Yan suntua de première génération

Cette jeune fille, encore écolière, fait partie des enfants arrivés depuis qu’Hadjia a pris la relève de son père. Cette période marque un tournant, accéléré depuis les années 1990. Comme nous l’avons vu en première partie, des réformes globales ont conduit à l’installation de services sociaux et à la création d’une direction de la protection de l’enfance. Des ONG sont également venues repérer des centres d’appui « aux enfants en difficulté » ou « vulnérables ». D’autres cherchaient des points de recrutement d’enfants « candidats » à l’adoption internationale. Les discours sur un « orphelin global » se sont progressivement solidifiés.

Ce processus s’est accompagné d’un changement de modes de recueil des enfants par Hadjia. En effet, elle s’est présentée à la communauté urbaine et à l’hôpital en se disant prête à recueillir les enfants « ramassés » (yan suntua) retrouvés dans la rue, auprès de « femmes malades mentales errantes », comme disent les assistants sociaux, ou « abandonnés » alors qu’ils sont des nouveau-nés ou en bas-âge. La « tradition » familiale, inscrite dans une démarche religieuse, accompagnée d’un prestige social, est venue s’inscrire dans un système institutionnel, où les services de l’État sont les décideurs. Ils sont également ceux qui font le lien entre les différents acteurs : entre ceux qui représentent le global et ceux qui relèvent du local.

Ce changement vers un fonctionnement plus institutionnalisé et arbitré par les services de l’État, et par leurs partenaires financiers, est celui qui a vu l’attribution du surnom d’uwa marâyu, comme nous l’avons vu, alors que les voisins critiquent ce déplacement institutionnel et interrogent la sincérité véritable d’Hadjia.

‘« Si on prend des orphelins, on assume. Si on ne peut pas s’en occuper, on laisse d’autres en prendre la charge ».’

Telle est la critique communément adressée à Hadjia. Entre 2005 et 2007, le nombre d’enfants recueillis est passé d’une trentaine à quarante-six. La présence de bailleurs a fait croire à Hadjia que son projet de recueillir plus d’une centaine d’enfants allait être réalisé. Certains disent qu’elle s’est considérée comme la seule en droit de récupérer les enfants. Elle a notamment entrepris des démarches auprès du commissariat, alors qu’un enfant retrouvé dans la rue, était recueilli par une autre. Des partenaires ont commencé à se retirer, devant un projet en voie de devenir trop important et selon eux, insoutenable.

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L’étude de cas du centre d’Hadjia permet une perception diachronique des principes et des contraintes, considérés pour recueillir des enfants.

Encore une fois, les modalités de prise en charge se dessinent entre le local et le global mais les décisions individuelles, les incompréhensions et les négociations observées au niveau micro, nous donnent à voir les enjeux et les règles déterminant les modalités de prise en charge ainsi que l’attribution du statut « d’orphelin ».

Hadjia a adopté celui-ci pour répondre à une attente des bailleurs de fonds, avec succès dans les premiers temps. La volonté d’offrir ce que ces partenaires financiers pouvaient chercher, avec l’aide des assistants sociaux transformés en « courtiers » (Bierschenk, Chauveau & Olivier de Sardan 2000) offrant la « tradition » d’une uwa marâyu et le récit idéalisé du père charitable pour garanties, est finalement contestée. Les bailleurs ne retrouvent pas leur perception de « l’orphelin » et l’entourage social décrit une instrumentalisation des enfants à des fins personnelles. Le jeu de négociation des catégories des « orphelins » est donc compliqué et son succès n’est pas garanti. Des oppositions entre les constructions des « orphelins » sont effectivement nettes.

Hadjia et sa famille respectent les principes islamiques en accompagnant les marâyu vers leur statut d’adulte marié. Elles s’opposent alors à la perception de certains bailleurs européens, cherchant des enfants sans responsables, et donc à adopter. Cette dernière posture rappelle celle des administrateurs coloniaux qui abandonnaient leur projet de soutien aux « orphelins de guerre », s’ils ne se plaçaient pas sous leur autorité.

La nécessité d’obtenir un soutien financier pour nourrir les enfants recueillis, peut-être trop nombreux, oblige cependant Hadjia à intégrer un système institutionnel. Le statut d’enfant protégé est alors rendu visible et transforme des habitants de la maison en l’objet d’une rente de développement. La charité islamique envers le maraya est alors pervertie, selon les Zindérois, puisqu’elle ne devrait surtout pas se présenter de manière ostentatoire et intéressée, alors qu’elle relève d’une responsabilité endossée.

Cette responsabilité endossée se manifeste dans d’autres lieux que le centre d’Hadjia. Nous proposons d’en rendre compte maintenant en interrogeant ce qui distingue et rapproche les types d’enfants affublés de l’étiquette de marâyu.