Depuis la période coloniale, les enfants métis, pensionnaires des foyers, sont devenus des adultes qui, pour certains, constituent l’élite nigérienne. Ils expriment leur engagement pour le pays de leur mère, notamment par la transmission des valeurs du pays de leur père. Ce sont ces dernières qui motiveraient, notamment, des implications en faveur de la « protection de l’enfance » contemporaine.
Comme nous venons de le voir, une femme est ainsi engagée aux côtés des veuves et de leurs enfants. Elle met l’accent sur la catégorie islamique « d’orphelin de père » et précise que son but est de pallier aux insuffisances des services étatiques, eux-mêmes concernés par les « veuves » et les « orphelins » en tant que « survivants pensionnés ». Une seconde reçoit, pour élèves, les enfants parrainés par des ONG européennes.
Ces derniers vivent dans un foyer, dont le nombre de pensionnaires, début 2007, s’élevait à quarante-six. Les histoires de ces enfants, constitueront l’introduction du sixième chapitre de cette partie. Elles esquissent la diversité des trajectoires, susceptibles d’être désignées comme celles de marâyu (orphelins, en hausa).
Nous reviendrons sur ces constructions diverses dans le septième chapitre afin de décrire ce qui, pour les Zindérois, les distinguent et les rapprochent.
Le huitième chapitre portera alors plus précisément sur la négociation des règles islamiques relatives à l’héritage et confrontées aux constructions administratives de « l’orphelin ». Ces zones d’interactions éclairent comment les Zindérois composent avec les normes plurielles, présentes dans leur quotidien.
Chapitre 6. De marâyu à Orphelins et Enfants Vulnérables.
Étude de cas d’un centre
Hadjia 139 est assise dans la cour d’entrée, aux côtés de sa mère âgée. Quelques grandes filles les accompagnent. Elles sont les premières pensionnaires, devenues femmes, et mariées par le père d’Hadjia, avant qu’il ne décède140.
Elle le décrit comme un homme charitable, ayant œuvré sa vie durant pour les pauvres. Les voisins du quartier le présentent plutôt comme un homme politique influent et féru de courses hippiques. Tous ne connaissent pas sa générosité. Pour certains, il était doté de pouvoirs magiques et craints, expliquant son assise politique et sa richesse. Certains reconnaissent qu’il en faisait profiter les autres.
La description d’Hadjia, d’un patriarche charitable, bon à tous les égards, dont le nom est accroché sur la devanture de la maison-centre, omet ces détails de jeu et de politique.
Ce récit idéalisé est offert à tous les visiteurs, bailleurs de fonds, accompagnés d’une assistance sociale de la communauté urbaine. Cette dernière avait d’ailleurs été notre introductrice.
‘« Hadjia est la nouvelle uwa marâyu (« mère des orphelins »). Comme l’ancienne est vieille, c’est à Hadjia qu’on confie les enfants maintenant. On a mis trois enfants de chez la vieille uwa marâyu pour qu’ils puissent mieux étudier. Ils vont voir uwa marâyu le week-end et ils restent chez Hadjia la semaine. »’Ainsi donc, Hadjia se voit-elle attribuer, en petit comité, le statut prestigieux d’uwa marâyu. Ce surnom est normalement accordé par la population et les membres du Sultanat. Nous voyons ici comment les agents de l’État se réapproprient des éléments « traditionnels » afin de façonner leur politique de protection de l’enfance141. Si Hadjia est honorée de ce titre, il ne lui est pas concédé par tous, à commencer par son voisinage.
‘« Elles profitent des enfants pour obtenir des fonds des Blancs. Tout ce qu’on lui donne, elle va le vendre sur le marché pour s’enrichir et distribuer à ses parents. Elle utilise les enfants », des veuves avec lesquelles Hadjia est en conflit ouvert. ’Ces propos rendent compte d’une différence de légitimité accordée par les Zindérois et par les bailleurs de fonds. Ils attirent en cela toute notre attention.
Quand nous arrivions en 2005, Hadjia était méconnue par ces derniers. L’enseigne n’était pas accrochée et notre premier entretien était reçu avec crainte :
‘« Vous n’êtes pas venu pour adopter des enfants ? »’Ces dernières années, des Allemands puis des Italiens s’étaient en effet présentés, dans ce but. Hadjia découvrit par la suite que les bailleurs pouvaient aussi n’apporter qu’un soutien financier. Une Française, bénévolement et en plus de ses occupations professionnelles, mit en place un projet de parrainage du centre. Les quelques correspondants français commencèrent à envoyer de quoi payer le loyer, l’électricité et rénover les peintures. Puis, en 2006, Hadjia reçut des financements de la Coordination Intersectorielle de Lutte contre le Sida (CILS), remis par la Banque Mondiale. Elle devint alors, par ce don, tutrice « d’Orphelins et Enfants Vulnérables », comme l’indiquait le projet. En tant que rare centre de Zinder pour « orphelins », il était un bénéficiaire tout désigné.
Avant d’en arriver à une telle reconnaissance de son action envers des « orphelins », Hadjia nous expliquait en 2005 que son projet consistait à soutenir l’éducation des pauvres. Son discours se modifia avec le temps, à mesure que l’assistante sociale lui confiait des enfants marâyu et alors que les bailleurs se présentaient, intéressés par les « orphelins ».
Ce point de départ nous importe. Hadjia était claire sur ses objectifs mais offrit un autre discours selon l’attente de ses partenaires potentiels. Un an plus tard, l’un de ses financeurs européens, l’accusait de mentir sur les statuts des enfants pour obtenir des fonds. Sa femme avait désiré adopter une fillette et Hadjia avait répondu que celle-ci serait peut-être récupérée par sa mère. Le constat que la fillette n’était pas « sans mère » interpella l’Européen, convaincu alors que le centre d’Hadjia n’était que supercherie. Il nous fit part de ses doutes.
‘« Les enfants ne sont pas orphelins. Elle ment quand elle dit qu’elle s’occupe d’orphelins. Qui nous dit que ce ne sont pas des enfants de son entourage qu’elle récupère ? Quand on lui a demandé qui étaient les enfants, c’était ça, des enfants de parents ou d’amis à elle. Et après, elle dit qu’elle œuvre pour les orphelins ! Tout le monde ici prend en charge plusieurs enfants confiés. Alors pourquoi la soutenir elle ? » ’| Construction des acteurs européens 142 | « Orphelin » |
| Définition | Enfant seul, Vis-à-vis duquel il est possible de récréer une filiation relevant de « l’adoption » |
Hadjia, quant à elle, nous fit part des rumeurs qui circulaient à son sujet alors qu’elle était prête à décrire les histoires des enfants. D’ailleurs, elle avait commencé à le faire quand l’Européen l’a pressée. Il demandait d’expliquer qui étaient les enfants143. Alors qu’elle avait toujours cherché à les protéger de leur histoire, elle se sentit obligée de lui répondre144, malgré la présence des concernés. Alors que les visages effrayés de quelques-uns des enfants défilaient et que la curiosité de ses partenaires s’exprimait, Hadjia demanda à interrompre la séance, souffrant à l’idée de blesser ses protégés par des annonces brutales145.
Les deux parties opposées nous demandèrent un éclairage. Hadjia accepta de partager les dossiers des enfants, pour que nous expliquions sa démarche au partenaire offusqué.
Le quartier Zongo était celui des campements touaregs et peuls, du temps du Sultan Tanimoun. Il est le quartier des étrangers, construit en dehors du mur d’enceinte de Birni.
Statut accordé aux femmes ayant fait le pèlerinage à la Mecque ainsi que dans les interactions quotidiennes à des femmes relevant de la catégorie d’âge des aînées
Ce chapitre a fait l’objet d’une communication à la conférence d’AEGIS, organisée à Leiden, en juillet 2007. Merci à Gabriella Korling pour ses commentaires et son soutien.
Rudiger Seesemann (2002 : 105-115) décrit, à l’inverse, de nouvelles initiatives d’hommes religieux qui se basent sur des principes sufistes, au Soudan, afin de pallier à la défaillance de l’État.
Construction manipulée par les membres de l’Arche de Zoé
Sur la conditionnalité de l’aide imposée par les représentants des organisations internationales aux acteurs locaux, voir Laetitia Atlani en Asie Centrale et en Transcaucasie (2005 : 126)
Sur la manifestation des rapports de force Nord-Sud lors des échanges entre acteurs locaux et développementiste, voir Mappa (2005).
Nous l’avons vu en introduction. L’annonce du statut d’orphelin se fait de préférence en douceur ou alors lors de conflits. Elle n’est dans tous les cas pas anodine. L’européen n’a pas tenu compte de ces précautions.