À l’intérieur de la maison, les histoires ne sont pas racontées, comme nous l’avons mentionné, et un flou est notamment entretenu par une conscience acquise, enfant, de la pluralité des trajectoires possibles. Les enfants sont éduqués pour éviter les revendications ou les distinctions entre parents et recueillis.
‘Ainsi, lors d’une de nos conversations, Hadjia réprimanda une petite fille, en la menaçant de la remettre dans la rue, où elle l’avait trouvée, si elle ne devenait pas plus sage. Elle conclut par un rire en annonçant qu’elle était sa petite-fille biologique. ’Les parents biologiques d’Hadjia connaissent ceux qui ne sont pas de la famille. Les arrivées des enfants, successives, offrent à tous une visibilité des modes différents d’intégration à la maison.
De plus, le caractère exceptionnel de la maison les rappelle : « eux, ce sont les enfants de mon propre fils. Ils vivent avec ceux qu’on nous amène, vous voyez. Comme nous tous, comme mes frères et moi, et comme mes enfants ». À travers le rappel d’une vie communément partagée se dessine une distinction. En effet, « Ceux qu’on nous amène » restent « autres », dans l’énoncé. Cette distinction sert la valorisation du projet de prise en charge.
Mais à l’extérieur, les enfants qui ont grandi ne sont pas présentés ainsi. Ils sont mariés par la famille d’Hadjia. Marier « l’orphelin » est le but que tous les tuteurs présentent. « Je l’ai marié ». « J’ai marié six enfants ». « J’ai marié mes deux filles, après le décès de leur père »… Ces phrases ponctuent chaque récit sur la prise en charge des « orphelins ».
Le mariage permet, entre autres148, le passage vers le statut d’adulte. Il est le rituel qui marque la fin de la responsabilité parentale et donc, l’effacement de la situation particulière « d’orphelin ».
Le garçon dont le père est décédé, s’il n’est pas aidé par ses parents, paternels ou maternels, peinera à constituer la compensation familiale, dite « dot » (sadaki). La fille, quant à elle, si elle ne bénéficie par d’un héritage ne sera pas perçue comme un bon parti, apportant une dot (hé) conséquente.
On comprend alors l’importance de l’accompagnement vers ce rituel et pourquoi, en première partie, les veuves du Sultan mettaient l’accent sur le mariage (auré) d’une petite égarée diya suntua, le même jour qu’une des princesses.
Hadjia et sa famille préparent la compensation matrimoniale, payée par le prétendant homme, et complétée par la valise, riche de pagnes, savons, chaussures et autres biens, qui accompagneront la femme dans son nouveau foyer (après quelques appropriations préalablement par les parentes de la fiancée au moment de la découverte du contenu de la valise). Pour les filles, la famille d’Hadjia fournit les denrées et les meubles qui seront apportées dans la maison conjugale (gara ou hé). Des mariages peuvent être réalisés le même jour, pour éviter les jalousies entre des filles du même âge, et afin de réduire les frais occasionnés par la fête.
Le frère d’Hadjia, Hadjia elle-même, et leur mère, se présentent comme la famille du prétendant ou de la prétendante, sans faire le récit de la trajectoire de leur protégé(e). Officiellement, ils sont les parents du marié ou de la mariée. Les événements suivant le mariage s’inscrivent alors dans le même registre d’obligations et de règles :
Ainsi donc, à partir de l’accueil charitable du patriarche dont la photographie surplombe le salon d’Hadjia, une sorte de parenté a été recréée avec ce qu’elle comporte d’expression de liens fraternels, d’obligations et de partage, en accord avec les principes présentés comme religieux par nos interlocuteurs : « traiter l’orphelin comme son enfant » et le conduire jusqu’au mariage (auré).
Si la parenté recréée est présentée pour valoriser un véritable engagement religieux, servant une reconnaissance sociale, la distinction au sein du centre est toutefois effective, même si elle est nuancée, comme nous l’avons esquissé. Les enfants recueillis n’ont pas bénéficié de l’héritage du père. Elle se manifeste aussi par l’autorisation de se marier entre habitants de la maison. Si aucun mariage de la sorte n’a été conclu jusqu’à présent, en 2007, un ancien recueilli, devenu commerçant, manifestait son intérêt pour une des jeunes filles, écolière et « encore trop jeune pour le mariage », selon elle.
Sur la complexité des enjeux en cours dans les pratiques matrimoniales en contexte hausa, voir Cooper (1997). Sur la description du rituel du mariage voir Nicolas (1986).