Rappelons que les enfants métis ont été distingués par la reconnaissance de leur père. La reconnaissance s'exprime en terme juridique. Certains ont bénéficié de son nom, voire de sa prise en charge, tandis que d’autres ont été classés « illégitimes ». Si le père a demandé la réalisation d'un jugement supplétif ou d'un acte de naissance par le tribunal administratif, les enfants ont bénéficié d'un patronyme et de « l’état de métis ». Ceux-ci ont été exceptionnellement placés en foyer.
‘« Mes parents étaient vivants à cette époque. Ils nous ont déposés au Foyer, ma sœur aînée et moi-même. Je me souviens que ma mère pleurait, mon père était nerveux et essayait de la consoler, mais en vain.(…) », (Ferral 2007 : 42-43). ’Ceux, non reconnus, se sont vus attribuer le prénom de leur mère, féminin, pour nom. Celui-ci est devenu un stigmate, porté toute sa vie durant pour les hommes et dissimulé par les femmes par le mariage. Cet attribut est devenu le signe d'un statut d'enfant « illégitime » (selon le code civil français repris dans le code civil nigérien) mais aussi important dans la religion musulmane. En effet, le mariage avant la grossesse et le sacrifice du mouton au baptême, moment au cours duquel un nom est donné à l’enfant123(sûnà), font du nouveau-né un enfant légitime.
Selon les anciens pensionnaires rencontrés, il leur a été dit que le mariage coutumier (auré) et le baptême (sûnà) 124 avaient été réalisés pour certains d’entre eux, même si la reconnaissance juridique fait, quant à elle, défaut.
‘« Mon père nous aimait. Il vivait avec ma mère. Je me souviens qu’il avait fabriqué des jouets en bois. Il avait fait le baptême et tout. Seulement, il n’avait pas fait les papiers. Et il a été envoyé en Indochine. On n’a jamais eu de nouvelles. Il est peut-être mort là-bas ». Une ancienne pensionnaire.Se pose ici un élément extrêmement important pour comprendre également la situation contemporaine : les registres normatifs ne mobilisent pas les mêmes procédés de reconnaissance paternelle. Selon les règles coloniales, le passage devant le juge et l’établissement d’un acte d’état civil sont considérés comme des étapes nécessaires. Selon le contexte coutumier, le mariage et le baptême accompagnent le don du nom (sûnà). Aussi, des enfants, qui auraient bénéficié de ces cérémonies, n’ont pas été reconnus par l’administration coloniale, puisqu’aucune autre démarche administrative n’avait été effectuée.
| Définition coloniale de l’enfant « reconnu » | Définition locale de l’enfant « légitime » | |
| Critères de « reconnaissance » de la filiation paternelle de l’enfant | Reconnaissance juridique par la réalisation d’un acte de naissance ou d’un jugement supplétif. | Naissance dans le mariage religieux (auré), accompagnée de la réalisation du baptême (sûnà) |
| Critère d’attribution du statut « d’orphelin » | Enfant « né de père français inconnu », dont la filiation n’est donc pas reconnue juridiquement | Enfant reconnu par le père |
L’étiquette « d'illégitimité » a cependant été généralisée à l'ensemble des enfants métis, dont la paternité française était physiquement évidente, du fait de la couleur de la peau. L'usage de l'insulte de « bâtard » est ainsi revenu à maintes reprises dans des débats politiques. Lors d'une réunion importante, l’un des acteurs principaux fut indexé par l’un de ses opposants, remettant en cause sa légitimité à siéger du fait de son statut d'enfant « illégitime »125.
Ce qui figure comme le prénom sur les pièces d’état civil, selon le modèle français, est le nom donné à l’enfant le jour de son baptême. Le patronyme est en fait le prénom (toujours selon la même logique) du père de l’enfant. Le prénom de la mère marque donc l’absence de reconnaissance du père.
Voir Kambou-Ferrand (1995 : 155) qui décrit comment les femmes étaient récupérées enceinte par leur famille « afin d’effectuer les premiers rites d’officialisation et de protection d’une grossesse », en pays Lobi, puis sur le rejet de l’enfant, représentant les rapports violents entre colons et Lobi.
Je reste volontairement floue sur ces événements, à la demande des anciens pensionnaires rencontrés, qui souhaitent que cet événement ne soit pas consigné par écrit.