Le cheminement du livre d’Albert Ferral

Ces revendications ont mené à la réalisation d’un objet concret : un livre publié par l'un des anciens pensionnaires : Albert Ferral (2007), ancien conservateur du musée national du Niger. Cet ouvrage rend compte de neuf témoignages d’anciens pensionnaires, dont celui d’André Salifou, et de plusieurs autres curriculum vitae éclairant des histoires de vie alors affichées.

Quand j'ai rencontré l’auteur, en 2006, il expliquait que le projet du livre était suspendu. Il avait voulu en faire un livre de mémoire à transmettre à ses enfants, « pour qu'ils comprennent d'où ils viennent », mais très vite les réunions organisées avec les autres anciens pensionnaires se sont transformées en séances de revendications.

Nous voyons ici que l'acceptation d'endosser son statut de « métis » recouvre aussi d’autres enjeux que des revendications identitaires. Il est question de l’explication contemporaine d’une histoire laissée dans l’ombre et prise au cœur d’enjeux politiques différents, selon les périodes (nécessité d’arborer la nationalité nigérienne, volonté d’oublier un père disparu, éviter le sentiment de particularisation en essayant tant que possible de servir le Niger…).

Le livre est finalement paru en mars 2007, avec l’explicitation de ces buts multiples (Ferral 2007 : 27) :

‘« Cet ouvrage sera aussi une réponse pour tous ceux qui ignorent et nous interrogent sur l’histoire des Métis.
Peut-être aussi qu’un jour les colons géniteurs apprécieront et répareront la blessure morale faite aux enfants qu’ils ont abandonnés. Mais ceci reste du passé historique colonial, la loi du plus fort et du conquérant ».’

Une critique en fut livrée dans « Le Républicain », un quotidien, publié à Niamey. Elle met l’accent sur le contraste existant entre la perception d’enfants « illégitimes », subie durant leurs vies, et celles d’enfants, victimes de l’autorité coloniale. Elle rend compte alors du traitement différentiel d’un statut, selon le contexte historique depuis lequel le regard porté s’inscrit.

Grâce à ce livre, tous les préjugés que nous avions sur les métis, tombent d’eux-mêmes. Nous comprenons mieux maintenant pourquoi beaucoup d’entre eux avaient des noms de femmes à la place de ceux des pères. Ces innocents enfants métis nigériens, arrachés des mains et de la tendresse de leurs mères et parents indigènes vivants dès l’âge de 4 à 6 ans, étaient internés d’office dans des orphelinats des métis devenus par la suite foyers des métis, quand leurs pères géniteurs les abandonnaient en fin de service officiel. Un livre à lire donc.

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Si le projet colonial de soutien aux « orphelins de guerre » a été négocié au niveau local, il en fut autrement pour celui intéressé par les « métis », vécu comme imposé par une autorité coloniale forte.

Certains des enfants concernés bénéficiaient d’un statut juridique, lorsqu’ils étaient reconnus à la naissance par leur père ou au cours d’un jugement supplétif. Les autres étaient considérés comme enfants « illégitimes », « nés de pères français inconnu », malgré, parfois, la réalisation d’un mariage ou d’un baptême musulmans.

Cet état dit « d’abandon », dans certains cas, malgré les pères, a conduit au choix politique de placer les enfants en institution afin que :

À côté de cette politique, appliquée dans le quotidien des enfants enlevés à leur famille maternelle, des modalités d’attribution de la reconnaissance de la nationalité française étaient élaborées au niveau législatif et étaient ignorées par les pupilles.

Lorsque les Français quittèrent la colonie du Niger, devenue République, les enfants, élevés dans la langue française, auprès de religieuses puis d’administrateurs et enseignants français, durent négocier leur place. Certains occupèrent les postes pour lesquelles ils avaient été formés tandis que d’autres durent dissimuler leur statut au quotidien, privilégiant l’immersion au sein de leurs familles maternelles.

La nationalité française a été prise par certains, mariés en France, tandis que ceux restés au Niger n’y ont pas accordé d’importance, cherchant à œuvrer pour être pleinement intégrés comme Nigériens. Cet objectif a été mis à mal par des indexations régulières lors de débats ou de manifestations publiques, ramenant les concernés à leur statut de métis, connoté par celui « d’illégitime ».

Les changements de politique internationale influant sur leurs trajectoires et celles de leurs enfants (désireux de bénéficier des études du pays que leurs parents leur ont fait connaître notamment en les inscrivant dans des écoles françaises) ainsi que la fragilité du statut de retraité au Niger, ont récemment fait surgir un passé, coloré d’un sentiment d’injustice.

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De cette étude de cas, trois points, relatifs à notre thèse, ressortent.

Ce passé n’est pas si lointain et, parallèlement à l’usage fait du statut « d’orphelin », « pupille » ou « métis », il est aussi intéressant d’interroger l’implication de ces anciens pensionnaires, dans la construction de la situation de prise en charge de l’orphelinage d’aujourd’hui.