Conclusion de la deuxième partie

Le retour sur des constructions coloniales de « l’orphelin » se justifie par l’intérêt de ces cas en eux-mêmes. Autour de la mobilisation du statut « d’orphelin » se sont joués des rapports de force entre des administrateurs coloniaux et les familles. Les premiers oscillaient entre démarche solidaire et projet de conquête tandis que les secondes étaient réfractaires à l’éloignement de membres du gandu (désigne la famille élargie tout comme le lieu de résidence)135, notamment pour les confier à des « mécréants » (non musulmans).

Le rapport à l’école des Blancs et les règles de parenté apparaissent comme des facteurs influents, à travers ces exemples. Dans le premier cas, les familles paternelles revendiquent la garde des enfants, en référence aux règles de prise en charge de « l’orphelin de père ». Dans le second cas, l’autorité coloniale en fait de même, en se positionnant comme représentante du géniteur. Elle endosse sa responsabilité, en le faisant ainsi disparaître. L’administration impose alors son projet. Mais celui-ci ne va pas de soi. Il est mis en place dans un contexte marqué par des rapports de force douloureux, apparus dans les débats opposant administrateurs, représentants politiques nigériens, éducatrices catholiques, parents et enfants.

Le recours aux biographies a permis de mettre en évidence les reconstructions constantes des statuts infantiles, à mesure que les enjeux contextuels se transformaient. Les constructions de « l’orphelin » apparaissent négociées, depuis l’échelle individuelle, entre politique globale et enjeux locaux.

Le retour vers ce passé nous a été conseillé par les chercheurs rencontrés au cours de notre doctorat et il nous a aussi été suggéré par le travail de terrain sur la situation contemporaine.

Les archives et les témoignages des anciens pensionnaires des foyers pour métis rendent compte de la solidarité « fraternelle »136 existant entre eux. Les internes, obligés de quitter les foyers dans la précipitation ont été hébergés par un aîné, par exemple. Cet accueil était notamment le fait de métisses sage-femmes, telle que Madame B., née à St Louis au Sénégal et qui fut l’une des premières sages-femmes de la maternité centrale de Niamey.

Quel est le statut qui prima dans cette démarche d’accueil de la part de Mme B. qui eut aussi à héberger d’autres enfants ? Celui de « métisse » ou celui de sage-femme ? Telle est la question que posaient des actrices137 contemporaines de la prise en charge de l’orphelinage.

‘« Je ne sais pas si c’est parce que je suis métisse. Je crois bien que oui. Le fait d’avoir été tantôt chouchoutée, tantôt mise à part, ou aidée par d’autres…je ne sais pas ce qui fait que j’ai depuis toujours ce besoin d’aider les autres. Quand je suis devenue fonctionnaire, j’ai toujours aimé aider les autres comme je pouvais. Vous savez que l’État est pauvre, alors je donnais un peu ici ou là. Et je me suis engagée dans la politique, toujours pour aider les autres. Maintenant on a créé l’ONG pour aider les veuves et les orphelins, parce que l’État ne parvient pas à faire grand-chose pour eux. C’est aussi parce que je suis devenue musulmane. Je sais qu’il est important d’aider les veuves et les orphelins». Membre d’une ONG locale.’

À Zinder également, une actrice impliquée dans le parrainage scolaire « d’orphelins » soutenus par une association italienne, expliquait :

‘« Tu sais, pour moi, la France c’est aussi mon pays. J’ai été formée comme institutrice et je suis devenue institutrice. Quand je me suis mariée, mon mari a voulu que je reste à la maison. Et puis, je me suis convertie à l’Islam aussi, parce que sa famille me le demandait. Alors j’ai cédé. Mais tu vois, tout ce temps, je suis restée aussi française dans mon cœur. Quand mon mari est mort, j’ai créé l’école, pour transmettre ce que j’avais appris. Pour aider cet autre pays de mon cœur, celui de ma mère. Parce que tu as vu l’éducation qui est donnée aux enfants aujourd’hui ? Alors quand on vient me demander d’aider un tel ou un tel, j’accepte. C’est normal. »’

Dans ces deux extraits d’entretien ressort l’importance de considérer la pluralité des statuts des personnes impliquées aujourd’hui dans la prise en charge des « orphelins ». L’une et l’autre mentionnent l’importance de leur enfance, sans faire de lien entre la mise en institution et leur engagement actuel ; il convient donc de ne pas réduire leur action à ce lien observé par le chercheur. En revanche, elles expriment leur engagement au nom d’un projet éducatif ou solidaire, incorporé depuis l’enfance, et traduit par leur engagement au service du bien commun, avec et pour compléter l’action de l’État. La solidarité, le travail sont des occurrences qui reviennent régulièrement dans les témoignages des anciens pensionnaires des foyers (Ferral 2007).

Nous retenons la combinaison, au niveau individuel même, des systèmes de normes

Comment cette pluralité de normes est-elle mobilisée aujourd’hui, par les divers acteurs intéressés par « l’orphelin » ? Selon quelles circonstances et en fonction de quels enjeux, les constructions de « l’orphelin » sont-elles négociées, réappropriées ? Telles sont les questions qui animent la troisième partie de cette thèse.

Notes
135.

Un lexique est à disposition du lecteur, en fin de thèse.

136.

Terme régulièrement utilisé dans les témoignages des anciens pensionnaires. (Ferral 2007 : 32, 38 ).

137.

Les hommes, anciens pensionnaires des foyers, se sont impliqués dans d’autres projets envers leur pays. Concernant l’orphelinage, nous n’avons rencontré que des actrices. Ce constat ne garantit pas que les hommes ne sont pas intervenus.