Les récits des pensionnaires des foyers pour métis ont été accessibles du fait du contexte politique actuel et de la politique d'immigration française-européenne. J'ai rencontré ces anciens pensionnaires en 2005 et 2006, alors que Nicolas Sarkozy était ministre de l'intérieur et que l'idée d'une « immigration choisie », même si elle ne s'exprimait pas encore ainsi, continuait à faire son chemin en France.
‘« La France a bien voulu nous reconnaître pendant la colonisation pour nous séparer de nos mères et maintenant elle refuse de nous donner la nationalité ? Pourquoi avant notre aspect physique suffisait-il et maintenant nous faut-il une reconnaissance juridique ? »130 ’Les métis rencontrés, qu'ils aient voyagé ou aient été diplomates, se sont trouvés confrontés aux problèmes de fermeture des frontières pour leurs enfants131, ou du moins à la difficulté d'obtenir des cartes de séjour. C'est donc sous l'impulsion de leurs enfants que les métis rencontrés ont exprimé le désir de revenir sur leur histoire.
Les personnes rencontrées ont expliqué qu’ils me racontaient leur histoire de vie (alors qu'elles avaient plutôt cherché à la cacher) pour différentes raisons :
Les enjeux politiques et l’impossibilité pour moi de poursuivre mon travail de recherche, sans m’impliquer, m’obligèrent d’une part, à prendre de la distance, ne me sentant pas en mesure de répondre autrement à l’attente des personnes rencontrées132, et d’autre part, à intégrer ces revendications contemporaines133 à mon objet d’étude. Elles sont en effet révélatrices de la reconstitution d’un passé, à des fins actuelles134 comme l’introduisait Jean-Louis Triaud (1999 : 10) : « Les nœuds de la mémoire ne sont pas de simples résurgences d’un passé occulté par la colonisation, (…) des « bulles de passé » qui ressurgiraient brusquement à l’air libre après de longs temps de discrétion obligée. La part d’invention y est manifeste, et la réappropriation d’inventions européennes n’est pas la moindre ».
Le contexte actuel offre un exemple remarquablement opposé, plaçant la reconnaissance juridique des personnes face à ces contradictions historiques. La loi Hortefeux (début 2007) propose en effet de permettre le regroupement familial après un contrôle génétique des liens de paternité ; les pièces d’état civil étant considérées non fiables.
Les curriculum vitae des pensionnaires communiqués dans le livre d’Albert Ferral (2007) rendent compte des situations professionnelles de leurs enfants, diplômés, voire expatriés.
Sur « l'instrumentalisation » dont l'anthropologue peut faire l'objet lorsqu'il recueille des discours porteurs de revendications identitaires, voir Albert (Agier 1997) en Amazonie brésilienne et Moizo (Agier 1997 : 65-88) en anthropologie dite aboriginaliste.
Pour une synthèse plus générale concernant les différents mouvements associatifs des Métis, pour la revendication de leurs droits dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest voir White (1999).
Voir aussi le n° 102 de Politique Africaine (2006).