles créées par dieu, si nous devons créer des hôpitaux, des asiles pour vieillards, les infirmes ou pour les orphelins qui ont perdu leurs parents prématurément, comment demander à ces collectivités de recueillir ces « orphelins artificiels », créés par des hommes sans moralité  ?

Que conclure de ces exemples ? La politique coloniale en faveur des métis, alors générale au niveau de l’Afrique Occidentale Française, ne va pas de soi. Elle propose un discours officiel faisant de la colonie la responsable des métis, souvent étiquetés comme « orphelins », pour faire disparaître le père, protégé par la loi et l'administration. Les détracteurs de cette politique dénoncent cet usage et le terme « d'orphelin » est abandonné ou modifié.

Tableau récapitulatif des arguments confrontés au sujet des enfants de père français dit « inconnu »
  Porteurs du projet colonial Détracteurs du projet colonial
Statuts mobilisés « Métis »
« Pupille »
« Orphelin » ou « presque orphelin »
« Abandonné »
« Orphelin artificiel »
Projet L’administration coloniale remplace le père en tant que responsable « moral » et par intérêt politique (former des intermédiaires locaux du projet colonial, par esprit de conquête et visée « civilisatrice ») Positions variables :
-les pères doivent assumer leurs responsabilités (associations philanthropiques pour les Métis),
-les enfants d’administrateurs coloniaux doivent être pris en charge par l’Etat comme tout enfant abandonné (Senghor)
-les enfants appartiennent à leur mère (Oumar Ba)

Ces trois micro-événements ou débats témoignent donc d’un usage politique du statut « d’orphelin ». Afin de comprendre l’ensemble des enjeux qui accompagne cet usage, il convient de s’intéresser à sa mobilisation par les enfants concernés. Quel statut revendiquent-ils ?

Notes
119.

Positionnement décrit, en Afrique du Sud, par Balandier (1955 : 67-68) pour rendre compte de l’hétérogénéité de la « situation coloniale » traversée de conflits et de rapports très hiérarchisés.

120.

François Manchuelle (1984) rend compte de la situation politique sénégalaise, à la fin du XIXe siècle, dans laquelle la famille Devès, installée à Bordeaux, et que l’auteur qualifie de « créole » a permis un aménagement du pouvoir, alors uniquement aux mains de colons blancs.