L’autre aspect mis en évidence dans cet extrait de récit est la présence, puis l’absence, des pères. Les enfants sont dits « abandonnés ». La fuite de responsabilité des pères, déjà mariés en France, semble avérée pour certains. Il serait toutefois erroné de restreindre leurs comportements à ce seul choix. Un travail précis mériterait d’être réalisé sur des types de réactions paternelles, et sur leur ampleur. Nous pouvons déjà décrire certaines d’entre elles.
Les témoignages des anciens pensionnaires ressemblent à des reconstitutions, subjectives, qui donnent sens à leur histoire. Il est difficile d’y discerner les faits de l’interprétation. Ce qui transparait, dans la plupart des cas, est l’accusation des autorités plutôt que du père126.
‘« Mon père était venu me chercher. Il était rentré en France alors que ma mère était enceinte. Et puis il est revenu. Je devais avoir trois ans. C’était l’époque où les filles étaient encore à Zinder avec les garçons. Mon père est venu. On m’a cherché dans la cour en disant que mon père était là. J’ai couru et je me suis cachée sous l’escalier pour le voir. Il était grand. J’ai entendu la directrice lui dire qu’elle ne pouvait pas me laisser partir avec lui. Il a descendu les escaliers et il n’a même pas demandé à ce que je lui sois présenté. C’est la seule fois que je l’ai vu. »’Pour illustrer cette mise en nuances des comportements paternels, les archives contiennent des correspondances qui rendent compte des démarches de pères à la recherche de leur enfant pour, éventuellement, en obtenir la garde.
|
Dossier 2H3.50, Archives Nationales de Niamey Lettre du19 Juin 1952 Monsieur le gouverneur, Je m’excuse de vous importuner pour une question personnelle, je me suis déjà adressé à Monsieur le Député du Niger qui m’a donné le conseil de vous écrire, étant lui-même dans l’impossibilité de me renseigner utilement. Je suis revenu en France au mois de Septembre 1951 après un séjour de trois ans et demi passé à Dirkou. J’ai laissé dans cette localité une petite métisse, trop jeune pour venir avec moi lors de mon rapatriement et qui se trouve actuellement avec sa mère (…) que je n’ai évidemment, jamais eu l’intention de (…) marier. |
Dans ce cas, le père reconnaît sa fille mais pas la mère. Nous voyons donc que la reconnaissance de l’enfant peut se faire indépendamment du mariage. Selon l’interprétation islamique, l’enfant serait « illégitime », malgré cette reconnaissance juridique.
|
Dossier 2H3.22 aux Archives Nationales de Niamey Monsieur le gouverneur, excusez-moi de vous écrire, mais voilà depuis mon départ de Zinder en 1930 que j’ai un enfant nommé F. et inscrit à Zinder, je vous demande si cet enfant se trouve toujours à Zinder et me faire savoir son adresse, car depuis mon départ j’ai toujours écrit sans avoir de nouvelles. ….. J’ai l’honneur de vous informer que les recherches faites pour retrouver votre fils F. sont demeurées vaines (...) Jean Toby |
Ce cas rend compte de la difficulté à maintenir le lien à distance, après la démobilisation des pères, et parfois malgré leur volonté. L’interprétation d’abandon du côté de l’enfant peut finalement être le produit d’une difficulté pour communiquer.
…..
À l’indépendance, les enfants et les jeunes adultes, sont obligés de quitter les foyers. Eux, qui vivaient entre eux ou parfois mêlés à d’autres élèves, se retrouvent confrontés à un contexte différent de celui qui leur était familier.
‘« Imaginez. On ne parlait pas la langue de nos mères. On ne parlait que le français. On avait été élevé comme des enfants français. On dormait dans des lits, on mangeait à table. À Zinder, je me souviens même qu’un avion venait nous apporter du chocolat pour le goûter ! Imaginez comme ça a pu être difficile de nous réadapter ! Pour moi, c’est là que la France a été la plus coupable. Elle a été coupable de nous enlever à nos mères parce que nous n’étions pas orphelins 127 . Elle a aussi été coupable de nous abandonner. »’Les anciens pensionnaires ont emprunté des chemins différents : le mariage, la migration dans d'autres colonies telle que l'Algérie, l'obtention de postes pour lesquels ils ont été formés par la colonie (enseignement, santé, administration128) ou le retour dans leur famille maternelle. Cette période est relatée comme une souffrance129, marquée par l'impression d'un nouvel abandon.
Oscillant leur vie durant entre ce qu'ils ont appris dans les foyers coloniaux et la place à occuper au Niger, entre l'identité accordée par l'administration coloniale et refusée par la France métropolitaine, les anciens pensionnaires ont dû se positionner constamment par rapport à leur statut de métis.
Certains ont opté pour des trajectoires professionnelles leur permettant de vivre en France. Des anciennes pensionnaires ont épousé des Français. Des métis se sont mariés entre eux et d'autres ont préféré rester dans leur milieu maternel. Les deux dernières catégories sont celles qui attirent plus particulièrement notre attention ici. Elles permettent d’interroger le rapport des pensionnaires devenus adultes, aux statuts de métis/ pupille/orphelin.
Plutôt que de retracer un fil chronologique, permis par les archives, il nous semble plus intéressant ici de partir des récits contemporains, recueillis entre 2005 et 2007. La question posée est alors la suivante : comment le passé est utilisé, au moment présent, à travers les récits autobiographiques ?
Sur le récit des « souffrances du passé [réintroduites] dans le processus positif du présent et du passé », voir Kambou-Ferrand (1995 : 149).
Je souligne.
Voir les curriculums des anciens pensionnaires qui ont participé à l’ouvrage d’Albert Ferral : sage-femme, directeur d’école, directeur de banque, diplomate, hauts-administrateurs en charge de direction ministérielle. Ces trajectoires donnent des éléments quant à la formation des élites africaines, sujet d’un article de Mahaman Tidjani Alou à paraître.
Voir l’ensemble de nouvelles de Sarah Bouyain (2002), en contexte burkinabe, ainsi que son film (2002).