La définition officielle

Au cours des entretiens, les Zindérois150 indiquent, dans un premier temps, que l’enfant appelé maraya (orphelin), est celui qui a perdu son père, garant de sa survie et incontournable, a contrario de la mère qui pourrait être remplacée par sa coépouse. L’Islam est présenté comme le socle de cette définition.

Si les marabouts décrivent unanimement l’importance de considérer également « l’orphelin de mère », les ONG locales se disant islamiques ainsi que les intervenants venus des pays arabes agissant au nom de la Umma (la communauté des musulmans)(Benthall & Bellion Jourdan 2003 ; Benthall 2007), s’intéressent essentiellement au yatim 151, « l’orphelin de père ».

« L’orphelin » fait l’objet de nombreuses prescriptions dans le Coran152. Celui qui a perdu son père doit être protégé des maltraitances et de la dilapidation de son héritage.

Si les nourrissons dont les mères sont décédées ou ceux qui sont retrouvés « abandonnés », ne bénéficient pas du statut « d’orphelin » dans le Coran, s’ils ne sont pas déjà « orphelin de père », ils sont tout de même considérés pour décrire le traitement qui leur est dû (Sonbol 1995).

Mahmoud Yazbak (2001 : 123-124) décrit comment la vie du prophète Mohamed, dont le père est décédé avant sa naissance, est citée en exemple, dans le contexte palestinien durant la période ottomane, pour justifier cette définition restreinte. Les marabouts Zindérois et les représentants des ONG islamiques internationales (Benthall 2007) en font de même.

Les règles, dites musulmanes par nos interlocuteurs, voudraient que les ascendants paternels prennent en charge « l’orphelin », en l’intégrant à leur foyer ou en soutenant financièrement la veuve (zawàra). Ils doivent également représenter le père, lorsqu’il est sollicité ou lorsque l’enfant manque d’autorité. Ils sont également chargés d’assurer l’enseignement religieux des garçons et notamment la circoncision (kathia).

Tableau récapitulatif des attributions de la construction de « l’orphelin de père »
Construction locale « Orphelin de père » en français, maraya en hausa, yatim en arabe
Définition Enfant (non marié) qui a perdu son père
Règles Si en bas-âge laissé auprès de sa mère, au-delà de sept ans (officiellement) pris en charge par les parents paternels. Ceux-ci doivent assurer les besoins quotidiens des enfants, leur éducation notamment religieuse, jusqu’à leur mariage
Usage autre Utilisée par les mères divorcées ou célibataires, voire mariées, pour revendiquer une part de la « rente de développement » pour les « orphelins »

Dans la pratique153, cet enseignement est assuré par les hommes de l’entourage de l’enfant : un parent, vivant à proximité, un grand frère, ou un voisin.

Les enfants, ou tout du moins une partie, sont laissés aux veuves, à moins qu’elles soient estimées irresponsables ou qu’elles émettent le souhait de se remarier, ce qui est le cas des veuves encore jeunes, n’ayant pas mis au monde plus de trois ou quatre enfants, semblerait-il, et dont le dernier né est sevré154. D’autres enfants, avancés au niveau scolaire ou au contraire, réclamant une autorité masculine, pourront être récupérés par un parent plus aisé ou installé en ville. Les frères ou les cousins, aînés, ou fonctionnaires jouent ce rôle, dans la plupart des cas.

Précisons ici que zawàra est utilisé pour désigner les veuves ainsi que les femmes divorcées et les femmes célibataires. L’accent est donc communément mis sur l’absence d’un conjoint et sur la disponible de la femme, non vierge, sur le marché matrimoniale. Les règles de prise en charge de « l’orphelin » ici décrites se rapprochent de celles appliquées après un divorce. Le statut « d’orphelin » n’est toutefois pas même si du point de vue des femmes concernées, la situation vécue est similaire. Lorsqu’elles s’adressent à celle qu’elles perçoivent comme un bailleur de fonds, les femmes mariées ajoutent que même si leur mari est en vie, le fait qu’il ne travaille pas et soit à leur charge les rend presque « veuve » et leurs enfants presque « orphelins ». Ces usages pratiques de la construction de « l’orphelin » rappellent les stratégies évoquées par Alain Marie servant ce qu’il appelle « l’insertion dans le champs social global » (1997 : 10).

En ce qui concerne « l’orphelin » communément reconnu, lorsque la veuve se remarie (de même pour la femme divorcée), la progéniture encore dans la phase officielle de l’enfance, en deçà de sept ans, sera remise aux grands-parents maternels. En effet, rares sont les nouveaux époux prêts à accepter la charge des enfants d’un autre. Une telle configuration exceptionnelle serait la preuve d’un amour sincère, selon les veuves.

Mais, d’après elles, il ne serait possible que dans le cas des veuves aisées, propriétaires d’un logement et indépendantes financièrement. Et les veuves de ce type ne recherchent pas le mariage, contrairement aux jeunes veuves dépourvues d’héritage et de moyens. Elles ressemblent à ces figures indépendantes, décrites par Enid Schildkrout (1986) au Nord Nigeria, alors qu’elles sont libérées de la claustration et se révèlent de savantes commerçantes. Alain Marie (1997 : 9) décrivait ce processus « d’individualisation » affirmé chez les femmes isolées ou les autres personnes en situation de « précarité ».

‘« Les femmes de mon oncle disent que je suis une femme qui porte un pantalon. Et bien, ça me fait plaisir. Je sais qu’elles disent ça pour juger le fait que je ne veuille pas me remarier. Mais je me débrouille. Avec mes beignets, je paye l’école à mes enfants, je paye mon loyer. Et je suis fière de ça. Parce que je ne dois rien à personne, qu’à Dieu. »’

Elles expriment le souhait de trouver un époux uniquement « pour éviter les grossesses hors mariage, pour ne pas faire honte à [leurs] enfants. » Mais, pour elles, il est préférable de choisir un homme déjà marié, qui n’habitera pas avec elles et ne cherchera pas à les diriger. L’autre condition est que cet homme ait un revenu et des biens, c'est-à-dire qu’il ne soit ni à leur charge ni intéressé par l’héritage qu’elles pourraient laisser.

Mais dans la plupart des cas, les veuves sont dans des situations difficiles. L’héritage de leur défunt mari est mince, et partagé entre plusieurs parents, si ce ne sont pas plutôt des dettes qu’il faut désormais régler.

Le quotidien est souvent rude. Les meubles et les ustensiles amenés pour le mariage () sont vendus, ainsi que les pagnes les mieux conservés. La veuve cherchera également à mener une petite activité, parfois secondée par l’un de ses enfants : vente de beignets d’haricot, d’huile d’arachide, de savon, ou aide ménagère dans une maison plus aisée. Si elle bénéficie d’un fond de commerce, elle partira à Kano, au Nigeria, acheter des produits manufacturés.

S. est veuve et a six enfants à charge. Elle les nourrit en produisant de l’huile d’arachide et en vendant des pagnes qu’elle achète à une amie faisant les allers-retours sur Kano. Mais la vente devient difficile, même lorsque les complets sont de bonne qualité. Alors S. a choisi de changer de marchandises. Un produit fonctionne, en toutes circonstances : les aphrodisiaques 155 , pour femmes comme pour hommes. Ils circulent au cours des mariages ou des baptêmes, lorsque les femmes se retrouvent entre elles. S., connue pour son engagement dans une école coranique izala 156 , déballe alors ses produits.

Un travail quantitatif, portant sur le suivi des ressources quotidiennes, notamment alimentaires157, d’une veuve et de ses enfants, serait intéressant pour estimer la part des dons des parents paternels, maternels, des voisins, et des autres (dont les services étatiques délivrant des pensions) ou autrement dit, pour mesurer comment se manifeste, quantitativement, la solidarité. Les « veuves » et les « orphelins » doivent normalement bénéficier de la sadaka (aumône), notamment durant la période de veuvage (tabaka). Il ne nous est pas possible d’en donner ici une perception, les femmes décrivant des rentrées d’argent ponctuelles et irrégulières. Nous pouvons toutefois donner une idée des modes d’obtention d’aides que les veuves décrivent.

Les parents paternels sont exceptionnellement absents, à moins que le mariage ait fait l’objet de réticences. Ils ne sont toutefois pas présents comme le souhaiteraient les veuves. Si les parents paternels rencontrés se disent tuteur des enfants, par leur soutien économique et la charge que représente la progéniture de leur frère ou fils, leur apport couvre rarement l’ensemble des besoins. Les femmes se retiennent de quémander, « par fierté » ainsi que pour ne pas « décourager » ceux qui les soutiennent.

Les parents maternels aident, régulièrement, lors d’une visite. Ils remettent un billet, parfois directement à l’aîné, ou un sac de mil. Les parents du village apporteront une part des dernières récoltes. Ceux plus aisés pourront aussi intervenir dans la scolarité des enfants ou même demander que certains leur soient confiés.

Les voisins, quant à eux, remettront, de temps en temps, un plat, surtout à l’occasion des fêtes. Les enfants, souvent chez leurs camarades, bénéficieront des repas de ces derniers.

Ainsi donc, les règles de solidarité pensées pour la prise en charge des « orphelins de père » sont-elles mises en pratique, en fonction des ressources économiques et selon des événements familiaux antérieurs. Nous verrons, dans le chapitre huit, comment les règles coutumières-islamiques concernant le partage de l’héritage sont négociées et combinées lorsqu’elles entrent en opposition avec les règles bureaucratiques.

Ce qui apparaît dans cette description est la quotidienneté d’un statut officiel. D’autres réalités pratiques invitent les Zindérois à nuancer leur définition première de « l’orphelin » : celles qui relèvent de la survie immédiate d’enfants en bas-âge, privés de leur mère allaitante et protectrice.

Notes
150.

Cette définition de base est donnée par tous, quelque soit le statut de rural/urbain, pauvre/fonctionnaire, fervent religieux ou non. Tous mentionnent les préceptes à leur égard, faisant des orphelins des protégés. Afin de vérifier l’omniprésence de l’attribution d’une « vulnérabilité » plus grande aux orphelins, y compris pour les orphelins riches, menacés que leur héritage soit dilapidé, nous avons effectué des entretiens auprès d’individus marqués par un autre stigmate, bénéficiaires de zakat et des interventions humanitaires : les lépreux du quartier de Karakara. Leur chef de quartier, tout comme tout un chacun, a relaté les mêmes définitions et règles de prise en charge que d’ordinaire. La seule différence se situe dans les écoles, quand les enfants se chamaillent. L’orphelin n’est plus le seul à être indexé du fait d’un statut particulier.

151.

Avner GILADI, “Some Notes on the Qur’anic Concepts of Family and Childhood”, in F. Georgeon & K. Kreiser, Enfance et jeunesse dans le monde musulman/Childhood and Youth in the Muslim World, Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, pp.16-26.

152.

La figure de l’orphelin apparaît au moins dans 17 versets : Al-Baqara, 2ème sourate, versets 83,177, 215, 220 ; An-Nisâ’, 4ème sourate, versets 2,3,6,8,10,36,127 ; Al-'Anfâl, 8ème sourate, 41 ; Al-Kahf, 18ème sourate, verset 82 ; Al-Hachr, 59ème sourate, verset 7 ; Al-Fajr, 89ème sourate, verset 17 ; Al-Balad, 90ème sourate, verset 15 ; Ad-Douhâ, 93ème sourate, verset 6.

153.

Décrite par près de cent cinquante interlocuteurs, veuves, parents paternels et grands-parents, rencontrées entre 2005 et 2007, dans nos quartiers de résidence ou au sein d’associations de veuves.

154.

La plupart des remarques ici effectuées sont valables également pour les femmes divorcées ou celles dont le mari s’est absenté (en exode pour des raisons économiques) et donne peu de nouvelles.

155.

L’usage des aphrodisiaques (yan duniya en hausa) ferait un sujet de recherche intéressant pour appréhender les relations de genre au Niger. Se posent également des questions relevant de la santé publique, déjà soulevées à propos de l’usage des « pharmacies par terre » (Jaffré 1999), les produits et les médicaments (dont le viagra) étant vendus par tout un chacun.

156.

Les yan izala (en hausa) ou izalistes (en français) sont les représentants d’un courant religieux soufiste prônant le jihad afin d’éradiquer des pratiques non prescrites par le Coran (géomancie, amulettes,…). Les prêcheurs nigérians diffusent cette approche plus rigoriste du Coran. Voir Grégoire & Labazé (1993) et Meunier (1998).

157.

À l’instar du travail réalisé par Claude Raynaut (1977) dans la région de Maradi sur le don et le contre-don de nourriture, en général.