L’émergence d’un projet collectif

Le projet d’être reconnus par la France avait fait son chemin, depuis le début des années 2000, alors qu’Albert Ferral, ancien conservateur du Musée National du Niger et ancien pensionnaire du foyer de Zinder, avait émis l’idée de rédiger un livre pour témoigner de ce passé, auprès de ses enfants.

Après quelques réunions, au cours desquelles des anciens pensionnaires s’étaient réunis et exprimés, le projet d’écrire au Président français d’alors, Jaques Chirac, émergea. Une lettre fut d’abord envoyée au Président de la République du Niger, Mamadou Tandja, qui devait accueillir son homologue français en octobre 2003.

Ces deux missives ne reçurent aucune réponse mais la lettre rend compte :

À monsieur le Président de la République française : demande de grâce pour l’obtention de la nationalité française.

Monsieur le président, nous, métis nigériens, enfants nés de pères français, déclarés nés de « père légalement inconnu » ou de souche européenne par l’armée coloniale française, saisissons l’opportunité de votre historique visite, au Niger, pour vous exprimer notre grande joie de vous souhaiter la bienvenue et un agréable séjour, dans notre doux pays. Monsieur le Président, c’est avec un grand intérêt que nous suivons toutes les actions que vous menez et les efforts que vous déployez contre les injustices sociales.
Nous avons l’honneur d’attirer respectueusement votre attention sur notre requête, relative à l’obtention de la nationalité française, qui nous est reconnue par le décret du 5 septembre 1930. En effet, nos pères étaient des officiers de l’armée française ou des administrateurs civils français, de surcroît mariés légitimement en France. Ceci pourrait expliquer en partie la réticence de l’autorité coloniale à reconnaître notre filiation légitime de père à enfant. Or à ce jour, le problème ne se pose plus en terme de perturbation dans les foyers ni en terme de reconnaissance paternelle, ni en terme de revendication d’un quelconque héritage matériel.
Permettez-nous, monsieur le Président, de vous rappeler, que le décret du 5 septembre 1930, fixe la condition des métis nés de père légalement inconnu en Afrique Occidentale Française. Sur la base de ce même décret, des démarches individuelles n’ont pas abouti pour l’obtention de la nationalité française, pour les plus anciens d’entre nous.
En ce qui nous concerne, nous les ayant-droits, il fallait disposer de la possession « d’état de métis », document juridique qui n’était pas à notre portée et qui devait appuyer les décisions de l’administration coloniale.
Pourtant, dans les faits, les preuves irréfutables existent et corroborent cet état de métis, notamment la mise en place de trois établissements dénommés officiellement foyer des métis à Zinder, Maradi et Fada N’Gourma, qui avaient pour objectif d’accueillir les enfants métis abandonnés par leur père et arrachés à leur mère, afin de leur donner une éducation, une formation et une culture française. Les différents textes et règlements de ces foyers pour métis avaient prévus des conditions d’accès, de vie et de fonctionnement à l’intérieur de l’établissement. Aucune disposition ne faisait état de la nationalité des pensionnaires de ces foyers. Nous devions nous contenter du vocable de « métis ». À ce jour, il existe au service des archives nationales du Niger la liste des pupilles métis, de l’état colonial français, que nous étions établis par les autorités coloniales françaises ainsi que le recensement du foyer des métis, arrêté du 15 mars 1954. Enfin, dans la société nigérienne de l’époque, des mariages coutumiers et religieux avaient été contractés entre nos pères français et nos mères nigériennes, actes légitimant socialement ces unions.
Face à l’inaccessibilité des textes juridiques et du fait que cette situation a été longtemps occultée et ne tolérait aucune revendication, sous peine d’être traités de renégats, nous reconnaissons monsieur le Président que notre ignorance nous a rendu forts clos, d’où notre démarche à titre gracieux.
Certes, le Niger nous a donné le droit de jouir de la nationalité de nos mères, nous lui restons à jamais reconnaissants mais la profonde frustration demeure toujours du fait que le droit à la nationalité de nos pères ne nous est toujours pas reconnu.
Monsieur le Président, le monde entier est témoin des dérapages historiques réparés ou en voie de l’être dans certains pays, sous haute prérogative de chef de l’État. C’est en tant que victimes de l’histoire coloniale française que nous nous en remettons à votre grâce magnanime et à travers votre
pouvoir discrétionnaire qui vous est conféré pour nous accorder la nationalité française en vertu des droits du sang à la filiation directe de père à enfant.
Monsieur le Président, au vue de ce qui précède, nous exprimons notre totale confiance en votre grande sensibilité, votre sens de la justice sociale et votre capacité d’examiner, avec intérêt, la portée historique de notre requête en vue de notre réparation morale et juridique.
Veuillez accepter, monsieur le Président de la République Française, nos remerciements anticipés, l’expression conjuguée de notre profond respect et de notre très haute considération.